PROMÉTHÉE
Oh ! Quelque soit le mot caché dans ton mystère, Salut, homme ! Salut, vieil enfant de la terre 1 Titan aux mille bras ! Le jour où, plein d'effroi, Mon regard étonné s'est levé jusqu'à toi, Dans l'âme, j'ai frémi d'une terreur profonde, En mesurant ta taille, ô sombre roi du monde !
De quel limon des mers, de quel bord inconnu Pour la première fois, mortel, es-tu venu? Germe mystérieux, égaré dans la fange, N'es-tu pas un débri de quelque race étrange ? Autour de ton berceau, n'as.tu pas entendu Quelque secret fatal, dans les siècles perdu ? Comme un feu souterrain, que le volcan recèle, Toujours un sombre éclair, en tes yeux étincelle ! Toujours, un bruit pareil à l'abîme écumant Dans le fond de ton cœur murmure sourdement ! Et parfois, on croit voir, effrayant diadème, Fumer la foudre encore, autour de ton front blême 1
Le jour où tu tombas sur le monde, ô géant, Tu roulas, dans la poudre, immobile et béant ! Tu pressas, dans tes bras, la terre aride et nue, Ton œil, sans la comprendre, interrogea la nue ! Parfois, le ciel immense éteignant son flambeau, Sur ton sein haletant, pesait comme un tombeau ! Tandis qu'auprès de toi, tels que des geôliers sombres. Les éléments grondaient dans le gouffre des ombres 1 (1).
Et les vents déchaînés, et l'Océan sans frein Battaient tes membres nus, rongés du flot marin ! La tempête, à ton front qui sommeillait encore, Heurtait tous les éclairs de son aile sonore, Et les grandes forêts, antiques monuments, Envoyaient jusqu'à toi de longs rugissements !
Longtemps le front penché, sur ta fatale couche, Toi-même t'ignorant, tu t'étendis farouche. Mais, un jour que la foudre avait grondé plus fort. Tu bondis dans ta chaîne, avec un cri de mort ! Alors, alors, ce fut un spectacle sublime : Tu te dressas, debout, sur le bord de l'abîme ; Et. superbe, le bras tendu, la flamme aux yeux, Quand tu te relevas, ton front heurta les cieux.
(I) Ces quatre vers ont été conservés dans le poème des « Fossiles »,
Œuvres, p. 130.
Ton pied libre, en frappant sur la terre inféconde,
Jusqu'en ses fondements fit tressaillir le monde,
Et les monts chevelus, se courbant devant toi,
Dans les hauteurs du ciel, saluèrent un Roi I
Tu rejetas la mer par delà ses rivages,
Ton bras, calme et puissant, plongeant dans les nuages.
En arracha la foudre, et fier, et triomphant,
Tu la foulas aux pieds comme un jouet d'enfant !
Des torrents tu reglas les pentes incertaines,
Avec tes doigts d'airain tu déchiras les plaines,
Et les rameaux en fleurs, et les blondes moissons,
De leurs flots ondoyants couvrirent les sillons.
Ton bras, pour s'appuyer, coupa le cèdre antique :
Dans la peau du lion, tu taillas ta tunique.
Mais tu grandis si vite, en tes rudes combats,
Que la terre devint étroite pour tes pas,
Et que ta main, un jour, en s'étendant sur l'onde,
Derrière l'Océan, alla saisir un monde !
Pour t'élancer, d'un bond, dans cet autre univers,
Comme un coursier sauvage apprivoisant les mers,
De tes deux bras nerveux, ô centaure intrépide,
Tu pris les flots soumis par leur crinière humide
Et dans un tourbillon, sous les cieux emporté,
Tu plongeas dans la brume et dans l'immensité ! (1)
Alors, ivre d'audace, et grand, dans ton délire,
Tu voulus, d'un seul pas, traverser ton empire,
Tu voulus, d'un coup d'œil, percer le monde, et l'art
Vint atteler la flamme, au timon de ton char!
Oh ! sois fier, et souris, et relève la tète (léant, que rien n'abat, marcheur que rien n'arrête, Toi qui, dans ta poussière, atteins, audacieux. Au monde, par ton bras, par ta pensée, aux cieux.
(1) ( Se vers est devenu dans « Les Fossiles » :
« Seul, perdu dans la brume et dans l'immensité! » Œuvres, p. 182.
Toi qui de la nature épèles les mystères, Toi qui sais le chemin des astres solitaires, Et qui, sondant des nuits les replis inconnus, Tiens, au bout du compas, les soleils suspendus 1 Etre étrange, salut! Avec ta fantaisie, A tes divinités tu verses l'ambroisie 1 Ton esprit créateur peuple ou vide les cieux, Et, pour les renverser, tu te forges des Dieux ! Dans la course rapide, où le destin t'emporte, Qu'es-tu ? Nul ne sait. Où t'en vas-tu ? Qu'importe V Ame prédestinée, ou Dieu déshérité, Marche, dans ta grandeur et dans ta majesté, Marche, sans dévier de ta route suivie, Marche, sans t'arrêter aux douleurs de la vie, Marche, et marche toujours ! Qu'importe qu'en passant Aux ronces du chemin tes pieds laissent du sang Et que, sombre envoyé des voûtes éternelles, Quelque vautour, dans l'ombre, agite ses deux ailes ? Qu'importe à ton bras fort la chaîne qui l'attend? Un roi, du pilori fait un trône, en montant ! Reste sur ton rocher, ô Prométhée antique ! Soulève, avec orgueil, ta brûlante tunique ! Et sans te plaindre au sort, et sans baisser les yeux. Livre ton cœur sanglant, pour le festin des Dieux ! Car, plus fort que l'envie, et plus haut que l'outrage. On peut, le monde aux pieds, le front dans les nuages, Attendre le vautour, sans honte et sans effroi, O Géant, quand on est sublime, comme toi !
12 Juin 1844.