‹ Louis DavidChapitre 162 sur 170 · LES BARBUS, PAR CH. NODIER · texte numérisé non relu

LES BARBUS, PAR CH. NODIER

Hé (le ma personne un des Barbus d'autrefois , avanlage de doyenneié qi e j'échangei-ais volonlieis contre un brevet de Bonsingot à la moustache vierge. Vous me direz peut-être là -dessus que Bousingol et Doycnneté ne sont pas dans le dictionnaire de M. Boiste, où se trouvent tant de mots français et tant de mots qui ne demandent qu'à l'être; vous pouvez vous tenir bien tranquille sur cette petite difticulté, je vous donne ma parole d'honneur qu'ils y seront demain.

Il y a vingt- cinq ans, au moins, que je pétillais d'écrire sur les Barbus d'autrefois. C'était à la fois une pensée si délicieuse et si imposante dans ma vie ! Je ne sais quoi de plus qu'une pensée, un rêve, un poëme, un enchantement I Souvent je me demandais si j'avais vu cela en eflet, et si le souvenir qui m'en était resté n'appartenait pas tout bonnement aux hallucinations du sonuneil. Voilà M. Delécluze qui m'a détrompé, grâce au Livre des Ceni-nn, car il ne l'aurait jamais écrit ailleurs; il avait peur aussi de son sommeil, de son hallucination; il reculait, homme grave, devant ses impressions de jeune homme; il s'imaginait qu'on ne le croirait pas, et sa belle petite composition se ressent de cette innocente pudeur du sage. On sait que je n'ai pas les mêmes motits de réticence, moi qui me fie à mes écrits par une puissance de crédibilité intime qui est le résultat très-naïf de ma st nsation. Ce n'est pas ma faute, c'est celle d'un organe ou d'un instrument, celle des lunettes à travers lesquelles on voit la vie à vingt ans, avec ce drôle de regard d'un enfant à tète folle qui prend toutes ses illusions pour des réalités. Convenez que c'est bien dommage qu'il n'en soit pas ainsi, vous qui croyez qu'il n'en est pas ainsi; et cependant, c'est vrai comme autre chose, entre nous,

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vrai conimo ce quo l'on appelle la vc'Tité! La preuve, c'est que M. Delécluze est venu et que me voilà parti.

11 vous a très-élégammeut raconté cette société barbue d'hommes de génie qui ne savaient pas leur portée, ou qui se souciaient peu d'y atteindre; de cœurs vite lassés, d'àmes soudaines et impatientes qui avaient traversé brusquement l'art et la poésie pour se réfugier dans la méditation ; il vous a parlé de ces pythagoriciens à costumes de théâtre, que David appelait ses Grecs, et qu'il répoussa sans feiçon, quand Napoléon, effrayé de l'habit de Pélopidas et de Philopœmen, craignit d'en retrouver l'inflexible caractère dans l'atelier d'un peintre ou la mansarde d'un publiciste. La mort, qui l'a toujours servi à souhait, même quand elle l'a frappé dans la gloire de sa solitude , le débarrassa en peu de temps de cette inquiétude frivole. L'àme de ces gens-ci dévorait promptement son enveloppe. La consomption ou le suicide en faisait raison avant l'âge de vingt-cinq ans. Ainsi s'évanouirent dans leur fleur les individualités les plus fortes et les plus tendres qui aient jamais honoré la race de l'homme; et ce que je dis là, je n'aurais pas osé le dire avant M. Delécluze, quoiqu'il reste, grâce au ciel, cent témoins dignes de foi à l'appui de son témoignage.

Les sages se désintéressèrent peu à peu d'un sentiment qui pouvait n'être qu'une aberration : tout le monde le disait. Les faibles s'accoutumèrent à vivre autrement qu'ils n'avaient vécu. Certains consentirent à rejeter tout ce passé d'amour et de poésie dans les trésors stériles de la mémoire. Je suis des faibles et je me souviens.

