‹ Louis DavidChapitre 17 sur 170 · RÉFLEXIONS D ÉTIENNE · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS D ÉTIENNE

tant sur ce qui venait d'arriver tVheureux dans sa famille; car ce fut de la sorte qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde.

Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous les gouvernements constitutionnels. D'après l'exposition plus ou moins franche des faits, le public était obligé d'en apprécier la vérité et l'importance ; de juger de la situation des affaires et de se former par lui-même une opinion. Tout ce travail, difficile même pour un homme fait et rompu aux affaires, ne pouvait être que bien faiblement accompli par un jeune élève en peinture, que son imagination vive et même un peu romanesque entraînait dans une sphère d'idées toutes différentes.

• Le plaisir que lui fit éprouver la satisfaction de M"'" de Noailles fut donc très-sincère , de même que sa surprise fut grande en voyant l'espèce d'intérêt que David paraissait prendre à la rentrée d'un émigré. Ce conflit, cet amalgame de choses et d'idées incohérentes, fit naître dans fesprit d'Étienne une foule de réflexions contraires , dont le résultat fut de le plonger dans une rêverie profonde.

David était sorti de l'atelier; Charles Moreau et M'"^ de Noailles s'étaient remis au travail, mais Étienne resta assis auprès du poêle , essayant vainement de composer un seul et même homme de l'ancien ami de Robespierre et du nouveau protecteur des émigrés. Pensif, il tenait son regard machinalement fixé sur M*"^ de Noailles, qu'il ne voyait que par derrière. Ses cheveux châtain foncé, entourés de bandelettes rouges à la manière antique, faisaient ressortir la blancheur de son cou, qui était élancé et fort beau. Ce rouge et ce coubL'inc frappèrent tout à coup l'imagination d'Étienne, excitée déjà par

L'ATELIER DES HORACES

les réflexions que la visite de David lui avait suggérées, et il lui sembla voir tomber la jolie tête de cette jeune femme. Ce ne fut même qu'en faisant un grand effort sur lui qu'il parvint à se rendre maître de l'agitation intérieure qu'il éprouva en ce moment.

Le souvenir des jours sanglants de 1793 vivait fortement encore dans toutes les mémoires, et l'on ne tardera pas à comprendre pourquoi la vue de la jeune artiste fit renaître tout à coup des images si funestes dans l'esprit d'Étienne. Un jour, c'était le 29 geruiinal de l'an ii de la république, Etienne, âgé de douze ans , accompagnait sa mère, que la poursuite d'un procès avait forcée de se rendre dans le faubourg Saint-Germain. L'entretien avec le procureur ayant duré plus qu'on ne l'avait prévu , trois heures et demie sonnèrent lorsque la mère et son fds partirent de la rue Guénégaud pour rentrer dans le quartier du Palais-Royal. Le pont des Arts n'était pas encore construit, en sorte qu'ils prirent le Pont- Neuf. Arrivés au delà de la place Daupbine , Étienne , se sentant entraîné avec violence par sa mère, lui demanda : « Qu'avez-vous donc, maman, pour aller si vite?» Puis, la voyant pâlir : « Qu'avez-vous donc, maman? répéta-t-il avec inquiétude. — Les charrettes! les charrettes! balbutia la mère, en se hâtant encore davantage, tu ne les vois pas? Entends-tu le bruit? Viens! viens! courons vite! » et ils allèrent de toute leur vitesse.

La mère d'Étienne avait espéré regagner son quartier bien avant quatre heures , l'instant du jour où avaient lieu les supplices. Mais, trompée dans ses calculs par la prolongation des affaires, elle faisait un dernier effort pour traverser le quai avant le passage du fatal cortège. Toute sa diligence fut vaine, et elle ainsi que son fils se trouvèrent arrêtés par la foule précisément à la

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