TULLIA
Pollux! c'était la plus noble patricienne, Qui, de son opulence étalant le trésor, Ait fait voler un char, par la voie Appienne, Ou, dans le sein bruni d'une esclave Indienne, Enfoncé son aiguille d'or !
Quand sa toge aux longs plis flottait blanche autour d'elle, Quand un réseau de pourpre enfermait ses cheveux, Comme Junon, la reine, ou l'antique Gibèle, Elle allait, grande et fière, et nul n'était rebelle, Si sa bouche avait dit : « Je veux ! »
Sa villa somptueuse, aux portiques sonores, Baignait dans les flots bleus ses murs de marbres blancs. Le falerne écumait, aux lèvres des amphores, Et la perle d'Asie et les citronniers maures Ornaient ses lits étincelants !
Essaim tumultueux que le plaisir transporte, Chevaliers et consuls accouraient pour la voir ; Les licteurs suspendaient leurs faisceaux à sa porte, Et de gais histrions une folle cohorte
Chantait, dans ses jardins, le soir !
Elle était belle ainsi, Tullia la Romaine ! Ses pieds blancs éclataient sur leurs rouges talons ; Le diamant, trésor que l'on connaît à peine, Relevait, au genou, sa tunique qui traîne : L'or parsemait ses cheveux blonds !
Elle aimait les concerts et les danses lascives, Le rire aux blanches dents ennemi des douleurs ! La carène qui glisse, au bord des fraîches rives. Et la fête, et le bruit, quand, au front des convives, Le festin attachait des fleurs !
Or, il advint par aventure, Qu'un homme, à l'austère figure.
Avec une croix dans les mains, Un de ces sectaires étranges Qui parlent du ciel et des anges Et vont, pieds nus, par les chemins,
Un jour, passant au Capitole.
Sur son autel frappa l'idole,
Et s'écria, les yeux en feu :
' Malheur ! à la foule idolâtre,
« Qui donne aux danses du théâtre
« Le temps que l'homme doit à Dieu !
« Malheur sur toi, cité Romaine, « Que le flot des plaisirs entraîne « Depuis le soir jusqu'au matin !
« Malheur ! malheur 1 vieille Italie ! « Dans ta joie et dans ta folie !
« Dans ta pompe et dans ton festin !
« Heureux celui qui peut entendre !
« Peuples, couvrez vos fronts de cendre ! « Que les sanglots soient vos concerts ! (( Vos Dieux d'airain, que le temps ronge, « Ne sont que fourbe et que mensonge ! . . — Le prêteur le chargea de fers.
Puis, calme, il parut dans l'arène Où Rome, altière souveraine, Offre aux Dieux du sang et des pleurs. C'était un noble enfant des Gaules, Que jamais les plaisirs frivoles N'avaient endormi sur les fleurs !
Son bras robuste, aux larges veines, Sans effort eût brisé ses chaînes Et déraciné ses barreaux.
Mais, du pied, repoussant la terre, Entre les dents de la panthère Il souriait à ses bourreaux !
Et le soir, la foule, dans Rome,
Se demandait : « Quel est cet homme,
« Pour qui la tombe est sans effroi ?
« Et qui, comme une ignominie,
« Ose jeter son agonie,
« A la face du peuple-roi ?. . .
Tullia, de ce jour, est solitaire et sombre, Sa pensée est en proie aux rêves inconnus, Dans son palais, peuplé de visions sans nombre, Elle écoute, et, parfois, croit entendre, dans l'ombre, Sous la dent des lions, crier des membres nus !
En vain, les chevaliers ont consulté, pour elle, La blanche Canidie, au philtre souverain, L'augure, par les airs, écoutant un bruit d'aile, L'aruspice, penché sur le sang qui ruisselle, Et la vieille qui lit dans le creux de la main !
Tullia ! la couronne à son front est flétrie,
Son portique désert ne sait plus de doux sons,
A l'heure des festins, elle sanglote et prie,
Un esclave a brisé son vase d'Etrurie,
Sans qu'elle ait fait jeter le coupable aux poissons!
— O vous, pour qui la vie est enivrante et folle,
Vous qui cherchez des jours, qu'aucun remords ne suit,
Allez, femmes de Rome, allez au Capitule !
Au théâtre, où toujours l'heure, en chantant, s'envole !
Et du grave Sénat au Forum plein de bruit !
Sur ces sombres gradins, où la foule s'entasse, Accourez ! Quelqu'esclave, en vos jeux, doit périr : Allez, des fleurs au front, à la meilleure place, Voir le gladiateur qui chancelle avec grâce, — Femmes ! — Mais n'allez pas voir les Chrétiens mourir !
Gany.