SÉANCE DE LA CONVENTION
Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre toml)a. Il sera toujours bien difficile de faire comprendre à ceux qui n'en ont pas été témoins la teri-eur dont on fut frappé sous le règne de cet homme, et la joie folle que l'on éprouva immédiatement après sa mort.
La première idée qui vint à Étienne, quand il vit ainsi succéder la satisfaction à la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau son père de lui donner un professeur de dessin. La difficulté de faire un bon choix fut encore alléguée , et cette affaire demeura suspendue. Le 13 thermidor , quatre jours après le supplice de Robespierre, lorsque chacun allait et venait dans Paris sans savoir où, mais comme pour respirer un air plus libre , Étienne fit une promenade aux Champs-Elysées avec son père. Là, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renaître les derniei's événements politiques, il employa toutes le^ cajoleries de l'éloquence enfantine pour obtenir ce qu'il désirait. Tout en échangeant des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le père et le fils rentrèrent par les Tuileries et se trouvèrent bientôt sous les murs du château, dans lequel se tenaient les séances de la Convention. Elle était en permanence ; et le père d'Étienne, qui, pour rien au monde, n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant , eut l'idée d'y conduire son fils. Ils pénétrèrent dans la salle , et par un hasard singuher trouvèrent accès dans une des tribunes. La jeunesse d'Etienne fut cause que chacun se prêta pour lui ménager une place sur la première banquette , en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement ce qui préoccupait l'assemblée en ce moment.
Le représentant du peuple, le peintre David, était à la tribune , où il balbutiait quelques paroles sourdes
dO L'ATELIER DES HORACES.
qu'il cherchait, mais en vain , à opposer à la fureur de plusieurs de ses collègues acharnés à le fan^e décréter d'accLisalion. Il était pâle, et la sueur qui tombait de son front roulait de ses vêtements jusqu'à terre , où elle imprimait de larges taches. Étienne avait souvent entendu parler des tableaux des Horaces et de Brutus , il savait que David était le peintre le plus renommé de l'époque ; aussi , malgré les charges terribles qui s'élevaient contre cet homme , ne fut-il frappé que de l'idée de voir le plus habile artiste de France menacé d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire : la faiblesse de la défense de l'artiste, la violence excessive de ses accusateurs et l'état de souffrance et d'angoisse dans lequel était cet homme, auraient fait naître la pitié dans tout autre cœur que celui d'un enfant sur qui les grands événemenls politiques n'avaient pas encore pu agir puissamment.
Telle fut la triste et mémorable occasion qui lit connaître au jeune Étienne celui qui, deux ans après, devait l'admettre au nombre de ses élèves.
On parla beaucoup dans le monde de l'accusation portée contre David et de sa condamnation à la prison. A ce sujet , les avis étaient fort partagés : les uns blâmaient hautement l'indulgence dont on amit usé envers un des membres du comité de sûreté générale, dont la culpabilité était jugée la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on reprochait à David, soutenaient que l'on avait agi généreusement, mais avec prudence, en sauvant la vie à un si grand artiste que sa niaiserie et sa bêtise (teUes étaient les expressions employées alors) avaient rendu complice à son insu des plus grands criminels.
Pour Étienne , le résultat de ces discussions, ordinal-
GODEFROY, ÉLÈVE DE DAVID. ii
rement fort vives, était de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de David, et d'exciter en lui la curiosité plus vive que jamais de voir les ouvrages de ce peintre. Mais les Horaces et le Bruhis, les deux tableaux de cet artiste dont on parlât alors, lui appartenant encore , étaient placés dans un de ses ateliers particuliers où il n'était pas fiicile de pénétrer. Outre cela, on était peu disposé à faire les démarches nécessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois, lorsqu'Étienne ramenait la conversation sur ce sujet , lui imposait-on silence en parlant avec dégoût des portraits de Marat et de Le Pelletier de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention.
Il fallut comprimer ses désirs jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, Étienne continua pendant quelque temps à copier, dans la maison paternelle, les mauvais modèles qui étaient à sa disposition, mais dont le mérite et l'autorité avaient été déjà affaiblis dans son esprit par quelques conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus âgés que lui et instruits du changement de goût que David avait opéré dans les arts. Cependant le temps s'écoulait en pure perte. Étienne le sentait , le disait à ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfm un architecte , ami de la maison , proposa pour maître un élève de David dont le mérite et la probité lui étaient connus. Le professeur, qui était déjà connu de la famille, fut agréé, et comme la jeunesse d'Étienne et son caractère vif et aventureux semblaient exiger une surveillance attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin près d'eux.
Étienne eut donc pour premier maître un élève de
L'ATELIER DES HORACES
l'école de David , contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Gérard et de Gros. Godefroy, tel était son nom, était âgé, en 1794, de vingt-deux à vingtquatre ans. Blond, paresseux, d'une honnêteté parfaite, ne manquant pas d'esprit, c'était d'ailleurs un peintre plus propre à faire des croquis et des compositions faciles qu'à mettre à bonne fm le plus léger ouvrage. L'une des premières questions que lui adressa Étienne fut de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les Horaces et le Brutus de David. Mais cette requête suggéra au maître une réponse qui ruina les espérances de l'élève. Loin de partager les opinions politiques de David , Godefroy au contraire faisait partie des jeunes gens , des muscadins à cadenettes qui réagissaient contre les terroristes, sous la conduite de Fréron. Il fallut donc qu'Étienne renonçât encore à voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le consoler, lui faisait des croquis pendant les leçons.
Si ce jeune homme était un brave et aimable garçon, il faut dire aussi qu'il était peu propre à pratiquer et à enseigner la peinture. Avec sa tête légère et la paresse de son esprit, il avait trouvé dans les agitations pohtiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de disponible dans ses facultés. Enrôlé dans l'escadron jeunes gens, Godefroy, aux approches du 13 vendémiaire (an IV), employait les journées entières à se promener avec ses compagnons sous les galeries du Palais- Royal, traînant d'une manière bruyante un grand sabre de cavalerie attaché à un ceinturon bouclé sur sa redingote , et, ainsi affublé , passant son temps à narguer les terroristes et les partisans de la Convention.
Interrompant parfois le cours de ces expéditions guerrières, Godefroy continua bien devenir chez les