‹ Louis DavidChapitre 16 sur 170 · RENTRÉE DES ÉMIGRÉS · texte numérisé non relu

RENTRÉE DES ÉMIGRÉS

importance était si grande alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il était difficile d'ignorer ce qui se passait. Étienne savait donc qu'un bon nombre d'émigrés , les uns après s'être fait rayer de la liste , d'autres même sans prendre cette précaution, et au péril de leurs jours, rentraient en France. Mais s'il appréciait l'importance et les difficultés attachées à ces retours, comme il n'avait jamais vu le frère de M"^^ de Noailles, il se borna à faire compliment à cette dame de l'arrivée prochaine de son frère, en lui témoignant le plaisir qu'il éprouvait de la voir si heureuse , mais sans avoir môme l'idée de lui adresser des questions sur l'émigration de M. Alexandre de Laborde ni sur son retour. Seulement il ne put se défendre de faire en lui-même le rapprochement de la conduite du frère qui quittait l'armée de Condé , et de celle de sa sœur venant chercher en quelque sorte un asile dans l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible, répubhcain David. Ces idées se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le cours des fréquentes conversalions qu'il avait eues avec M"^^ de Noailles il s'était bien aperçu, sans en être étonné, qu'elle était fort éloignée de juger avec indulgence la conduite politique de David , mais que le talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres , par-dessus ce qu'on était en droit de lui reprocher.

Ces concessions parlicuhères , fort communes alors, et qui aidèrent si puissamment à la fusion des partis opposés, n'étaient que l'image en petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque par toute la France. On était las de tous les excès commis , désabusé sur toutes les espérances folles que l'on avait conçues, et dans le même moment où David et quel-

L'ATELIER DES HORACES

ques hommes de son parti reprenaient les manières polies de l'ancien régime, et favorisaient la rentrée de ceux qui avaient été combattre au delà du Rliin en faveur de la monarchie; ces mômes émigrés, las de faire une guerre inutile avec les étrangers qui se moquaient d'eux, ou rappelés invinciblement par le besoin de revoir leur famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu'à leur tète pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale.

Les femmes jouèrent alors un rôle important à l'époque où ces radiations étaient si passionnément sollicitées, et le plus ordinairement ce furent elles qui les obtinrent des hommes de la révolution tenant encore au pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on faisait de leur talent, se montraient des plus empressés à faire rentrer en France les familles qu'ils en avaient chassées quelques années auparavant par des lois terribles. Aussi celui qui naguère voulait boire la ciguë avec Robespierre ; qui prétendait qu'un républicain n'a besoin que de fer et de pain ; qui n'avait pu se défendre à la tribune delà Convention; cet homme, David enfm, venait à son atelier des Horaces vêtu avec une certaine élégance, s'exprimait avec une politesse recherchée, et mettait une espèce de coquetterie à montrer, dans la conversation, des égards aux personnes dont l'opinion politique était le plus opposée à la sienne. Cette dernière disposition frappa surtout Étienne lorsque, peu de jours après avoir appris le retour du frère de M'"« de Noailles , il vit arriver David à l'atelier des Horaces, où la jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et Étienne étaient réunis en ce moment. David , employant les formes les plus polies, s'approcha respectueusement de M"^" de Noailles en la complimen-

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