‹ Louis Bouilhet, 1821-1869Chapitre 8 sur 48 · XI · texte numérisé non relu

XI

que M. R. Descharmes , — je ne peux le placer en plus noble compagnie, — dans sa thèse de Doctorat sur Flaubert, appelle de ses vœux la « réhabilitation » de Bouilhet, dont « le nom devrait être cité immédiatement après ceux de Baudelaire, de Th. Gautier et de Leconte de Lisle » (1). Il est vrai aussi que le poète trouva des admirateurs, quelques-uns très fervents et qui lui consacrèrent des livres : MM. Angot, de la Ville de Mirmont, Etienne Frère.

Ces derniers ont étudié non sans succès les qualités et les défauts de son œuvre, et la question de son hérédité, mais aucun deux n'a suffisamment replacé le poète dans son milieu historique; aucun n'a interrogé ses manuscrits, ni recherché sa correspondance pour établir le développement de son talent. Ce qu'ils n'ont pu faire, un heureux hasard me le permet.

J'ai découvert, en effet, les manuscrits de mon auteur, pleins de poésies de jeunesse inconnues et de notes autobiographiques. Ils appartenaient à M. Philippe Leparfait, le fils adoptif de Louis Bouilhet. L'aimable propriétaire et sa mère, Madame Léonie Leparfait, la vieille amie du poète, me les communiquèrent avec la meilleure grâce. Ils se plurent même à évoquer pour moi les souvenirs du passé. Au milieu des meubles et des bibelots de l'écrivain, dans l'appartement habité par eux à Amiens, f écoutai pendant de longues heures les deux témoins des vingt dernières années de sa vie : elle, octogénaire, grande, un peu voûtée, la figure

{i) « Flaubert, sa vie, son caractère et ses idées avant 1857 », p. U12.

très émaciée, les cheveux blancs, contant alertement, d'une voix chevrotante et s arrêtant seulement pour le rappel d'un nom en fuite; lui, plus sûr de sa mémoire, encore plein de vie, bien qu'il eût passé la soixantaine, citant avec admiration les vers du poète, le nom de ses amis, la date exacte des œuvres. Grâce à leurs encouragements, refusés à d'autres solliciteurs, j'ai pu mener ce travail à bonne fin. f aurais été heureux qu'ils lisent ici mes remercîments : la mort ne l'a pas permis. Au mois de Septembre 1908, il me fallut rendre les derniers devoirs à Monsieur Philippe Leparfait. Sa mère lui survécut deux années seulement. Je ne peux que déposer sur leur tombe l'expression de mes regrets et de ma reconnaissance.

Un accueil non moins aimable m'attendait auprès de Madame Franklin-Grout. Elle voulut bien distraire de ses riches collections de la Villa Tanit, à Antibes, la correspondance adressée par L. Bouilhet à Gustave Flaubert, et me permettre de l'utiliser. En la priant, ainsi que M. le Docteur Franklin-Grout, d'accepter la dédicace de cette thèse, je traduis imparfaitement ma respectueuse gratitude.

Enfin d'autres documents inédits et des renseignements précieux me furent communiqués par MM. G. -A . Le Roy, de Rouen, le Secrétaire général du Comité des Amis de Flaubert, qui conserve fidèlement le manuscrit de la comédie intitulée : « Le Cœur à droite » ; Henry Céard, dont quelques conversations me firent mieux juger l'œuvre de mon auteur; Charavay, qui me

permit de consulter ses catalogues d'autographes ; Leblond, ancien Juge au Tribunal de Commerce d'Amiens, qui recueillit soigneusement la bibliothèque du poète; René Descharmes et René Dumesnil, deux flaubertistes très informés ; G. Dubosc, d'une science inépuisable ; R. Aube, G. Pinchon, les érudits Rouennais fidèles à la mémoire de Bouillie t. Auprès d'eux j'ai trouvé le plus bienveillant accueil. Qu'il leur plaise d'accepter l'hommage de ma reconnaissance.

Les matériaux ainsi réunis m'ont permis d'établir avec précision la biographie intellectuelle de l'écrivain, l'évolution de sa pensée et comment, après avoir été un romantique, imitateur de Lamartine, de Musset et de V. Hugo, il renonça sous l'influence de Flaubert à la poésie sans originalité de ses débuts, pour arriver dans « Melaenis » et « les Fossiles », à un art nettement Parnassien par le fond et la forme, brûlant ce qu'il avait adoré jeune et dissimulant mal, d'ailleurs, sa sensibilité sous un masque d'artiste impassible. J'assistais à cette lente formation heureusement décrite dans ces vers d'un Rouennais, Pascal Mulot :

« Des chants simples et doux ont marqué ta jeunesse : Les amis, le foyer, la gloire, les amours. Souvent s'y rencontrait la rêveuse tristesse, Compagne du poète à l'aube de ses jours.

