DAVID ET CH. MOREAU
David , (le cet liomnie que sa réputation politique avait Iraiislbnné dans l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espèce de sauvage inabordable, tandis qu'en réalité il avait les formes les plus polies. Il régnait dans son habillement une recherche grave, une propreté tout opposées aux habitudes de la plupart des révolutionnaires. Bien plus, malgré le gonflement d'une de ses joues qui le défigurait, et quoique son regard eût quelque chose d'un peu dur-, dans l'ensemble de sa personne régnait un certain air d'honnne de bonne compagnie que peu de gens avaient conservé depuis les années orageuses de la révolution. Si l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau rond, tout le reste de son costmne , ainsi que sa manière d'être, l'auraient plutôt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du inatin, que pour l'un des membres les plus ardents du comité de sûreté générale. Aussi, tout en travaihant , Étienne ne pouvait-il s'empêcher de repasser dans son esprit les trois apparences si différentes sous lesquelles David s'était déjà offert à ses yeux : d'abord comme membre de la Convention , portant le panache tricolore , et parcourant avec vivacité les Tuileries le jour de la fête à l'Être suprême ; puis à la barre de la Convention, répondant à ses accusateurs par la pâleur de son visage et les énormes gouttes de sueur qui se détachaient de son front ; et enfin en artiste chef d'école , en homme plein de politesse et de bienveillance, dans son ateher des Horaces.
Cependant l'habitude de vivre dans le I.ouvre fit trouver à Étienne des distractions en rapport avec son âge et son caractère. Quoiqu'il se fût mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de
L'ATELIER DES HORACES
cette corvée, qui lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le palais du Louvre, des échanges de menus services. Tour à tour, le plus matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison enflammé à ses confrères , qui lui rendaient la pareille un autre jour. Comme Étienne distribuait généreusement le feu quand on lui en demandait, on lui en rendait aussi volontiers , et, par ce moyen , il arrivait à pénétrer dans l'atelier des artistes et à voir les ouvrages auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'épargner les louanges pour satisfaire sa curiosité, et les artistes, hommes faits et assez renommés alors, introduisaient le petit espiègle dans leur ateher, lui exphquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, après avoir savouré ses éloges, lui frappaient amicalement l'épaule en lui donnant le feu qu'il était venu chercher. C'est à l'aide de ces petits stratagèmes qu'Étienne parvint à voir peindre Van-Spaendonck , qui imitait les fleurs ; Garnier, occupé alors à terminer son tableau de la Famille de Priam admis au concours décennal , l'exceflent Taillasson , homme très-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramena le bon goût et les études sévères dans l'art du paysage.
Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait à Étienne était celui des élèves de David. Il ne tarda pas à faire connaissance avec plusieurs d'entre eux, qui le surnommèrent , à cause de la position respective de l'atelier des Horaces et de l'ateUer des élèves, le petit d'en haut, sobriquet qu'il conserva assez longtemps , même après être entré au nombre de leurs camarades.
Les premières paroles amicales qu'il reçut dans cette