PARTIE CENTRALE DU SERMENT DU JEU DE PAUME
(fragment du dessin original de David).
(Musée du Louvre.)
de la Révolution, en 1793, ne craindra pas de revenir sur les effigies des belles aristocrates: « Il a eu toujours soin, à la vérité, de ne choisir que de belles tètes de femmes, ne voulant pas prostituer son pinceau dans un genre qu'il ne faisait que pour s'amuser. »
Les modes d'alors étaient simples. Los écharpes qui drapent ces deux dames font valoir la noblesse de leur port et la calme beauté de leur visage. Ceux qui ont pu admirer ces deux portraits à l'exposition des Alsaciens-Lorrains, s'en souviennent comme de parfaits chefsd'œuvre.
L'époque troublée pendant laquelle ils ont été exécutés marque une transformation dans le talent de David. Pris par l'action, il oublie les théories. Le talent de l'artiste est alors dans son complet épanouissement. Gela durera jusqu'aux tableaux du Sacre et de la Distribution des aigles, puis l'astre glorieux déclinera.
En 1791, David n'est qu'à la moitié de sa carrière. Nombre des chefs-d'œuvre qui font tant pour sa gloire n'ont pas encore vu le jour. Et cependant, combien il apparaît déjà essentiel, nécessaire. La peinture d'histoire est revenue, grâce à lui, à la simplicité. Certes il y a excès de raideur. Les personnages sont figés et le décor est souvent morne. Mais il ne faut pas oublier que l'on se trouve en présence d'un artiste novateur; que la formule nouvelle, qui permet cependant des œuvres comme le Serment du Jeu de Paume, le Sacre et les Aigles, ne trouvera son application géniale qu'avec Ingres. Celui-ci
t'élargira, la libérera de la servilité à l'antique au profit de la nature et de la vérité.
C'est ce qu'a fort bien fait ressortir M. Roger Marx lorsque, parlant de l'art de David, il a écrit : « La peinture se fait austère, dogmatique ; l'humanité n'y paraît plus embellie, selon la fiction d'un poète, mais scrutée par le regard lucide d'un analyste moins imaginatif que jaloux d'exactitude. La volonté le possède de provoquer un retour vers l'intellectualité, de hausser son talent à l'expression du plus noble idéal. — Il faut que l'artiste soit philosophe, dira-t-il. Ce n'est pas seulement en amusant les yeux que les monuments des arts ont rempli leur but, c'est en pénétrant l'âme, en faisant sur l'esprit un effet profond. — Puisqu'il revendique le titre de réformateur, comment le blâmer s'il répudie les pratiques courantes, s'il substitue le drame à l'auecdote, la force à l'afféterie, le sang-froid à l'emportement, les calculs de la réllexion aux spontanéités de la verve? Ce! idéal rénové commande plus d'une variation dans la technique : le dessin l'emporte sur la couleur; une touche lisse et mince, un modelé par méplats, succèdent aux libres jeux du pinceau triturant la pâte savoureuse... Aujourd'hui, sa conception de l'antique ne laisse pas de paraître naïve, surannée; luimême n'est pas toujours dupe de ses errements ; sur le tard, il veut se créer une manière « grecque », et après la révélation des marbres de Lord Elgin (1816), il s'écriera : « Ah ! si je pouvais recommencer mes études, j'irais droit au but, maintenant que l'antiquité est mieux connue. »
D'autre part, combien est importante la contribution de David à l'art du portrait! Il doit retrouver, il retrouve le portrait intime, documentaire, dont la tradition est perdue depuis Glouet et Holbein. Les siècles d'apparat sont passés et la génération qui prend le pouvoir exige de la vérité. David va la satisfaire pleinement. Certes, il n'est pas question de surpasser Quentin de Latour dans l'observation du modèle. Personne n'égalera de longtemps sa puissance pbysiognomoniste. Mais David va apporter ou, si l'on veut, remettre en honneur un puissant élément d'information : le plus souvent possible, les personnages seront peints dans le milieu qui leur est habituel, avec les vêtements qui les expliquent le mieux. Les contemporains, on l'a vu, lui reprochent ce soin extrême. C'est sa gloire de ne pas céder. Car, cette minutie, de quel attrait elle est pour nous! Au moment de sa plus grande puissance, alors qu'il est le plus pris par la théorie, en 1803, David est appelé à portraiturer Mlle Charlotte du Val d'Ognes. Dans la pièce où se trouve son modèle une vitre est fêlée. David signale dans sa peinture cette fêlure. — De plus réalistes eussent reculé et placé une draperie, une colonne ! — A la vérité, si David s'en était tenu à cette sorte de documentation, son mérite serait médiocre. Mais ceci n'est rien, à côté de la façon dont il observe ses modèles, leurs habitudes. Il révèle tout ce qu'il a compris de leur physionomie, et parfois, comme dans le portrait du pape Pie Vil, il comprend beaucoup. Chose curieuse, ce
sont ses dons de portraitiste — qu'il dédaigne — qui l'aideront puissamment à surmonter les obstacles que présente l'exécution d'oeuvres aussi colossales que- le Sacre et les Aigles. M. André Michel a admirablement l'ait sentir combien, dans ces deux immenses compositions, il est resté portraitiste et quel secours lui ont été ses facultés d'observateur réaliste : « 11 ne s'agit plus ici d'atténuer ou de supprimer, conformément à l'esthétique nouvelle, le caractère individuel, de négliger volontairement ce qui est pour rechercher ce qui pourrait être, et de sacrifier à l'image idéale de l'homme qui doit posséder tous les genres de régularité » cette « vérité apparente » que le « style idéal » devait désormais dédaigner. La nature est là, et la vérité, persuasives et efficaces; il en subit la présence réelle ; il s'abandonne à leurs conseils bienfaisants; il sort de l'abstraction pour rentrer dans la vie, et du même coup, il revient à la peinture. C'est ce David qui peignit le Sacre, procès-verbal épique dont il n'avait d'abord accepté la commande qu'avec une extrême répugnance. Il confessait lui-même qu'il avait été surpris « d'y trouver plus de ressources pour l'art qu'il ne s'y était attendu », et il racontait à Boutard comment, « pour tenir en harmonie une composition remplie d'un si grand nombre de portraits, il avait été obligé d'adoucir un peu le style sévère qui avait assuré le succès de ses autres ouvrages », et qui fait, ajoutait le critique respectueux, « la gloire de l'école moderne à laquelle il en a donné, le premier, l'exemple et le modèle ».