CHARLES MOREAU
du Louvre, sous les yeux du critique Étiemie, appelé à écrire sur les arts dans le Journal des Débats.
Mais revenons à l'élève attendant l'arrivée de son maître dans l'atelier des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit, était assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours rasé, frisé et poudré avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau foncé, des pantalons gris clair et des bottes à la bussai-de. Son linge toujours frais exhalait un léger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore, il poussait la recherche jusqu'à ne faire usage que de rasoirs anglais, espèce de crime de lèse-nation à cette époque.
Charles Moreau avait été reçu plusieurs fois dans la famille d'Étienne, en sorte que ce costume élégant et fort convenable alors n'eut aucunement étonné le jeune élève , si cette toilette, dans cette dernière occasion, ne lui eut pas paru bien recherchée pour un artiste qui allait se mettre à son chevalet. La poUtesse affectueuse mais froide et réservée du maître d'ailleurs ne contribua pas peu à étonner le jeune homme, qui se soumit sans aucune répugnance à l'autorité de son nouveau maître, mais en se nourrissant du plaisir d'être dans l'atelier des Horaces, et de l'espérance de recevoir les conseils directs de David.
Il serait superflu d'entrer dans les détails de l'exécution du tableau de Virginius. Pendant que dura le tracé et l'ébauche de cette composition , Charles Moreau mit toute la bonne grâce imaginable pour montrer à son jeune élève, qui cependant n'était encore que faible dessinateur, tous les procédés qui se rapportent ])lulùt au métier qu'à l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis
L'ATELIER DES HORACES
que les artistes transmettaient si rarement alors, Étienne poursuivit ses études d'après le dessin , puis d'après le relief, en les entremêlant de celles que Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture.
Cependant les journées passées eu ce lieu paraissaient souvent longues et tristes à Étienne , dont la nature expansive ne s'arrangeait pas toujours de la contrainte et du silence que la gravité continue de son maître lui imposait. Le mystérieux, le monosyllabique Alexandre, qui, disait-on, était rentré nouvellement de l'émigration, et auquel David avait donné un asile, était peu propre à animer la conversation. Moreau d'ailleurs s'était réservé le droit de rompre le silence , et pour en conjurer l'embarras , quand il se prolongeait trop , il se bornait à chanter les trois couplets d'une romance fort à la mode en ce temps : Te bien aimer ^ ô ma chère Zélie, qu'il interrompait soigneusement lorsque quelque difficulté d'exécution en peinture le forçait à retenir son souffle pour être plus sûr de sa main.
Ce calme étouffant et cette même chanson qui l'interrompait périodiquement navraient quelquefois le cœur du pauvre élève , surtout, comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'école de David, réunis à l'étage inférieur, lui faisaient penser, par leurs cris et leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu à prendre part à leurs jeux.
Plusieurs fois dans sa détresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet homme était moins sournoise que de coutume, il se hasarda à lui demander quelles étaient les personnes demeurant au-dessus de l'ateher, et que l'on voyait souvent passer