Mais l'Artiste apparut : le dieu saisit ton âme ; On le reconnut vite à ses efforts puissants : La strophe resplendit, le vers lança la flamme, On entendit sonner les rythmes bondissants » (i).

(1) Inédit. Strophes adressées à L. Jiouillwl aorès une représentation de « La Conjurai ion d'Amboisc »

Je redoutais cependant de desservir par une publication inutile de vers condamnés à l'oubli la cause du poète patient « à polir des mots le tour ingénieux » (i). Il eût fallu sans doute des yeux mieux exercés à discerner les beaux vers, .des doigts plus habiles à les enchâsser dans une étude critique, une plume plus experte en l'usage de notre langue, car mon auteur m'en avertit sévèrement :

« Le pur lettré seul a le droit

D'en arranger les broderies ...» (2).

J'osai cependant. Si fai révélé avec succès Vâme jusqu alors mal connue de L. Bouilhet, ou mérité l'invective « Barbarus has segetes », dont un autre vieux ce lettré » me menaçait, c'est ce que décidera la sagesse de mes examinateurs. Du moins, s'Use rencontre des fautes en mon' œuvre, elles n'incombent pas aux conseillers éclairés et bienveillants, aux maîtres éminents de la Faculté, MM. A.-P. Lemercier et Maurice Souriau, qui m'apprirent le goût de la Littérature, de ses plaisants « festons et astragales » et à qui j'offre l'hommage de ma gratitude ; elles doivent retomber sur leur disciple inhabile.

L'abondance des documents, ainsi que, du reste, l'imprécision chronologique de certains, rendait ma tâche difficile. La volumineuse correspondance adressée par Bouilhet à Flaubert me révélait avec de minutieux détails l'histoire de son théâtre, les circonstances où

(i) « Melaenis », Œuvres, p. 151.

(2) « Imité du Chinois » Œuvres, p. 308.

naquit chacun de ses drames, mais peu de ces lettres furent datées par l'auteur. Il me fallut, à l'aide des allusions, déterminer approximativement la place des autres. Dans ce travail délicat je ne peux me flatter d'avoir toujours évité les erreurs.

J'ai dû de même, les œuvres de jeunesse étant fort nombreuses, imposer à plusieurs chapitres, à ceux du romantisme surtout, une division factice et ramener plusieurs fois le lecteur an point de départ. Puisse-t-il se souvenir que le seul souci de clarté me fit oser ces gaucheries dans la conception du plan !

Faut-il enfin me justifier de ne pas suivre la méthode commune, d'après laquelle le livre se divise en deux parties, la première consacrée à la vie de l'auteur, la seconde à l'examen des œuvres ? Il m'a paru logique de mêler continuellement la biographie de l'homme et la vie des livres comme elles le furent en réalité. Pour lui, comme pour les poètes lyriques, « l'ouvrage d'imagination est une autobiographie sinon strictement matérielle, du moins intimement exacte et profondément significative des arrière-fonds » (1) de sa nature : on y respire l'atmosphère de luttes douloureuses. D'ailleurs séparée de la vie des œuvres, sa biographie serait peu remplie de faits extérieurs; elle risquerait de paraître vide, alors qu'elle fut un bel exemple de labeur littéraire.

Il arrive souvent, dit-on, qu'une thèse consacrée à un poète de second ordre soit la pierre tombale

(/) P. Bourget. « Essais de psychologie », 7, p. 130.

définitive sous laquelle le rimeur désormais oublié peut dormir dun sommeil tranquille sans crainte d'être jamais troublé. Puisse-t-il nen être pas ainsi de mon œuvre ! Puisse-t-elle mieux faire connaître et goûter aux amateurs de bonne poésie l'artiste délicat qui sut traduire de légères fantaisies en « strophes aux gracieux dessins » (i), en élégies sincères ses émotions personnelles, en alexandrins larges et sonores les puissantes évocations de ce Melaenis » et des « Fossiles ! »

Au moment de livrer aux lecteurs cette étude, condamnée au silence pendant les années de la guerre, je dois acquitter une dernière dette de reconnaissance et non la moindre. M. le chanoine Jouen, un maître dans l'art de faire revivre par la plume les hommes et les choses de la Normandie, voulut bien s'intéresser à mon travail et l'encourager avec une bienveillance continue, correction des épreuves comprise. Ma gratitude et mon affection lui sont acquises, il le sait; qu'il veuille bien en trouver ici l'expression respectueuse !

(1) « Imité du Chinois », Œuvres, p. 308.

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