‹ Louis DavidChapitre 9 sur 12 · LA MORT DU TYRAN · texte numérisé non relu

LA MORT DU TYRAN

Le tragique portrait de David n'est plus connu, aujourd'hui , q ue par la gravure qui en avait été faite par Tardieu, sur ordre de la Convention. Rendue à son auteur en 179o, en même temps que le Maral, la peinture resta dans l'atelier de David jusqu'à la vente de 1826. Elle fut, alors, acquise amiablement pour cent mille francs par la fille de Félix Lepelletier, Mme de Mortefontaine qui était déjà, depuis 1810, en possession du dessin exécuté par Wicar au moment où la gravure de l'œuvre, par Tardieu, avait été décidée. Mais la petite Suzanne Lepelletier, « fille adoptive de la nation française » et élevée, comme telle, républicainement par la Convention, avait changé d'opinion. Devenue ardente royaliste, elle entendait faire oublier autant que possible l'acte de son père. Le glaive symbolique et l'inscription furent supprimés, et la noble dame exila le tableau dans son château de Saint-Fargeau (Yonne). Elle ordonnait, en même temps, la destruction de la planche gravée et des épreuves qui en avaient été tirées. Une seule a échappé : elle est aujourd'hui au Cabinet des estampes.

Six mois ne s'étaient pas écoulés depuis les obsèques de Lepelletier, qu'un nouvel assassinat, celui de Marat,

endeuillait les patriotes. L'émotion fut conside'rable. A peine la nouvelle connue, les orateurs des sections se présentèrent à la barre de la Convention. Guiraud, au nom de la section du Contrat social, s'écrie : « Où es-tu, David? Tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier, mourant pour la patrie ; il te reste un tableau à faire. . . — Aussi le ferai-je », répond David. Et David, empoigné par le sujet, peint une de ses œuvres les plus magistrales. Il figura Marat, non positivement comme il fut, la mort venue, mais tel qu'il lui était apparu, la veille, lorsque la société des Jacobins l'avait délégué, avec Maure, pour prendre de ses nouvelles.

« Je le trouvai dans une attitude qui me frappa. Il avait auprès de lui un billot de bois sur lequel étaient placés de l'encre et du papier, et sa main, sortie de la baignoire, écrivait ses dernières pensées pour le salut du peuple... J'ai pensé qu'il serait intéressant de l'offrir dans l'attitude où je l'ai trouvé. »

Ces quelques mots de David évoquent bien l'œuvre poignante que le musée de Bruxelles possède aujourd'hui. Devant cette scène de composition sobre, et cependant si dramatique, on est pris d'une émotion indicible. La pâte légère, transparente, rehausse simplement le dessin impeccable. Rarement, artiste a été si éloquent avec si peu de moyens. Mais ces frottis légers crient leur auteur. C'est bien là la touche qui se retrouve dans le Bar a et le portrait de Mme Récamier. David considérait le Lepelletier et le Marat comme deux de ses meilleures œuvres. Il eût

pu facilement, de son vivant, vendre le Marat à quelque Angjais excentrique, et le Lepelletier, à la famille du mort. Il s'y refusa malgré maintes ouvertures. Le retour des Bourbons ne le fit point changer d'avis; les deux œuvres, simplement recouvertes d'une couche de céruse, furent confiées à Gros lorsque David partit en exil. Cette estime de David explique le prix élevé payé par Mme de Mortefontaine et la décision de la famille David de conserver, faute d'acquéreur assez généreux, le Marat qui est aujourd'hui au musée de Bruxelles, par suite du don de Jules David, petit-fils du peintre (1).

Autre deuil! Ce n'est plus un fondateur de la Liberté que pleure la France, mais un enfant : Bara. David est sollicité de reprendre ses pinceaux pour glorifier le courage du petit tambour mort à treize ans pour la Bépublique. Le peintre n'a pas un instant l'intention d'objectiver la scène. Il entend idéaliser le jeune héros en le parant de toutes les beautés. Il le représente nu, couché à terre et serrant sur son cœur la cocarde aux couleurs nationales. Les yeux mi-clos, il semble reposer dans un sommeil naturel. Les formes de l'éphèbe sont fines et élancées, ses cheveux blonds et bouclés caressent son cou juvénile, glissent sur sa poitrine. Jamais le dessin de David n'a été si pur, ni si élégant. L'œuvre n'a point été achevée : un frottis de terre de Cassel soutient les ombres, les lu-

(1) Le Marat récemment entré au musée de Versailles n'est qu'une copie exécutée par Langlois sous les yeux de David. Une autre, plus médiocre, — celle de Langlois n'est pas parfaite, — est due à Sérangeli.

mières sont modelées dans une gamme claire au-dessous du ton véritable. Plus poussée, peut-être l'œuvre aurait-elle perdu de l'exquise fraîcheur qu'elle a conservée si heureusement jusqu'ici. Elle termine dignement la trilogie des peintures révolutionnaires de David.

