‹ Louis DavidChapitre 144 sur 170 · TÉLÉMAQUE. — LA COLÈRE D'ACHILLE · texte numérisé non relu

TÉLÉMAQUE. — LA COLÈRE D'ACHILLE

de plus d'hommages qu'à Bruxelles, et eût été beaucoup moins indépendant à la cour de ce prince que dans la position qu'il s'était choisie. Cette position était vraiment honorable, et, en s'y tenant, l'artiste usa du seul moyen qu'il eût de rester Français malgré l'exil dont on l'avait frappé.

Contre l'ordinaire , la vie de David a mieux fini qu'elle n'avait commencé , et l'on serait tenté de croire que la peine de l'exil , si terrible ordinairement pour les hommes, devait donner à celui-ci un calme d'esprit , une justesse de jugement et une fermeté de résolution qu'il n'avait jamais montrées auparavant. Relativement à sa satisfaction intérieure d'artiste, peut-être n'a-t-il jamais exercé la peinture avec plus d'indépendance et d'agrément qu'à Bruxelles. Sa fortune s'y est accrue , car , outre les sommes que lui valut l'exhibition de plusieurs de ses ouvrages (celle de Mars et Vénus , notamment, rapporta 45 000 francs), on lui commanda une copie du Couronneynent de Napoléon qui lui fut payée 75 000 francs. Quant aux égards et aux honneurs , il en était continuellement comblé , et il ne passait pas un étranger marquant à Bruxelles qui ne s'empressât d'aller rendre hommage au talent du peintre de Napoléon. Le roi des Pays-Bas lui-même , Guillaume , se sentait fier de posséder David dans ses États , et souvent , à la promenade , il prévenait la politesse du peintre en lui faisant un salut affectueux. Ses élèves belges , on l'a déjà dit , ne perdaient aucune occasion de lui être utiles ou agréables , et il avait auprès de lui sa femme et fort souvent le reste de sa famille.

David avait repris à Bruxelles ses habitudes de Paris ; sa journée était remplie par les travaux de son

atelier, la conversation avec ses amis ou avec ses élèves, et le spectacle. Chaque soir il se rendait au théâtre , où il avait adopté une place à l'orchestre , et lorsque par hasard il ne l'occupait pas, elle était respectée. Si quelque étranger la prenait par méprise, tous les voisins l'avertissaient, en disant : « C'est la place de David. >» Plus d'une fois môme , lorsque dans les pièces que l'on représentait quelque passage faisait allusion ou au talent ou aux infortunes d'un artiste , il arriva qu'on lui en fit l'application en lui adressant d'une manière directe des applaudissements. C'était même au théâtre que se rendaient les étrangers curieux de voir l'artiste célèbre , mais qui n'avaient pu avoir accès chez lui.

A l'occasion de ces visites faites ainsi par des curieux , on a rapporté , dans quelques journaux de ce temps , une anecdote qui pourrait bien avoir été forgée mahgnement par ceux qui voyaient avec regret l'exil de David changé en une espèce de triomphe. On prétend que, l'artiste exilé étant à l'orchestre du théâtre de Bruxelles , un Anglais , qui depuis longtemps témoignait le plus vif désir de le voir et de lui parler, parvint à s'approcher de lui pendant un entr'acte , et qu'après quelques civilités réciproques , l'étranger témoigna au peintre le plaisir, le bonheur même qu'il ressentait de se trouver près d'un si grand homme et d'avoir pu lui toucher la main. Quoique assez accoutumé à ces témoignages d'admiration, David , flatté cependant de la démarche d'un homme qui semblait avoir choisi un lieu public pour mieux faire éclater son enthousiasme , dit à l'Anglais : « Vous êtes donc un amateur bien passionné des arts, monsieur, que vous veuilliez les honorer ainsi en ténioi-

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