FÉTE DE L'ÊTRE SUPRÊME
La première fois qu'il l'aperçut , ce fut à la fameuse fétc de l'Être suprême (20 prairial ami. — 8 juin 1794). Les annonces et les apprêts pompeux que l'on avait faits pour cette cérémonie ayant excité la curiosité d'Étienne, son père consentit à le conduire aux Tuileries pour voir passer le cortège. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle. Toutefois l'éclat extérieur de cette fete le céda à la préoccupation qu'elle fit naître dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre déclinait; on avait osé lui dire qu'il prétendait à la tyrannie , et l'on répétait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouvé moyen de le mettre en évidence pendant la fête, de manière à compromettre sa popularité. En effet , lorsqu'Étienne vit s'avancer les membres de la Convention nationale, rangés sur deux lignes, et comme il considérait attentivement cette masse d'hommes graves décorés de la ceinture et du panache tricol-ores , et tenant à la main un gros bouquet de coquelicots , de bluets et d'épis de blé mûr, son père lui toucha l'épaule et lui dit : « Tiens, regarde, voilà Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant la Convention. » Étienne porta alors toute son attention sur cet homme qui avait encore la destinée de tous les Français entre les mains. Sa taille était médiocre , sa figure pâle , son expression sèche et grave. A cette cérémonie , pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant du large front que présentaient les membres de la Convention, il s'avançait à pas mesurés , la tète découverte , les yeux habituellement dirigés vers la terre , et à sa démarche composée et parfois incertaine, il était facile de s'apercevoir que le rang à part qu'on lui avait assigné lui causait de l'embarras. Malgré la pompe et la nouveauté des ornements qui caractérisaient cette fêle , le jeune
8 L'ATELIER DES HORACES
Etienne fut frappé du contraste qu'offrait l'expression morne et inquiète de Robespierre comparée à l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des représentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en rendre compte , lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la contre-allée derrière lui et son père, dirent à demi-voix, et en faisant allusion à Robespierre qu'ils voyaient passer aussi . « Ah! monstre que tu es, ton compte sera bientôt réglé maintenant ! » Ceux qui entendirent ces paroles tremblèrent , car la discrétion et le silence , en pareille occasion , indiquaient la comphcité et étaient punis de mort.
Mais presqu'au même instant l'attention fut détournée par la voix d'un homme qui criait en marchant trèsvite : «' Place au commissaire de la Convention ! » La haie des curieux , qui bordait la grande allée des Tuileries , s'ouvrit , et l'on vit un représentant du peuple en costume, tenant ses deux fils par la main, et s'avançant avec vivacité vers le milieu du cortège pour faire presser la marche au groupe des juges du tribunal révolutionnaire, qui précédait celui des membres de la Convention. C'était David, chargé delà disposition de toute la fête, qui agitait son chapeau surmonté d'un grand panache tricolore , pour faire maintenir les distances entre les différents corps des fonctionnaires de la répubhque formant le cortège.
Étiennc ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste , dont tous les assistants rappelèrent , en cette occasion, le talent et la gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour il redoubla d'efforts pour perfectionner ses éludes dans l'art du dessin.