Si David laisse ébauché le Bara, c'est que la Convention le presse en même temps d'élaborer le programme d'une fête en l'honneur de Bara et de Viala, « fleurs nouvelles coupées par le tranchant de la charrue ». David dépose son rapport le 23 messidor an II et fixe la fête au 10 thermidor.

Mais David propose et la fatalité dispose: le 10 thermidor le bourreau tranchait la tête de Robespierre, et David, son ardent auxiliaire, David l'organisateur des fêtes révolutionnaires, l'imagier des martyrs de la Liberté, ne devait qu'à son talent d'échapper au supplice. Le pardon fut long à venir. Ses ennemis n'abandonnèrent pas immédiatement leur proie. Le 13 thermidor, André Dumont dénonçait violemment David à la tribune de la Convention. Celui-ci n'était point orateur, il souffrait d'une difficulté de prononciation. Sa défense fut pénible. « Il était pâle, et la sueur qui tombait de son front roulait de ses vêtements jusqu'à terre, où elle imprimait de larges taches », raconte un témoin, E.-J. Delécluze. Ce jour-là le peintre est laissé en liberté. Mais le 15, David est mis en état d'arrestation. D'abord incarcéré à l'Hôtel des Fermes, il jouit d'un peu de liberté. Delafontaine, son élève, peut lui apporter des couleurs, du papier, un

M A D A ME SERIZIAT.

(Musée du Louvre.)

crayon : il esquisse un Homère récitant ses vers aux Grecs attendris, peint, d'après lui-même, le portrait qui est reproduit dans cet ouvrage. Ce calme ne dure pas. Le 29 fructidor, à la suite d'une séance orageuse de la Convention, il est transféré au Luxembourg et mis au secret. Peu après on se relâcha un peu de cette sévérité. Il fut permis à David de travailler. Il acheva le dessin de Y Homère, commença une composition représentant Deux jeunes filles faisant 1 aumône au poète endormi \ enfin il peignit de sa prison cette vue du jardin du Luxembourg qui figurait, en 1900, au Pavillon de la ville de Paris : échappée de nature pleine de vérité qui montre quel peintre était David lorsqu'il osait se libérer des théories.

Le prisonnier est, enfin, mis en liberté le 8 nivôse an III. Sa détention a duré cinq mois. Mais il n'en a pas fini encore avec les haines et les rancunes. Si celles des hommes politiques sont apaisées, il n'en est pas de même de celles des confrères qu'il a pu froisser aux temps de sa puissance. Le 13 floréal, la section du Muséum, où les artistes sont en nombre, vient lire à la Convention un acte d'accusation contre David. Cet acte ne contient pas moins de dix-sept imputations. La Convention passe outre. Mais surviennent les événements de prairial. On se souvient de David, de l'accusation du 13 floréal, et il est de nouveau arrêté. Appréhendé à Saint-Ouen près Tournan, où il vient de terminer les deux beaux portraits de M. et Mme Seriziat, ses beau-frère et belle- sœur, il est conduit à la maison d'arrêt des Quatre-Nations, où il resta jusqu'à

l'amnistie du 4 brumaire an IV, provoquée par la séparation de la Convention. C'est la fin du supplice. Dès lors, il va pouvoir travailler sans inquiétude, mener à bien les œuvres dont il a fixé le programme dans la solitude de la prison.

Mais, si les longues journées de détention ont fait rétléchir David sur les dangers de la politique et l'ont assagi, elles lui ont laissé toute latitude pour rêvasser. Il est plus que jamais pris par le mirage trompeur des théories. Lui, si naturellement soucieux de vérité, si humble devant la vie, rêve on ne sait quelle alliance de réalité et de traditionnisme. L'insurgé qui se révoltait contre les poncifs de l'Académie royale, va en imposer d'autres. Le modèle devra mimer la statue. « Qu'importe la vérité, si les attitudes sont nobles! Les anciens ont connu la pure beauté, leurs statues nous l'ont transmise, le dernier mot de l'art moderne doit consister à utiliser les éléments de cette beauté. » Ainsi pense David, et il rêve une œuvre, une suite d'œ Livres, où les figures se présenteront pures et précises ainsi que dans un antique bas-relief. Pour la première, la rencontre d'une pierre gravée lui fait choisir le moment où les Sabines, auréolées de leur douhle charme d'épouses et de sœurs, se jettent dans la mêlée afin d'arrêter le combat fratricide des Romains et des Sabins. Et les personnages seront tels que le souhaitait Drouais lorsqu'il aidait David à la préparation du tableau des Horaces. Nues, les Sabines; nus, sous une draperie flottante, les combattants.

