M A II A T ASSASSINE
(Musée de Bruxelles.)
Et puis comme David sait être, selon les cas, gracieux, bonhomme ou tragique ! Quelles plus délicates compositions que les portraits de M mes Vigée-Lcbrun et de Verninac, quelle honnête quiétude dans la. famille du conventionnel Gérard (1) ! Par contre, quoi de plus saisissant que le portrait du flûtiste Devienne, de plus tragique que le Marat !
Enfin on ne saurait oublier qu'au moment où David s'affirma, on ne regardait presque plus le modèle. L'employait-on, ses extrémités soutenues par des talonnières, des cordes, donnaient des mouvements mous et faux. David coupe ces cordes, envoie au diable les talonnières, demande au modèle des mouvements possibles. Bien souvent même il préférera, au modèle professionnel, le passant. Des gens du monde, ses élèves, ses enfants ou ceux de ses amis posent dans les Sabines, le Sacre; des soldats, dans les Aigles.
Les patriotes sont reconnaissants à David d'être ami de la Révolution. Aussi, porté troisième sur la liste de la section du Louvre, est-il, le 17 septembre 1792, nommé député à la Convention par quatre cent cinquante voix sur cinq cent quatre-vingt-trois votants. Mission périlleuse !
(1) La reproduction de cette peinture a été facilitée par iVL Gonse, qui nous a obligeamment prêté le cliché paru dans ses Chefs-d'œuvre des musées de France.
Beaucoup parmi les nouveaux élus qui viennent siéger à la salle du Manège, le 21 septembre 1792, auraient certes reculé s'ils avaient pu prévoir l'existence infernale qu'ils allaient mener. Certains, aussi, étaient encore peu iixés sur leur ligne de conduite : oscillant entre l'idéal girondin et la réalité montagnarde. David fut d'abord parmi les hésitants. Mais sa haine contre l'Académie royale, que ménageaient les ministres girondins, le poussa à se rallier à la Montagne. Et, une fois embrigadé dans ce groupe ardent, son tempérament le contraignit à se rapprocher des plus implacables terroristes, c'est-à-dire des robespierristes. Préoccupé d'abord, presque exclusivement, de questions artistiques et comme tel inscrit au Comité d'Instruction publique et à la Commission des Arts, il est le protecteur des artistes et l'organisateur de toutes les fêtes et cérémonies où doit s'affirmer le régime nouveau. Son rôle esthétique est trop considérable pour qu'on n'insiste pas un peu sur David conventionnel et surintendant des Beaux-Arts de la Révolution.
Le 2t> octobre 1792, à l'annonce de la levée des sièges de Lille et de Thionville parles Autrichiens, David monte à la tribune. Ce sont ses débuts :
« Je propose d'élever dans cette ville [Lille], ainsi que dans celle de Thionville, un grand monument : soit une pyramide ou un obélisque en granit français provenant des carrières de Bethel, de Cherbourg, ou de celles de la ci-devant province de Bretagne.
« Je demande qu'à l'exemple des Egyptiens et autres
Anciens ces deux monuments soient élevés en granit, comme la pierre la plus durable...
« Je demande aussi que les débris des marbres provenant des piédestaux des statues détruites dans Paris, ainsi que du bronze provenant aussi de chacune de ces cinq statues soient employés aux ornements de ces deux monuments alin que la postérité la plus reculée apprenne que les deux premiers monuments élevés par la nouvelle République ont été construits avec les débris du luxe de cinq derniers despotes français...
« Je propose aussi qu'à la manière des Anciens, la Convention nationale ajoute au nom de ces deux villes une épithète qui caractérisera la gloire que leurs défenseurs se sont acquise...
« Je vous propose de faire frapper une médaille en bronze, avec un exergue différent pour Lille et pour Thionville, afin de distribuer ces médailles à chaque individu habitant ces deux villes. Cette médaille sera aussi fabriquée avec du bronze provenant des cinq statues détruites...