M. Delécluze, qui se formait alors à de belles et savantes études, et qui avait déjà pour nous ce relief social que donnent une instruction acquise et une position

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préparée, ne nous connaissait que par des superficies , et je lai sais gré de n'avoir pas jugé désavantageuseinent une association d'hommes et de femmes dont la vie extérieure ne se distinguait que par la bizarrerie des vêtements. Cependant il s'agissaiL très-peu pour les penseurs ou primitifs de M. Deléchize de se montrer sous le manteau d'Agamemnon ou sous le bonnet phrygien de Paris, sous les voiles d'Andromaque veuve ou de Cassandre prêtresse. D'autres pensées dominaient celte pensée, et l'Agamemnon dont il est question dans le Livre des CenUiin l'exprimait avec une haute puissance quand Napoléon, devenu à son tour roi des rois comme Agamemnon, le fit appeler pour donner des leçons de dessin aux filles de son frère , le comte de SurviUiers, ou Napoléon III. Dieu me pardonne ; je me brouille toujours avec les noms!

«•- Pourquoi, lui dit le futur Empereur (il s'en fallait de deux ou trois mois), pourquoi avez-vous adopté une forme d'habillement qui vous sépare du monde ?

— Pour me séparer du monde, >» répondit le peintre.

Et le consul lui tendit cette main de fer qui ne se fermait que sur une épée. Il s'y connaissait.

Les jjenseurs ou primitifs ne s'étaient pas donné de nom. Ils n'avaient pas, comme toutes les théories d'aujourd'hui, une raison de commerce comptable et spéculative. Ils étaient pour cela trop au-dessus des combinaisons de l'orgueil et de l'intérêt ; mais ils reconnaissaient des principes fixes qu'il n'est pas inutile de rappeler pour expliquer le nom qu'ils acceptèrent quand ils devinrent quelque chose , une agrégation, une secte, une espèce de parti ; je ne répugne pas aux qualifications. Une telle société ne s'élève que dans une vieille société qui sent le besoin de se renouveler.

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Leur Ihéosophie se réduisait à peu de chose , à un sentiment immense, mais vague, du génie de l'a création, à un désir ardent, mais douteux, de l'immortalité. Leur morale étail plus positive. Dans les caractères médiocres, elle n'était qu'austère et judaïque; dans les caractères puissants, elle était prosélytique et passionnée. C'est le propre des belles âmes qui cherchent à se faire une foi de leurs affections. 11 y avait en eux du gymnosophiste, de l'essénien, du morave et du quaker; mais ce n'était rien de tout cela ; ce n'était peut-être pas mieux, c'était plus. C'était ce qui n'a jamais été deux fois et qui ne sera peut-être jamais.

Le sentiment général qui leur tenait lieu d'abord de religion (il faut le dire et surtout il faut le comprendre, car il n'y avait pas alors de religion dans le pays), c'était au commencement l'amour, le fanatisme de l'art. A force de le perfectionner, de l'épurer au foyer de leur âme, ils étaient arrivés à la nature modèle, à la nature grande et sublime, et l'art ne leur offrit plus, à cette seconde époque d'une institution fortuite qui se créait sans se connaître et sans se nommer, qu'un objet de comparaison et qu'une ressource de métier. La nature elle-même se rapetissa enfin devant leur pensée, parce que la sphère de leurs idées s'était élargie. Ils conçurent qu'il y avait quelque chose de merveilleux et d'incompréhensible derrière le dernier voile d'Isis,etils se retirèrent du monde, car ils devinrent fous, c'est le mot, comme les thérapeutes et les saints, fous comme Pythagore et Platon.

Ils continuèrent cependant à fréquenter les atehers, à visiter les musées , mais ils ne produisirent plus. Leurs costumes, leurs mœurs, leur sévérité, dirai-je la solemnité qui leur était naturelle et qui était l'exprès-

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