(Musée du Louvre.)

On se moque de ces hommes casqués, « sans culottes ». Qu'importe! David est convaincu que là est la vérité. Certains de ses élèves l'encouragent, inaugurent des costumes sommaires, presque cyniques.

Pour figurer dans le tableau des Sabines, David ne trouve aucune femme assez belle, nulle anatomie d'homme assez noble. Les professionnels de la table à modèle sont rejetés. Heureusement que les mœurs de l'époque ne sont point sévères. Les modes féminines sont aussi déshabillées que possible. Aussi, certaines d'entre les plus belles personnes croient-elles méritoire de mettre leur beauté à la disposition d'un artiste illustre. Trois jeunes dames de lameilleure société se dévoilent devant le peintre, qui choisit parmi elles l'épouse de Romulus, Hersilie aux cheveux blonds ; Mme de Bellegarde posa la figure de la brune Sabine. Bayard, son élève, devint Romulus, et le danseur Degville, Tatius. Le bambin qui se roule entre les combattants fut posé également par un modèle occasionnel, le jeune Paganel, qui devint plus tard un fonctionnaire gourmé.

Les modèles, hommes et femmes, ne laissèrent pas que de tirer quelque vanité du choix du peintre. Les femmes, surtout, accueillirent avec joie les éloges des rédacteurs du livret de 1795 et ceux de Renou qui, dans le discours prononcé à l'occasion de la distribution des récompenses, glorifia les aimables personnes qui avaient apporté au peintre, à l'exemple des beautés grecques, le secours de leurs formes et de leur grâce.

Tout à son œuvre, David n'abandonne les Sabines que pour se rendre à l'Institut, nouvellement créé, et dont il est membre pour la section de peinture de la classe des Beaux-Arts.

Au Salon de 1795 il avait envoyé les portraits de M. et Mme Seriziat. Ces deux peintures, qui font aujourd'hui l'admiration des visiteurs du Louvre, ne passèrent cependant pas sans critique au moment de leur exposition. Un des écrivains d'art les plus importants de l'époque, Amaury-Duval père, reprocha une fois de plus à David de sacrifier les physionomies aux accessoires : « le visage [de M. Seriziat] manque de rondeur et de vie, mais la culotte de peau, les bottes, etc., sont rendues avec une grande vérité ». Pour Mme Seriziat: « La tête est pleine de vie, mais le ton est dur et cru. Il y a aussi quelque embarras dans Uattitude de la figure ; on ne sait si elle est assise ou debout. » On dit aussi que l'enfant était de Van Dyck.

Il faut louer le critique pour sa sincérité, mais en pensant qu'il fut bien sévère pour ces beaux portraits. Le temps a, sans doute, fait disparaître les duretés de couleur de jadis, mais les attitudes n'ont pas changé et il serait ridicule de les souhaiter autres: l'école anglaise elle-même envierait le gracieux sourire qui éclaire le visage de Mme Seriziat et trouverait heureusement piquante la façon nonchalante avec laquelle elle s'appuie au rebord de la table.

Préoccupé de frapper un grand coup avec le seul tableau des Sabines, David n'envoya rien aux Salons qui

suivirent. Il aurait cependant pu, à défaut de tableaux d'histoire, exposer quelques-uns des beaux portraits qu'il exécutait par passe-temps. Mais il considérait ces travaux comme appartenant à un art inférieur, bon tout au plus à assurer aux artistes un revenu sûr et immédiat.

En 1795, Blauw et Meyer, ministres plénipotentiaires des Provinces-Unies, lui avaient demandé leur portrait. Le premier lui écrivait: « J'ai voulu plus encore avoir dans ce portrait un monument éternel de mon étroite liaison avec le premier peintre de l'Europe. » Et il ajoutait : « Les grands services que vous avez rendus à la Révolution française par les fêtes civiques que votre génie a dirigées, que de titres à mon admiration ! » Le portrait de Meyer connu, grâce à son triple gilet écarlate, sous le sobriquet de V Homme roage, est, par suite de la disparition de son propriétaire, resté dans la famille de David. — Puis ce fut le délicieux portrait de la sœur d'Eugène Delacroix, Mme de Verninac. Drapée à l'antique dans une robe blanche qui laisse deviner, sous ses plis, un corps souple et élégant, la jeune femme est présentée assise, le corps effacé, la tête de face; son bras, une merveille de raccourci et de modelé, pend avec une grâce aisée. Cependant c'est à l'occasion de cette belle œuvre que David témoigna le mieux son humeur contre la peinture de portrait. A M. de Verninac qui aurait désiré que le portrait de sa femme figurât au Salon de l'an VIII, le peintre écrivit : « Il serait ridicule qu'un

