CONVENTIONNEL GÉRARD ET SA FAMILLE
(Musée du Mans.)
huera à faire un chef-d'œuvre de l'ébauche du Bava conservée au musée d'Avignon. Bref, David, qui était presque seul alors à admirer i'Angelico et trouvait « admirables de naïveté » les bas-reliefs du chœur de Notre-Dame de Paris, prouva cette fois -là que l'artiste était en droit de chercher l'émotion et l'expression en dehors des sujets antiques,
David est dès lors un chef d'école reconnu. Des élèves l'entourent, les plus marquants parmi les contemporains sont ses amis. André Chénier indique le geste du Socrate buvant la ciguë qui figure au Salon de 1787. Dans la pensée de David, le philosophe devait être représenté au moment où il s'apprête à porter à ses lèvres la coupe de poison. C'est alors qu'André Chénier intervient : « Tout entier aux grandes pensées qu'il exprime, Socrate doit étendre la main vers la coupe, mais il ne la saisira que quand il aura fini de parler. »
Le succès est colossal. Reynolds, qui a visité le Salon de Paris, publie à Londres un article à la gloire àxxSocraie qu'il qualifie « le plus grand effort de l'art depuis la chapelle Sixtine et les chambres de Raphaël ». Et il ajoute : « Ce morceau eût fait honneur à Athènes du temps de Périclès. Dix jours d'observation ne firent que confirmer l'idée générale que je m'étais formée, qui est qu'il est parfait de tous points. »
Quelles que soient la fureur antique de David, la rigueur de ses théories, il ne peut s'empêcher d'admirer les œuvres des libres coloristes llamands. Il parle d'eux
à ses élèves, loue en particulier Rubeus. Aussi, pour se distraire de la pénible impression que lui cause la mort de Drouais, va-t-il passer une partie de l'année 1787 dans les Flandres, à Bruxelles et à Anvers.
L'enseignement qu'il en tire, on le constate dans les Amours de Paris et d'Hélène où, visiblement, ilchercbc à éclaircir sa palette et à l'enrichir de tonalités plus brillantes que celles dont il se servait habituellement.
Pour la première fois aussi, il ose en cette composition qui s'arrange comme un camée, présenter un personnage nu. La foi nouvelle est aflirmée dans la nudité de Paris et contredite par un certain maniérisme et cet anachronisme qui place la scène dans la salle du Louvre décorée par les cariatides de Jean Goujon. 11 y a plus : isolez le groupe formé par Paris et Hélène, supprimez les accessoires et dites si, malgré lui, David ne reste pas ici parent de Boucher?
Cependant, à propos des Amours de Paris et d'Hélène, J.-J. Sue, dans la séance publique du Lycée des Arts, du 5 mai 1793, dira : « David ne s'était pas encore exercé dans ce genre agréable ; il le composa à la manière grecque et tout à fait antique et étonna ceux qui doutaient de ses succès en ce genre. Son amour-propre satisfait, il revint à son genre habituel, au style tragique et historique. »
Au Salon de 1789 où figurent les Amours de Paris et d'Hélène, une autre œuvre de David requiert bien davantage l'attention de la foule, 11 s'agit de Brutus rentrant dans ses foyers après la mise à mort de ses fils.
Le tableau a été commandé depuis deux ans par M. d'Angivilliers. David avait d'abord proposé un Coriolan. L'idée du Brutùs n'est donc venuequ'après coup, incidemment. Mais David a cetle fortune de présenter l'œuvre significative à l'heure où elle peut donner son maximum d'effet, et le maladroit M. d'Angivilliers, ce malheur, d'avoir accepté ce sujet révolutionnaire au moment mémo où sa valeur d'art se doublerait d'un intérêt politique. En vain essaye-t-il d'empecher la présence au Salon de ce tableau subversif. Les journaux annoncent, en effet, « que le gouverneur du Salon de peinture ordonnait à M. Guvilier, gouverneur de la Samaritaine, de prescrire à M. Vien, premier peintre du Roi, de défendre au sieur David d'exposer les Deux fils de Brûlas». Cette nouvelle ne fait qu'exaspérer la curiosité de la foule, de cette foule ardente, nourrie d'histoire ancienne et ivre de liberté, qui délire devant l'image du plus implacable des magistrats républicains.
Plus encore que dans ses oeuvres précédentes, David a soigné le détail archéologique: personnages, local, meubles, accessoires ont été étudiés, raisonnés.
