SOUVENIRS DE LA TERREUR
descente du Ponl-Neuf , au moment où sept ou huit . cliarrettes remplies de condamnés défilèrent devant eux. Ptàle comme la mort, et sentant ses genoux fléchir, la mère d'Étienne fît un mouvement pour couvrir ses yeux et s'appuyer sur le parapet, lorsqu'un homme simplement vêtu s'approcha d'elle et lui dit à voix hasse : « Contraignez-vous , madame , car vous êtes environnée de gens qui interpréteraient mal votre faiblesse. » Ces mots, qui alors ne pouvaient être dits que par un homme de cœur et de courage, avertirent la mère d'Étienne du danger auquel son émotion pouvait réellement l'exposer, et elle se roidit contre l'horreur du spectacle qu'elle ne pouvait plus éviter.
Quant à son fils, malgré les battements douloureux de son cœur, il ne put s'empêcher de céder à la curiosité de regarder les vingt-cinq ou trente condamnés que l'on traînait à l'échafaud. Le convoi, retardé par la foule, fut même obUgé de s'arrêter quelques instants, ce qui permit au jeune enfant d'observer plus en détail les traits de quelques-unes des victimes. Sur le devant d'une des charrettes était une jeune et belle femme. Ses mains attachées aux ridelles soutenaient tout le poids de son corps penché en avant , et son visage couleur de pourpre , ainsi que le vague de son regard , annonçaient le trouble ou plutôt la perte de son intelligence. Près d'elle était une dame âgée, pâle et maigre, mais dont les traits nobles, dont l'expression digne et calme faisaient un contraste déchirant avec l'état de sa jeune compagne, sur laquelle elle semblait jeter un regard tendre et protecteur. Enfin , dans une autre charrette , Éfienne remarqua aussi un vieillard de haute stature portant noblement sa tête jusqu'au moment suprême. C'était le père de M""' de Noailles , M. de Laborde , banquier de la
L'ATELIER DES HORAGES.
cour, qu'il vit là pour la première et la dernière fois , e\ dont il apprit le nom en l'entendant répéter à l'ignoble populace qui le proférait en le mêlant à d'horribles injures.
Peut-être s'étonnera-t-on moins à présent de la confusion d'idées que jetait dans l'esprit d'Étienne tout ce qu'il avait vu et ce qu'il voyait à l'atelier des Horaccs. C'était le goût nouveau qui régnait dans les arts ; c'était une jeune femme à la mode , dont le père avait péri sur l'échafaud révolutionnaire et qui , dans son amour pour la peinture, ne voyait qu'un grand artiste en David; entîn, c'était David lui-même, dépouillant le républicain de 1793 , protégeant les émigrés et faisant presque la cour aux gens qui portaient un nom. Tant de circonstances et de sentiments nouveaux, bizarres et contradictoires, ne pouvaient manquer de faire une profonde impression sur l'imagination du jeune Etienne. Aussi son séjour à l'atelier des Horaces étendit-il singulièrement la sphère de ses idées et laissa-t-il dans sa mémoire des souvenirs ineffaçables.
Etienne , après s'être familiarisé dans l'atelier des Horaces près de Moreau , niais plus particulièrement par l'effet de l'émulation qui s'était établie entre M™^ de Noailles et lui, en copiant d'après le dessin et môme d'après le relief, se trouvait préparé à entrer dans l'atelier des élèves de David. Depuis le banquet de Vincennes, où il avait pindarisé, il avait fait connaissance et était même déjà lié avec la plupart des jeunes gens de l'école, en sorte que , lorsqu'il y entra la première fois pour y travailler , il n'éprouva rien de la gêne que donne en toute espèce d'apprentissage, la qualité de nouveau venu.
La plupart des écrivains qui nous ont transmis des détails sur la vie des peintres et sur l'histoire de leurs écoles ont omis de faire connaître certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoique ce soit à jeter du jour sur les mœurs des artistes et sur les différents modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la même lacune , nous suivrons Etienne depuis son installation avec ses camarades jusqu'au moment où il a commencé à peindre, tout en nous occupant de ses condisciples.
Voici d'abord quelle était la disposition de l'atelier des élèves : placé immédiatement sous celui des Horaces ,
dont il avait les mêmes dimensions, il ne présentait de différence en grandem' que par le dessous dç l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les plus jeunes élèves, dessinant d'après la bosse, et parmi lesquels Etienne se trouva compris. La fenêtre était exactement ouverte et placée de même qu'au premier étage. Sur la droite , en entrant, au delà des figiu^es de plâtre et des élèves qui dessinaient d'après elles, s'élevait un poêle de fonte dans un renfoncement, et un peu au delà, mais du même côté, régnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds de haut , sur laquelle on plaçait le modèle vivant. En face, par conséquent à gauche en entrant, était un espace vide que les élèves peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table du modèle , s'arrondissaient , assis en demicercle, les élèves dessinateurs d'après nature.
Des planches sur tasseaux fixés au mur, à la hauteur de sept pieds , servaient à recevoir les toiles et les boites à couleurs après le travail. Du reste , nul ornement , à moins que l'on ne veuille donner ce nom à de grandes taches de couleurs étalées un peu au-dessous de la planche courante , et à une foule de caricatures , dont quelques-unes assez anciennes, couvraient les murailles.
David attachait quelque importance à ces lazzis de ses élèves ; aussi , lorsque les traits d'un nouvel élève prêtaient à la charge, ne manquait-on pas de s'exercer à la faire sur le côté du mur près duquel se détachait le modèle , en sorte que quand David venait corriger ses élèves il pût la voir. Ordinairement il disait : Elle est bonne; ou Elle est mauvaise. Dans le premier cas, il demandait le nom de l'auteur; dans le second, il riait ironiquement , ce qui produisait un chœur de huées sour^