TALMA
étaient imités de l'antique et toujours David, ou au moins l'un de ses élèves, en avait fourni les dessins. Quoi qu'il en soit , ces idées n'étaient encore admises que par les artistes et le petit nombre de personnes qui les fréquentaient , en sorte que les objets qui frappèrent les yeux d'Étienne à l'atelier des Horaces le transportèrent brusquement dans un monde nouveau. Cependant ce monde si restreint encore , mais qui devait bientôt imposer à toute la France et même à l'Europe son fanatisme pour l'antiquité, ce monde était déjà fort, et le jeune Étienne allait être adopté par lui.
Malgré l'inexpérience du jeune élève , cette journée passée dans l'atelier des Horaces et les réflexions que tant d'objets nouveaux lui firent faire agirent avec puissance sur son esprit. Dans la vie d'un homme, il y a toujours des circonstances décisives qui l'enlèvent à la génération dont il procède pour le placer au milieu de celle dont il fait partie. C'est ce qui arriva à Étienne en cette occasion. 11 s'aperçut tout à la fois de combien on était en arrière dans la maison de ses parents sur la marche qu'avaient suivie les arts depuis dix ans, et pressentit tout ce qu'il fallait qu'il connût et qu'il étudiât pour rattraper le gros de l'armée dans laquelle il se trouvait enrégimenté tout à coup.
Trois heures s'étaient écoulées depuis le départ d'Alexandre. Outre le temps d'inspecter l'atelier , Étienne avait encore trouvé celui de tracer une esquisse d'après un dessin fait d'après Michel-Ange par David, et le reste de ses curieux loisirs avait été employé à observer en détail ce qui occupait le milieu de l'atelier.
Aujourd'hui que les procédés et les mystères de la peinture à l'huile sont connus de tout le monde, on aura peine à comprendre comment Étienne se trouvait si fa-
24 L'ATELIER DES HORACES
vorisé d'être admis à voir commencer un tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considérer à loisir une toile blanche de sept pieds, sur laquelle on avait reporté, au moyen d'un carrelage, les figures d'une grande composition. Tel était encore cependant le mystère dont s'entouraient les peintres dans leurs ateliers, que l'espoir qu'eut Étienne de voir commencer, faire et achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes celles qu'il éprouva pendant cette matinée. Ce fut donc avec la plus scrupuleuse attention qu'il étudia, on peut le dire, ce qui était tracé sur cette toile blanche posée sur un chevalet.
David commençait alors son tableau des Sahines dans une autre partie du Louvre où on lui avait accordé un local plus vaste ; en sorte que, pour obliger son élève Moreau, il lui avait prêté son ateUer des Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virgini us montrant au décemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille. Cette composifion, dans laquelle l'artiste s'était efforcé de multiplier les preuves de son double talent, ne put être terminée alors. Un an après qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture était tout à fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion qui lui fut offerte de reconstruire l'intérieur de la salle du Théâtre-Français ( de la République alors ) rue Richelieu. L'exécuUon de ce travail, qui lui fit honneur, l'engagea à reprendre et à suivre sa véritable carrière, qu'il a parcourue et qu'il a achevée avec honneur en Allemagne.
Exemple étrange des vicissitudes humaines! Ce tableau de Virginius, commencé en 1796 en présence du petit élève de Moreau, devait, quarante ans après, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer à l'exposition