artiste comme moi exposât simplement un portrait tel bon qu'il soit. » Et pour ôter à M. de Verninac toute envie d'insister, il ajoutait : « Je suis occupé en ce moment à faire encore une autre belle femme, Mme Récamier. C'est un tout autre genre de beauté. Je pense qu'elle voudra que son portrait soit exposé; alors j'aurai l'honneur de vous en prévenir et de vous prier en même temps de me permettre d'y joindre celui de Mme de Verninac. » — Peut-être eût-il plus volontiers exposé une composition exécutée vers le même temps et destinée à un amateur russe, le prince YousoupofY. Le sujet : Phaon, Sapho et r Amour. Mais l'acquéreur emporta l'œuvre aussitôt son achèvement. Si l'on se base sur la description qu'en a laissée Lenoir, le coloris de ce tableau aurait quelque similitude avec celui de Paris et Hélène. C'est-à-dire qu'il se ressentirait des sympathies flamandes de David.

En juin 1800 David travaillait donc au portrait de Mme Récamier. Il dessinait avec amour le galbe du pur visage de la jolie jeune femme, présentée nonchalamment étendue sur une chaise longue ; il reculait autant que possible le moment où la pâte épaisse, succédant au frottis léger, couvrirait le dessin; Ingres, dit-on, l'aidait pour les accessoires. Un beau jour David apprit que son beau modèle le quittait pour Gérard, alors fort à la mode. David dépité abandonna son ouvrage. Est-ce un mal, est-ce un bien? En admirant au Louvre l'ébauche magistrale si complète sous sa couleur légère, transparente, on penche pour le bien. Qui sait si David aurait été heureux jusqu'au bout?

Ces portraits avaient laissé à David assez de temps pour achever l'œuvre qui seule lui importait : les Sabines. Depuis la fin de 1799 la grande composition était terminée. Les élèves, les rares privilégiés admis à la voir en disaient merveille. La curiosité était extrême, tant de légendes couraient sur le tableau, ses modèles ! Aussi David songea-t-il à monnayer le succès certain, en présentant son œuvre dans une exposition particulière et payante. Le Directoire ayant mis à la disposition du peintre la salle de la ci-devant Académie royale d'architecture, l'exposition ouvrit le 30 frimaire an VIII (21 décembre 1799). Le billet d'entrée était de 1 fr. 80 et donnait droit à la délivrance gratuite d'une notice où, après avoir expliqué qu'il organisait cette exposition payante à l'exemple de Van Dyck et des peintres de la Royal Academy, David développait ses idées sur l'art et plaidait la cause de ses personnages présentés nus :

« Une objection qu'on m'a déjà faite, et qu'on ne manquera pas de reproduire, c'est celle de la nudité de mes héros... C'était un usage reçu parmi les peintres, les statuaires et les poètes de l'antiquité, de représenter nus les dieux, les héros, et généralement les hommes qu'ils voulaient illustrer. Peiguaient-ils un philosophe ? il était nu, avec un manteau sur l'épaule, et les attributs de son caractère. Peignaient-ils un guerrier ? il était nu, le casque entête, l'épée attachée à un baudrier, un bouclier au bras, et des brodequins aux pieds; quelquefois ils y peignaient une draperie, quand ils jugeaient qu'elle

pouvait ajouter à la grâce de sa figure : ainsi des autres » A l'appui de sa thèse il cite la figure de Phocion « nouvellement arrivée de Rome », le Castor et Polltix de Monte-Cavallo, Y Achille Borghèse, le bas-relief de Persce et Andromède que l'on pouvait voir chez le statuaire Giraud, dans son musée, place Vendôme. Et il termine : « En un mot, mon intention, en faisant ce tableau, était de peindre les mœurs antiques avec une telle exactitude que les Grecs et les Romains, en voyant mon ouvrage, ne m'eussent pas trouvé étranger à leurs coutumes. »

L'exposition des Sabines dura jusqu'au mois de floréal an XIII. Le succès répondit à l'espoir de David. Il avait promis à ses élèves que lorsque les entrées auraient dépassé 24 000 francs, il leur offrirait à dîner, s'engageant à renouveler l'invitation chaque fois que pareille somme serait atteinte. Il les convia, par trois fois, aux agapes promises. Le chiffre des entrées dépassa donc 72 000 francs; avec cette sommeil acheta une propriété rurale, dite la ferme de Marcoussis, dépendant du territoire d'Ozouer-le-Voulgis.

Vers le même temps, Regnault, qui avait suivi l'exemple de David pour l'exposition des Trois Grâces, de la collection Lacaze, subissait un échec piteux. Ces expositions payantes n'étaient au reste point populaires, et David dut céder devant les critiques acerbes de la presse lorsqu'il tenta de placer le Napoléon passant le mont Saint- Bernard à côté des Sabines dont l'exposition durait

Cliché Deloeul.

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