ENFANCE D'ÉTIENNE
vée militaire, lui dit : «« Mon petit ami, quand on nous a confié un poste, il faut y rester, dût-on y mourir. »
Celte parole, que les événements du jour et le trouble de la ville rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'àme d'Étienne. Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut éloigné du voisin en suivant son père, après quelques minutes de silence , il demanda à celui-ci : « Mais qu'est-ce donc que la révolution? que demandet-on, mon père?»' La question était embarrassante. Le père aimait tendrement son fils, et il craignait également de lui transmettre une idée fausse , ou de faire germer dans son esprit des pensées dangereuses. «Mon enfant, répondit-il après quelques instants d'indécision, qui redoublèrent la curiosité du petit questionneur, moucher enfant, il est bien difficile de te répondre.... Si tu étais plus grand.... » Le père s'arrêta encore , puis, rassemblant ses idées et cherchant à profiter de cette occasion pour exhorter son fils au travail, il ajouta : .< Tiens, je ne puis mieux fiiire qu'en te disant que la révolution détruit toutes les distinctions entre les hommes. Désormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science et rinstruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi travaille bien si tu veux te distinguer ; il n'y a plus d'autre noblesse. »
Ces mots, qui n'étaient peut-être qu'une réponse évasive, se gravèrent d'une manière ineffaçable dans la mémoire d'Étienne, et sans doute ils ont influé sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent un effet salutaire, ce ne fut que quelques années après, car Étienne ne fut jamais qu'un pauvre écolier, même à Lisieux , où il acheva sa sixième au milieu des émeutes populaires et des troubles politiques toujours croissants qui amenèrent bientôt la suppression des collèges.
6 L'ATELIER DES HORACES
Pendant l'année 1793, Étienne, rentré dans sa famille, abandonna presque entièrement les études classiques , pour se livrer au goût naturel qui le dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures d'après les peintres académiciens dont la renommée durait encore , les Boucher, les Vanloo , les Bouchardon , les Natoire, etc. A ce travail , qui passait pour des études , il faisait succéder des occupations qui , si futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses récréations étaient employées à construire des petits théâtres dont il était à la fois le machiniste, le décorateur, l'auteur et l'acteur. Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier son père de lui donner un maître qui lui enseignât l'art du dessin.
Dans cette circonstance, le père d'Etienne sentait toute l'importance d'un bon choix ; et si jusqu'alors il avait tardé à satisfaire la juste impatience de son fds, c'est qu'il ne voulait le confier qu'à un homme , à un artiste qui ptît, dès ses premiers pas, le mettre dans la bonne voie. D'ailleurs , le régime de la terreur était dans toute sa force , et les inquiétudes causées par les affaires publiques ôtaient toute importance aux intérêts privés.
Cependant, dans cette année terrible, on s'occupait parfois d'art ; et malgré l'horreur qu'inspirait le comité de sûreté générale, dont David était membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de tous. On s'efforçait de séparer l'homme politique du peintre , et ceux surtout qui, comme Étienne, étaient jeunes et ne voyaient en lui que l'auteur des Horaces et du Brutus, éprouvaient une vive curiosité de rencontrer ce peintre célèbre. C'était l'une des idées fixes d'Étienne.