MORIEZ
discours, firent penser à Élicnne que peut-être son camarade, pressé par un défaut subit d'argent, avait eu la bonne idée d'avoir recours à lui en cette occasion. Moriez devina la pensée d'Etienne, et lui dit : «Non, mon cher ami, je n'ai besoin que de vous voir; puis, appelant sur ses lèvres un sourire fin et plein de noblesse qui séyait si bien à sa physionomie , il ajouta : •«Je suis sur le point de faire un long voyage, et je n'ai pas voulu partir sans vous faire mes adieux. » Comme Étienne fit un mouvement de surprise qui allait être suivi d'une question, Moriez, mettant doucement sa main sur celle de son camarade pour réclamer le silence, continua en ces termes : «J'ai fait, il y a quelques mois, une chute fâcheuse : je me suis hixé une vertèbre , et depuis ce moment ma santé va toujours en s'affaiblissant. Je n'ai plus que peu dç temps à vivre, et je viens faire ma visite pour prendre congé de vous. »»
Le calme, la douceui* du sourire avec lesquels Moriez prononça ces paroles ne permirent pas à Étienne de répondre, et d'autant moins que le malade reprit sur-le-champ la parole pour répéter à Étienne, en lui rappelant le temps où ils fréquentaient la même école , ces recueils de sentences sur le mépris de la vie et de la mort qu'il se plaisait à débiter autrefois à ses camarades dans les instants où ceux-ci se livraient avec le plus d'emportement aux plaisirs de la jeunesse.
Pour dire toute la vérité, Étienne, en entendant ces étranges paroles et en voyant surtout le calme parfois ironique avec lequel elles étaient prononcées, eut l'idée que l'esprit de son ancien camarade pouvait être altéré. Celte pensée l'engagea à ne pas insister sur ce
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sujet , mais à faire tourner la conversation sur le charme que l'on éprouve à recevoir des compagnons d'études et de jeunesse. Tout en acceptant cette diversion, Moriez , toujours avec le même calme et la même aisance , lit sentir de nouveau à Étienne le prix qu'il attachait à cette visite suprême ; et après l'avoir embrassé et lui avoir serré tendrement les mains, il lui dit adieu et se retii'a. L'esprit de Moriez était parfaitement sain, et tout ce qu'il avait accusé était vrai. Il mourut, en effet, peu de temps après cette visite et au jour qu'il avait désigné. Depuis sa mort, on sut qu'il était allé voir plusieurs de ses camarades pour leur faire, ainsi qu'à Étienne, un dernier adieu.
Cependant David avait senti ses entra'lles d'artiste émues de nouveau par le tableau des Thermopyles , délaissé si longtemps. Les événements politiques, depuis la guerre d'Espagne , étaient loin d'ailleurs de se montrer sous un jour favorable, et l'àme mobile du premier peintre de Napoléon s'était assez enivrée d'images monarchiques pour qu'elle éprouvât le besoin de se rafraîchir quelque peu dans l'atmosphère républicaine des guerriers de Lacédémone.
Lorsqu'il reprit son Léonidas , l'admiraiion excessive que l'on avait eue pour les ouvrages antiques s'était affaiblie parmi le public et chez les artistes. David lui- j même, en achevant le Couronnement et les Aigles^ s'était laissé aller à peindre tout simplement en copiant la nature, et en faisant, selon son expression, des tableaux-portraits ; son imagination, ainsi que sa main, étaient moins disposées à l'imitation des productions de l'antiquité, quelque parfaites qu'elles lui parussent toujours. Il est certain, comme on peut s'en convaincre en regardant le Léonidas avec attention, que cet ouvrage,