DAVID S'ÉTABLIT A BRUXELLES
aux nôtres. M. David est inébranlable; veuillez bien peindre sa résistance à Sa Majesté, de manière à la convaincre que nous avons employé tous les moyens pour le persuader. » Malgré ces instances nouvelles , David tint bon et refusa. Enfin, le frère du roi de Prusse vint cliez l'artiste sous le nom du prince de Mansfeld, et lui dit qu'il avait ordre de son souverain de l'emmener à Berlin dans sa voiture. « Eh bien ! monsieur David, lui dit-il , vous rendez-vous enfin à nos vœux? Allons, décidez-vous à partir avec moi; nous voyagerons ensemble. » Puis, se tournant vers le portrait du général Gérard, qui était commencé et sur le chevalet : « J'espère, ajouta-t-il, que vous débuterez par me peindre comme le général. Votre présence nous comblera de joie. » Mais David resta inébranlable dans sa résolution, s'établit à Bruxelles et reprit le cours de ses travaux de peinture.
L'ardeur nouvelle que mit David à produire pendant son exil , et les nobles efforts qu'il fit pour développer son talent sous des formes et dans des modes qu'il n'avait pas encore employés, indiquent peut-être mieux que tous les travaux précédents de sa vie à quel point son âme était vivace, énergique et susceptible de grandes résoluUons quand il s'agissait de son art. Les paroles qu'il dit quelque temps avant sa mort, et lorsque sa main lui était devenue tout à fait inutile , serviront encore à faire éclater cette vérité, et à prouver ce que l'expérience a démontré si fréquemment, que chez les hommes d'un mérite extraordinaire, l'àme ne s'affaiblit pas, mais qu'elle est seulement trahie par les organes de la vie matérielle.
«< Je me sens l'imagination aussi vive et aussi fraîche que dans les premières années de ma jeunesse, disait-
il à ses amis qui l'entouraient , je compose avec la même facilité tous les sujets qui me viennent à la pensée; mais quand je prends mes crayons pour les tracer snr la toile, ma main s'y refuse. »
Cet affaiblissement de la main , dont l'artiste ne dut naturellement s'apercevoir que quand il fut complet, on en saisit les symptômes dans les dernières figures qu'il a peintes dans le tableau des Thermopyles et surtout dans les personnages qui occupent le fond de cette composition. Il est juste , cependant , de taire observer que dans le premier et le dernier des grands ouvrages qu'il a achevés en exil, on remarque plusieurs parties que le peintre a traitées avec une audace et une verve qui n'appartiennent ordinairement qu'à la jeunesse. C'est X Amour quittant Psyché et Mars désarmé par Véfius K Sensible au reproche qu'on lui avait souvent adressé de n'être qu'un imitateur, qu'un copiste même de l'antique, David, rassemblant tout ce que son instinct et son talent avaient encore de force pour imiter la nature sans chercher à la modifier et à l'embelUr, acheva le tableau de V Amour et Psyché, et prouva qu'il pouvait représenter le naturel, même sans choix, copié immédiatement sur le modèle. Cet ouvrage, lorsqu'il fut exposé à Paris, vers 1823, valut les louanges et attira les critiques les plus excessives à l'auteur, et on peut le regarder
1. Voici la liste des ouvrages faits par David , pendant son exil de 1816 à 1825 : l'Amour quittant Psyché , Télémaque et Eucharis, une répétition du Couronnement de Napoléon, exposée successivement en Angleterre et aux États-Unis; la Colère d'Achille , demi-figures; une Bohémienne disant la bonne aventure; Mars désarmé par Vénus et les Grâces; Alexandre, Apelles et Campaspe, non terminé. Quant aux portraits, il a fait ceux du baron Alquier, de M"'* Vilain et de sa fille, du général Gérard , de Sieyès , de Ramel , de M"*^ Ramel , des filles de Joseph Bonaparte, et de M'"* Villeneuve , nièce de J. Bonaparte.