LE PETIT D'EN HAUT
école lui furent adressées par Ducis, le neveu du poète de ce nom, et par Delafontaine , qui, après avoir exposé plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de l'atelier , Étienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux' amis dans les grands corridors sombres du Louvre, où l'on se donnait rendez-vous pour les parties de jeu que l'on faisait le soir.
Le petit d'en haut ne tarda pas à être connu, au moins de nom, de tous les élèves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans l'école, où l'on était disposé à le bien recevoir, et on saisit une occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait déjà comme admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'école de David se cotisaient pour offrir un modeste repas à leur maître. Le maître et trente ou quarante jeunes gens partaient à pied de Paris et se rendaient à Saint-Cloud ou à Vincennes , chez un aubergiste prévenu d'avance , qui donnait à cette troupe un dîner dont le prix ne dépassait ordinairement pas la somme de quarante sous par tête. On eut l'idée de célébrer une de ces petites fêtes que l'on peut dire de famille , et Ducis , en sa qualité de commissaire pour le repas , accompagné de plusieurs de ses condisciples avec lesquels Étienne était le plus lié, vint inviter pe^zY d'en haut à se joindre à eux pour fêter le maître. La joie d'Étienne fut inexprimable, et sitôt qu'il eut donné les quarante sous d'écot, afin de ne pas être oubhé sur la liste , il chercha dans son esprit le moyen de prouver à David et à ses élèves combien il était sensible à l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant partie de fécole. L'apprenti peintre, tout vif et étourdi qu'il fût, et tout mauvais
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écolier qu'il eût été à Lisieux et en pension , avait cependant un penchant inné pour l'étude. Des circonstances qu'il serait trop long de détailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son séjour à la campagne. Il s'exerçait même à écrire et à rimer. Dans l'excès du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert à David, il résolut de faire des stances adressées au restaurateur de la peinture , projet qu'il exécuta en effet tant bien que mal. Lorsque le chefd'œuvre fut achevé, il le communiqua à Ducis en qui il mettait toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'être lus à David vers la fm du repas , Quoique son oncle fût un habile poëte , le nouveau camarade d'Étienne ne se montra pas difficile, et il fut arrêté non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les élèves à qui on avait fait connaître le désir du nouvel initié , que les vers seraient lus. C'est à Vincennes que l'on dîna, et qu'au dessert, Etienne, d'une voix faible et tremblante, lut à David, près de qui on l'avait placé, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec bienveillance par le maître, et applaudies à tout rompre par les quarante jeunes artistes qui s'étaient étourdi le cerveau avec la piquette de l'auberge de la Tourelle.
Ce petit événement ne fut pas sans importance pour Étienne, car, de ce moment, il fut adopté par David comme son élève, et entra, ainsi qu'on le verra bientôt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement un bon pied. De plus, l'amitié contractée avec les élèves, les parties de jeux formées, et des conversations sur les arls compensèrent la froideur du séjour de l'atelier des Horaces, qui d'aiheurs changea tout à fait d'aspect
par l'arrivée inattendue d'un nouveau personnage qui y fat introduit.
Un jour Charles Moreau, après avoir sifflé une heure • durant l'air : Te bien aimer ^ ô ma chère Zélie, s'arrêta en clignant des yeux et en se reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre , puis dit à Étienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais : Élienne , vous ne travaillerez plus seul...; d'ici à deux ou trois jours, ' quelqu'un viendra pour dessiner avec vous.... » Tout en , disant ces paroles lentement, Moreau s'était remis à son chevalet, et l'exécution de je ne sais quoi de plus difficile exigeant toute la sûreté de sa main, il demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. Étienne, sans quitter sa place ni son carton , avait tourné son regard interrogatif vers son maître, qui, l'avisant tout à coup, lui dit toujours avec le même sang-froid et les mêmes interruptions : « C'est une dame.... oui.... c'est une dame.... c'est M"'^ de Noailles. » A ce nom qu'Etienne connaissait hien , il remit le nez sur son ouvrage sans proférer un mot.