« Je désire que ma proposition de frapper les médailles ait lieu pour tous les événements glorieux ou heureux déjà arrivés et qui arriveront à la République, et cela à L imitation des Grecs et des Romains qui, par leurs suites métalliques, nous ont, non seulement donné la connaissance des événements remarquables, celle des grands hommes, mais aussi celle des progrès de leurs arts.
« Permettez-moi aussi de vous observer que c'est à un
incendie que la ville de Londres doit la largeur, la beauté et la régularité d'une grande partie de ses rues, comme aussi la commodité de ses trottoirs ; ne serait-il pas aussi convenable qu'avantageux de faire faire un plan général à Lille, de même qu'à Thionville, avant de s'occuper de la reconstruction des bâtiments détruits ou de la restauration de ceux endommagés?
« C'est dans ce plan général qu'on ferait entrer celui du local le plus convenable d'une place publique pour élever dans ces deux villes les monuments en granit que j'ai proposés. »
Voilà certes un beau programme. Les événements, les fêtes seront, pour David, prétexte à le réaliser.
Peu après, le peintre se préoccupe du sort des jeunes artistes français persécutés par la populace romaine. La nouvelle Lui parvient par Topino-Lebrun, son élève, qui lui annonce de Florence, à la date du 31 octobre 1792, l'arrestation de Rater et de Chinard et leur transport au château de Saint-Ange où, « croupissants dans la malpropreté, l'Inquisition instruit leur procès ».
Lue par David à La Convention, dans la séance du 21 novembre 1792, cette lettre permit au peintre d'attaquer à nouveau sa vieille ennemie, l'Académie. Il put en même temps satisfaire sa rancune contre « l'ignare Suvée », directeur de l'Académie de France à Rome, dont la place fut supprimée le 25 novembre suivant. David profita de ce décret pour demander que l'on fît disparaître de l'Académie, outre les insignes royaux, les « monuments de féo-
dalité et d'idolâtrie qui existent encore dans l'hôtel de l'Académie de France à Rome ». Hélas ! l'autodafé proposé par David devait être l'occasion de troubles bien plus grands qui allaient entraîner l'assassinat de l'agent de France, Basseville, et le pillage de l'Académie. Girodet, qui se trouvait alors à Rome, a laissé, on le sait, un récit émouvant de ces incidenls.
David, par sa présence dans différents comités de la Convention, s'affirmait une puissance. Aussi l'Académie fit-elle l'impossible pour apaiser sa haine. Déjà, le 7 juillet 1792, elle l'avait nommé adjoint à professeur; le 27 avril suivant, le secrétaire, Renou, invita le peintre à venir professer:
« Citoyen et confrère,
<( J'ai l'honneur de vous prévenir que l'Académie vous a nommé à votre rang pour professer à l'Ecole du modèle le mois prochain. Elle m'a aussi chargé de vous écrire cette lettre qui vous sera rendue par le concierge, et de vous prier de mettre par écrit sur la même lettre, si vos affaires, comme député à la Convention, vous permettent de professer. »
Laconique et tcrrifianlc fut la réponse: « Je fus autrefois de l'Académie.
David,
Député à la Convention nationale. »
Et, de fait, sa détermination était prise depuis long-
temps, puisque, renonçant à son privilège d'académicien, il s'était fait délivrer, dès janvier 1792, une patente « pour avoir droit de faire le négoce et d'exercer la profession de peintre pendant ladite année ». ;
Quoi qu'il en soit, l'Académie se maintenait, conservait ses locaux, c'est-à-dire la galerie d'Apollon et la salle ronde qui la précède. En vain, la commission du Muséum en formation réclamait-elle cet emplacement : les ministres reculaient devant les mesures radicales que proposait David. Mais le peintre ayant réussi à faire admettre, le 5 juillet 1793, laformation d'une Commune des Arts, celleci s'empressa d'exiger les locaux réservés aux académiciens afin de préparer le Salon de 1793, qu'elle avait mission d'organiser.
