LA PELOUSE
(J qui me gelidis in vallibus Hœmi Sistat, et ingenti ramorum protegat umbra!
Virgile.
Ami, de doux rayons inondent ma fenêtre,
Et le ciel est joyeux et je me sens renaître!
Parmi le chant des bois et le parfum des fleurs,
Le poète s'éveille, oublieux des douleurs,
Et ma première rose, au calice de soie,
Ma rose du printemps, frère, je te l'envoie !. . .
Car, pareil à l'enfant qui déserte l'école, Pour suivre, dans les champs, la mouche qui s'envole, Dès qu'à l'horizon noir glisse un rayon vermeil, Je m'échappe en silence et je chante au soleil ! Et, tout autour de moi, l'essaim de mes pensées Bourdonne follement, en strophes cadencées, Et parmi les bleuets, comme les papillons, Tous mes vers envolés butinent aux sillons ! . . . Vallon, t'en souvient-il? Ah ! Quelles rêveries Nous semions, en passant, sur tes herbes chéries ! Que de secrets joyeux sont tombés de nos cœurs, Ainsi qu'une rosée au calice des fleurs !
Un jour, je la revis, plus vieux de cinq années,
Seul, hélas ! évoquant nos heures fortunées,
Et cherchant tristement, des yeux et de la main,
Nos souvenirs, semés tout le long du chemin !
Je la revis un jour, ma pelouse adorée,
Douce et belle, et de fleurs, comme autrefois, parée.
Les pelouses toujours sont jeunes, ici-bas,
Et, quand nous vieillissons, elles ne changent pas !
Toujours, Avril, dans l'air, secouant ses corolles,
Répand des diamants sur leurs vertes épaules!
Toujours leurs longs cheveux, comme des flots mouvants,
Abandonnent, le soir, de doux parfums aux vents !
Moi, comme un pèlerin, sur la terre bénie, Je marchais en silence. Une vague harmonie Flottait dans les rameaux, chantait dans le buisson. Toutes ces mille voix m'appelaient par mon nom, Et, penché sur la fleur, où bourdonne l'abeille, Je palpitais d'ivresse, et je prêtais l'oreille !. . .
La pelouse chantait :
« Jeune ami d'autrefois, « Je t'attendis longtemps, à l'ombre de mes bois ! « Poète, qu'as-tu fait de tes belles années ! « Enfant, où sont les fleurs que je t'avais données ? « Pourquoi ce front joyeux, où tant d'espoir à lui, « Se pcnche-t-il vers moi, sombre et pâle, aujourd'hui?
« Doux hôte, que le ciel en ce jour me renvoie, « Hélas ! à quels buissons as-tu laissé ta joie ? « Dans quel âpre chemin as-tu meurtri tes pas? « Viens, je te presserai, souriant, en mes bras ! « Viens, je te bercerai, dans l'herbe et les rosées ; « J'ai des chansons encore, pour les âmes froissées, « Et l'arbre, où tu jouais, à l'abri du soleil, « Répandra doucement des fleurs sur ton sommeil ! »
Elle disait encore :
« Qu'as-tu fait de ton frère ?
« Où donc est-il parti, le penseur solitaire? « Pourquoi seul maintenant revenir en ces lieux, « Où tous deux vous veniez, où vous rêviez tous deux? « Il m'oublie ! . . . Ou peut-être, en des routes nouvelles, « Ses pas ont rencontré des pelouses plus belles, « Des ombrages plus frais que les miens, et, le soir, « Plus de nids frissonnants, au fond du vallon noir !. . . »
Et j'écoutais toujours, et la verte pelouse
Se roulait, à mes pieds, amoureuse et jalouse. . .
Et, quand le blond soleil, derrière les grands bois,
Disparut, emportant mes songes d'autrefois,
Je cueillis une fleur, et, loin du calme asile,
Je repris, à pas lents, le chemin de la ville !
Dans la joie ou les pleurs, comme un gage de foi, Garde la fleur des champs que je cueillis pour toi, Frère, et que j'envoyai, dans ton Paris immense, Doux parfum du vallon, doux rêve de l'enfance ! Oh ! garde la toujours ! Cette petite fleur, D'une haleine céleste, embaumera ton cœur ; Parfois, l'œil arrêté sur ses feuilles flétries, Tu reverras, de loin, nos blanches rêveries, Et comme un miel caché, quand ton ciel sera noir, Son calice embaumé te versera l'espoir !
Rouen, Avril 18V».
A mes amis P. Mulot et Gabriel C.
Dimanche, ô mes amis, le savant, le poète, Les deux moitiés par qui mon âme se complète
Ma lyre, mon compas !
Dimanche, dès que l'aube aura blanchi les nues, Hors de la cité sombre, aux tortueuses rues,
Nous porterons nos pas ;
Nous irons loin des bruits de la foule inquiète : Nous laisserons chanter, dans ses habits de fête,
Tout ce peuple marchand !
Nous laisserons passer, près de nous, sans les suivre, Le riche, avec son or, le prêtre, avec son livre
Qu'il épèle, en marchant !
Nous irons chercher Dieu, là-bas sur la colline ! Par les sentiers tout blancs des fleurs de l'aubépine,
Par les prés, par les bois !
Dans tout ce qui sourit, dans tout ce qui murmure, Et nous lui donnerons pour temple la nature
Aux frémissantes voix !
Nous nous arrêterons sous la verte charmille, Où vient la jeune abeille avec la jeune fille
Chanter dans le buisson ; Et de la ville, au loin, par la brume effacée Nos yeux ne verront plus que la flèche élancée
Aux bords de l'horizon ! •
Nous causerons, tous trois, des hommes et des choses, Douces illusions aux portes toujours closes,
Grandeurs qui font pitié !
Et puis, ô mon poète, assis sur la pelouse, Tu nous diras tes vers. Et la brise jalouse
En prendra la moitié !
Tu nous diras tes vers, aux notes argentines, La forêt frissonnante et les belles collines,
Où l'on t'attend, le soir, Et l'enfant, à minuit, dans les bois inquiète, Et la grave marquise et la folle Ninette
Qui met son masque noir !
Ami, tu chanteras le vaisseau qui s'incline, Parfumé des baisers de la vague marine,
Le riche, aux cent troupeaux ; Ou Néron sous les fleurs étouffant ses convives, Ou le néant de l'homme, et ces ombres plaintives
Qui sortent des tombeaux !
Et peut-être, j'aurai quelques strophes nouvelles, Quelque chanson du cœur, jeune et battant des ailes,
Et qui prendra l'essor.
Car, en ce siècle sombre, où s'éteint toute flamme, Vous aimez, comme moi, du plus pur de votre âme
La Muse aux tresses d'or !
Ainsi fuira du jour la course pacifique ;
Mais, pareils au lutteur qui de l'Hercule antique
Epuisait les efforts,
Après avoir touché la nature féconde
Nous reviendrons, le soir, pour les combats du monde,
Plus ardents et plus forts !
Rouen, Mai 1845.