« Je n'ai pas besoin , Étienne , ajouta Moreau après une autre pause encore plus longue que les précédentes, de vous recommander d'avoir tous les égards et toutes les complaisances qu'elle mérite.... Elle est plus avancée que vous dans l'art du dessin.... ce sei-a un stimulant pour vous.... ça ne vous fera pas de mal. « Après avoir dit ces paroles, Moreau se remit à chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de M"'^ de Noailles, jusqu'au jour où elle vint s'installer à l'atelier des Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait prévenu à part de la nouvelle élève que l'on attendait, il n'eji souffla pas un mot à Élienne.
Pendant les deux jours qui suivirent cette scène,
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Etienne fut sur les épines , tant il était curieux de voir paraître sa future condisciple. Il avait souvent. entendu parler de M'"^ de Noailles comme d'une personne qui se distinguait par un vif amour pour les arts, même par des dispositions très-réelles à les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses appartements étaient décorés des tableaux de plusieurs jeunes peintres de l'école nouvelle. Mais quelles pouvaient être la figure et les allures d'une dame de la haute société, qui prenait le parti d'étudier sérieusement la peinture dans un atelier situé . dans le Louvre , dont on a eu l'occasion de faire connaître les dispositions intérieures ? A ce motif de curiosité s'en joignait encore un autre. Étienne avait vu le père de M"'' de Noailles une seule fois , mais dans un moment bien terrible , et il était impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns de ses traits dans ceux de sa fdle.
Enfin le jour tant attendu arriva. Étienne était à l'atelier des Horaces comme de coutume , à huit heures du matin. Il allumait le feu quand il entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois, ouvrit bientôt la porte sans hésitation et entra déhbércment dans l'atelier. C'était M"'^ de Noailles. Sa tête était couverte d'un chapeau noir , et de ses épaules descendait jusqu'aux genoux une espèce de pehsse fourrée dont l'usage n'était pas commun alors. Sa chaussure et son pied étaient fins et élégants, et toute sa démarche, où régnait un mélange de confiance et de retenue, annonçait une personne tout à fait distinguée.
Étienne n'éprouva ni surprise ni timidité pour lui répondre après qu'elle lui eut adressé la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil à son condisciple pour le choix
de la place qu'elle pourrait occuper sans le déranger de la sienne. Tous ces petits préparatifs se firent sans embarras, sans affectation et môme sans beaucoup de paroles. On eût dit que M"'** de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre , et elle poussa même la gentillesse avec Étienne, qu'elle avait surpris faisant le feu, jusqu'à lui dire que, dans les règles, c'était à elle, la dernière venue , à se charger de ce soin. Un échange de sourires entre elle et lui acheva la connaissance , et quand le feu fut bien allumé, ils se mirent au travail.
C'était à M"'* de Noailles à ouvrir la conversation s'il lui convenait d'en avoir une avec Étienne , qui, de son côté , attendit respectueusement une interrogation pour y répondre. Mais il avait affaire à une personne du monde , pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul instant d'embarras. M"^ de Noailles savait le nom d'Étienne et elle n'y ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour David , des progrès que ce maître s'attendait à lui voir faire dans son école, des pièces nouvelles que l'on donnait au Théâtre-Français et de mille autres sujets qui donnèrent du charme à la conversation de M°'^ de Noailles , et lui firent sentir qu'Étienne n'était pas tout à fait indigne de l'entendre.
« Ce paresseux de Moreau , dit-elle tout à coup , n'arrive ici qu'à midi, j'en suis certaine. De la façon dont il se bichonne tous les jours , il est bien difficile qu'il arrive avant cette heure à son ateher. Aussi son tableau n'avance-t-il guère ! «
On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations journalières que M"^ de Noailles et Étienne avaient ensemble, depuis huit ou neuf heures qu'ils venaient à l'ateher jusqu'à midi, moment du jour
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avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien rarement.
3jme Noailles était donc une personne spirituelle et fort aimable , ayant les manières les plus élégantes, très-bien faite et assez jolie; ses cheveux châtains et son cou d'une blancheur éblouissante étaient surtout remarquables.