La tête de Brulus, la statue de Rome ont été fidèlement copiées sur des monuments antiques. Pour rendre le visage éploré d'une des filles deBrutus, sa chevelure en désordre, David a prié son élève Wicar, alors à Florence, de lui croquer une de ces ligures de Bacchante qu'il a sous les yeux. Cette ligure révolutionne la mode féminine; les dames désormais abandonnent les coiffures savantes et
poudrées pour les chevelures flottantes à la romaine. Les meubles ont été exécutés d'après le dessin de David, par Jacob, le célèbre ébéniste. Mais, pour cette fois, ce ne sont pas les recherches archéologiques qui séduisent la foule. La portée politique de l'œuvre prime toute autre considération. Lemaire,dans ses Lettres b.... patriotiques, déclare : « David en a dit plus avec son tableau desHoraces et celui de Brntus, que les écrivains qui se sont fait brûler par le gros libertin Séguier. » Et, un peu plus tard, Sue écrira : « Ce tableau est peut-être un des plus profondément et des plus philosophiquement pensés.»
Le Brntus clôt une des phases de l'activité artistique de David. Gomme les Horaces, il est trop connu pour qu'il soit ici besoin de le décrire. Au reste, ce n'est point par ces œuvres que David nous apparaît si grand. Aujourd'hui leur importance documentaire passe leur valeur artistique. La couleur en est médiocre, et si les groupes ont de l'énergie, la composition apprêtée ne peut émouvoir des gens qui ont sous les yeux les tumultueuses évocations de Gros, de Géricault et de Delacroix. David luimême, causant plus tard des Horaces, avouait que cette œuvre, où il avait tant mis de lui-même, appartenait au passé. N'importe, les Horaces, comme le Socrate et le Brutas, furent le point de départ de toute une série de productions analogues. Aussi, pour aider à les mieux comprendre, avons-nous tenu à faire connaître, autant qu'il nous a été possible, les opinions des contemporains et les considérations qui servaient de base à leur jugement.
Un hasard et la complaisance royale avaient changé le Coriolaneù Brutus. Et voilà que le tableau commandé par le comte d'Angivilliers, à une époque où l'on pouvait supposer encore lointaine la Révolution, est considéré comme un symbole, et classe son auteur parmi les pères de la Liberté. Une fois embrigadé, David, dominé par son tempérament vindicatif et violent, devra aller jusqu'au bout. De cette lutte, il ne sortira que meurtri, mal à l'aise, hanté par un frisson de mort qui persistera longtemps après le retour des beaux jours.
Un autre facteur va le pousser encore dans le parti delà Révolution: sa haine contre l'Académie royale de peinture et de sculpture. Il se souvient de ses souffrances, alors qu'il cherchait à conquérir le prix de Rome. Ajoutera cela que l'on s'est habitué à saluer en lui un novateur, que des esprits complaisants ont prononcé à son adresse les plus flatteurs qualificatifs. Par suite, il a eu à subir les petites misères qui résultent d'un excès de gloire. 11 a mal pris la chose et s'est aliéné certains confrères.
A propos de la composition du Brutus, Pierre, premier peintre du roi et, comme tel, chargé d'examiner le tableau, a dit, à David, avec quelque humeur : « Allons, monsieur, continuez ! Dans vos Horaees, vous avez mis vos trois figures sur la même ligne, ce qui ne s'est jamais vu depuis
qu'on fait do la pointure. Aujourd'hui vous placez le principal personnage dans l'ombre ; c'est de plus en plus fort. Vous avez sans doute raison, puisque le public trouve cela admirable. Mais, où avez-vous vu qu'on peut faire une composition sans employer la ligne pyramidale? »
A la vérité, c'est contre ces formules que s'insurgeait David. Il ne cessait de les dénoncer à ses élèves, les encourageait même à fuir les succès académiques, de crainte que, pour réussir, ils ne fissent certaines concessions aux juges : « L'Académie est comme la boutique d'un perruquier, on ne peut en sortir sans avoir du blanc à son habit. » David entendait, par là, blâmer les compositions toutes faites, les attitudes maniérées dont abusaient les élèves dégénérés de LeMoyne et de Boucher.
Parfois, il allait trop loin, criant : «Le métier, je le méprise comme de la boue.» Et c'est pour cela qu'il faisait exécuter par ses élèves, en les retouchant à peine, les répétitions de ses tableaux. Fabre et Girodet avaient peint le petit Bëlisaire, aujourd'hui au Louvre, et Girodet, seul, la répétition du Serment des Horaccs que désirait posséder l'imprimeur Didot. David poussa même le « remplacement » plus loin : lorsque le même Didot le chargea d'exécuter une série de dessins pour illustrer le Virgile du Louvre, le maître partagea la commande entre Gérard et Girodet, ainsi qu'en témoigne une correspondance échangée entre ceux-ci et David. Son rôle se borna à celui de conseilleur. Cependant, malgré ses recommandations, ses élèves prenaient part, avec succès, aux divers concours. Outre
Photographie Braun, Clément et Cie.