La Commune eut gain de cause. L'Académie vaincue se sépara après avoir tenu une dernière séance le 3 août 1793. Le 8 août suivant, jour où, sur le rapport de Grégoire, toutes les Académies furent supprimées, David prononça un discours à la fois sentimental et haineux qui se terminait par ces mots : « Au nom de l'humanité, au nom de la justice pour l'amour de l'art, et surtout par votre amour de la jeunesse, détruisons, anéantissons les trop funestes Académies, qui ne peuvent plus subsister sous un régime libre. »
Sa vieille ennemie vaincue, David se préoccupe d'édifier. Il fait destituer la commission du Muséum, taxée d'ignorance et d'aristocratie ; il dénonce les restaurateurs qui ont endommagé les œuvres de Raphaël, du Corrège, du
Poussin, de Claude, de Joseph Vernet à propos duquel il dit fort joliment : « Les barbares, ils l'ont déjà cru assez ancien pour le gâter! » Il met à la tête de la nouvelle commission son ami Fragonard, qui « consacrera ses vieux ans à la garde des chefs-d'œuvre dont il a concouru dans sa jeunesse à augmenter le nombre »; il y fait entrer aussi Varon auquel on doit de si instructifs rapports, et le vindicatif Wicar, dont les dénonciations incessantes poussèrent parfois David aux pires violences.
Enfin, il est le grand ordonnateur des fêtes et cérémonies qui se succèdent à l'occasion des anniversaires, des victoires ou des deuils de la Révolution. Aidé de M.-J. Chénier, non seulement il trace le programme de la cérémonie, mais il provoque l'érection de durables monuments de pierre qui doivent symboliser le triomphe de l'esprit nouveau. Fête de la Régénération, organisée le 10 août 4793, à l'occasion de l'acceptation de la Constitution ; fête au sujet de la reprise de Toulon ; fête de l'Etre suprême; fête en l'honneur de Rara et de Viala; pompe funèbre à la gloire de Marat ; construction d'une statue symbolique de la Régénération; érection, à la pointe occidentale de la Cité, d'une statue colossale du Peuple Hercule, etc..
Ce qui frappe dans ces programmes, c'est le côté coloré que leur donne David. Il sait ce qu'on peut obtenir de la foule et s'arrange pour que cette foule soit à la fois actrice et spectatrice. Il a aussi le souci de l'heure. C'est le soir, à cinq heures, qu'il fixe l'inhumation de Marat; au con-
traire, pour la fête du 10 août, il convoque les citoyens au soleil levant : « Les Français, réunis pour célébrer la fête de l'unité et de l'indivisibilité, se lèveront avant l'aurore ; la scène touchante de leur réunion sera éclairée par les premiers rayons du soleil. »
Pour remercier David, la Convention, qui Ta déjà élu membre du terrible comité de Sûreté générale, le nomme président pour la période du 16 nivôse au 2 pluviôse an III.
Néanmoins ces multiples fonctions ne l'ont pas absorbé à tel point qu'il ait complètement délaissé ses crayons et ses pinceaux. Au milieu des séances les plus agitées de la Convention, il croque le profil d'un collègue, d'un ami, caricature un ennemi; en des circonstances graves il reprend même ses pinceaux et abat fiévreusement ces chefs-d'œuvre : Lepelletier et Morat, Bara mourant.
Lepelletier-Saint-Fargeau avait été assassiné dans la nuit du 21 janvier 1793. Le 29 mars, l'œuvre de David était terminée ; le peintre l'offrait en ces termes à la Convention :
« Citoyens représentants, chacun de nous est comptable à la patrie des talents qu'il a reçus de la nature ; si la forme est différente, le but doit être le même pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les moyens d'éclairer ses concitoyens, et de présenter sans cesse à leurs yeux les traits sublimes d'héroïsme et de vertu.
« C'est ce que j'ai tenté de faire dans l'hommage que j'offre en ce moment à la Convention nationale, d'un tableau représentant Michel Lepelletier assassiné lâchement pour avoir voté la mort du tyran. »
Michel Lepelletier était représenté couché sur son lit. Une couronne de laurier ceignait sa tête; sa poitrine nue laissait voir une large blessure. Au-dessus de la plaie était suspendue une épée de garde du roi; dans la lame était passée une feuille de papier portant ces mots : Je vote