D'après la manière assez leste dont M"'" de Noailles s'expliquait sur les habitudes et le talent de Moreau, il était difficile d'imaginer ce qui pouvait décider cette dame à venir se mettre sous sa direction , et quand Etienne vit Moreau et sa jeune élève en présence l'un de l'autre , l'écolière parla au maître avec une aisance et en même temps une familiarité protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son installation à l'ateher des Horaces , M"'* de Noailles cherchât principalement un lieu où elle put trouver les objets et les ressources matérielles indispensables pour étudier l'art du dessin.
Jusqu'à l'arrivée de cette dame, le plus ou moins de vivacité d'esprit de Charles Moreau était demeuré pour Étienne un problème , que le silence haliituel étabU entre eux pouvait rendre douteux ; mais lorsque la jolie jaseuse eut non -seulement donné la parole à tout le monde , mais forcé encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua.
L'effet de la présence de M'"*^ de Noailles à l'atelier des Horaces fut donc de renouveler immédiatement cet air épais, combiné de silence et d'ennui, qui y avait régné jusque-là. La conversation n'avait pas toujours la même activité ni le même intérêt, mais elle était devenue libre, ce qui contribua à vivifier l'esprit d'Étienne et à lui faire poursuivre ses études avec plus de verve et de suite.
M"'* de Noaillcs le préoccupait beaucoup, non pas cependant de la manière que l'on pommait croire ; mais il éprouvait un plaisir extrême à se trouver habituellement dans une sorte d'intimité amicale avec une jeune et jolie femme de vingt-sept à vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une grande dame, et réputée pour l'une des femmes les plus à la mode de Paris. La vanité de tout autre qu'un enfant de seize à dix-sept ans se fût sans doute éveillée en pareille occasion ; mais , il faut le dire à la louange d'Étienne, il sut profiter avec délicatesse et modestie d'une bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le goût des bonnes manières, de le préserver pour toujours des habitudes contraires que l'on prend ordinairement dans les écoles.
Rarement M"'' de Noailles se rendait à l'atelier plus tard qu'à neuf heures et demie, ce qui forçait Étienne d'être habituellement matinal, afin de précéder toujours sa condisciple. 11 ne manquait guère de placer d'avance les sièges et les divers objets dont ehe faisait usage en dessinant , et jamais cette attention ne manqua d'être reconnue par une légère inclination de tête , accompagnée d'un sourire. Au surplus, ces petites galanteries réciproques se reproduisaient sous mille formes , et sans parler de l'échange des crayons et du papier, dont on supposait la qualité meilleure, il y avait toujours un mstant de la matinée, celui du déjeuner, où la confiance et la jaserie devenaient plus entières et plus actives.
La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un petit panier caché sous son chàle, dans lequel était son déjeuner et assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le poêle, l'une placée d'un côté, l'autre de l'autre, et tous deux de-
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bout. Il faut avouer que les deux élèves de Charles Moreau n'épargnaiejit pas toujours leur maître peudant son absence, et que le tableau de Virginiùs servait souvent de texte à leurs malicieuses critiques. C'était ordinairement sous ces auspices que commençaient le repas et la journée.
Les provisions apportées par Étienne étaient beaucoup moins délicates que celles de M"'^ de Noailles; aussi , tant par respect pour la belle convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop grossiers pour elle, Étienne ne lui offrait rien , mais il acceptait simplement et avec plaisir ce qu'elle lui présentait; d'autant plus qu'assez ordinairement la rareté d'un fruit venu de Provence, ou d'un mets que Ton ne trouvait pas à Paris, semblait plus propre à exciter la curiosité d'Étienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les devis recommençaient, et si M''^* deNoailles avait remarqué quelque passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui fournissait des sujets intéressants de conversation pendant le travail.
Rien ne serait plus facile que de multiplier les récits de scènes semblables, car elles se renouvelèrent pendant près de six mois ; mais il convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immédiatement à l'histoire des arts et des mœurs de ce temps. Un matin que M"'*' de Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le calme habituel de ses traits n'avait point encore laissé voir à Étienne , celui-ci se hasarda à lui en demander la cause. « Mon frère , réponditelle aussitôt, revient de l'armée de Condé, et d'ici à huit jours il sera à Paris. »
Bien que les goûts, les études et l'âge d'Étienne ne le portassent pas à s'occuper des affaires politiques, leur