TOPINO LE BRUN
Ange, où ils croupissent dans la malpropreté, et l'inquisition instruit leur procès*.... »
A la séance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre à la Convention , qui décréta qu'il serait fait sur-le-champ des réclamations auprès de la cour de Rome , afin que l'on relâchât ces deux artistes, ce qui eut heu en effet.
Cependant, la destruction de tout ce qui touchait à l'académie de peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre , le député Romme, au nom du comité d'instruction publique , fit un rapport à la Convention sur l'inutilité de la place de directeur de l'académie française établie à Rome , et proposa de décréter « que cette place serait supprimée, et que cet étabhssement serait mis sous la surveillance de l'agent de France ; que le régime de cette école serait changé, pour y substituer les principes de liberté et d'égahté qui dirigeaient la république française. »
David monta à la tribune et prit la parole : •« Je de-
1. J. B. Topino Le Brun, né à Marseille vers 1759, élève de David, embrassa avec ardeur, comme on le voit, les idées révolutionnaires de 1793, et ne cessa pas de tremper dans toutes les conspirations républicaîhes. Sous le Directoire, il suivit en Suisse Bassal, envoyé secret en ce pays. Là, tout en s'occupant de son art , Topino prit un goût très-vif pour les intrigues politiques. Bien qu'il fût encore en Suisse, on le désigna comme l'un des agents présents à l'attaque du camp de Grenelle à Paris, en prairial an IV. Déjà il avait été compris dans les mandats décernés contre les complices de Babeuf. Rentré en France en i707, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de la Mort de Caïus Gmcchns, exposé au Louvre l'année suivante. Après cet ouvrage, qui obtint quelque succès , il entreprit le Siéye de Lacédémone, tableau de cinquante pieds de large sur dix de haut, mais qu'il n'eut pas le temps d'achever. En 1799 il figura parmi les jacobins du Manège, et enfin, après l'installation du gouvernement consulaire, il continua d'être regardé comme l'un des chefs de ce parti. Impliqué dans l'affaire de Cerachi , Aréna et autres , il fut condamné à mort et exécuté ainsi qu'eux en place de Grève, le 11 janvier 1801.
mande, dit-il, que le ministre des affaires éti'angèrcs donne ses ordres à l'agent de France auprès de la cour de Rome pour faire disparaître les monuments de féodalité et d'idolâtrie qui existent encore dans l'hôtel de l'académie de France à Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et de Louis XV, qui occupent les appartements du premier , et que ces appartements servent d'atelier aux élèves. » En vain le député Carra chercha- t-il à faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait exposer les élèves français à Rome ; David persista dans son sentiment. Le décret fut lancé et ne tarda pas à porter ses fruits.
Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en liberté, les passions des élèves français et du peuple de Rome semblaient s'être calmées, mais les ordres de la Convention y jetèrent un trouble plus grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du décret de la Convention on se mit en devoir d'enlever l'écusson royal de l'académie et du palais de l'ambassadeur de France , la populace romaine entra en fureur contre les Français et se disposa à les égorger. Basseville, l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le forcèrent de retourner à «on hôtel, où il fut impitoyablement massacré. Une partie des pensionnaires et des artistes français furent sur le point d'épi'ouver le même sort, et ceux qui parvinrent à s'échapper de Rome , après avoir erré longtemj)s dans les États du pape, ne furent en sécurité que quand ils touchèrent le teri'iloire de la Toscane. Cet événement affreux eut heu le 13 janvier, et le 17 du même mois, David, avec la majorité des membres de la Convention, votait la mort de Louis XVI.
Trois jours après, le 20, Michel LepeHetier de Saint-
BASSEVILLE, LEPELLETIER DE SAINT-FARGEAU. 1 iO
Fai'gcnii, collègue de David, v\ i\\û , co\uuw lui, avait volé la inori, fut assassiné par un ancien garde du coi ps nommé Paris. Hobespieire prononça à la Convention l'éloge de son collègue, et fit décréter (jue les honneurs du Panthéon lui seraient accordés. Le 24, trois jours a|)rès l'exécution à mort du roi Louis XVI, on lit à Lepellelier des funérailles solennelles, auxquelles la Convention tout entière assista. Le lendemain, la veuve, les deux frères et la fille de Lepelietier, âgée de huit ans , furent admis à la barre de la Convention pour lui témoigner leur reconnaissance des honneurs qu'elle venait de décerner à la mémoire de leur parent. L'un des frères du défunt dit : « Citoyens, je vous présente la fille de Michel Lepellefier, votre collègue. » Puis, prenant entre ses bras l'enfant à laquelle il montra le président de la Convention : <v Ma nièce, lui dit-il, maintenant, voilà ton père; » puis, s'adressant aux représentants et aux citoyens présents à la séance : « Peuple, ajouta-t-il, voilà votre enfant! » Après ces paroles, que le frère de Lepelietier prononça d'une voix altérée, un profond silence régna dans l'assemblée, puis l'adoption de Suzanne Lepelietier fut décrétée à l'unanimité.
David monta ensuite à la tribune. « Encore tout pénétré, dit-il, de la douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funèbre dont vous avez honoré les restes inanimés de notre collègue , je vous propose de faire élever un monument en marbre , qui transmette à la postérité la figure de Lepellefier, comme vous l'avez vue hier, lorsqu'il a été porté au Panthéon. Je demande que cet ouvrage soit mis au concours. »
Le buste fut offert le 20 février à la Convenfion , par Félix LepeUefier, frère du défunt. « Citoyens, dit David à ses conh-ères en cette occasion, je viens d'examiner
DAVID DE i789 A 1795.
le buste qui vous est présenté. Il est très-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune homme nommé Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus flatteur, l'inscription de son nom au procèsverbal. Je demande, en second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit placé à côté de celui de Brutus , et que le président pose sur la tête de ce buste la couronne qu'il a placée sur la tête de Michel Lepelletier, au moment de sa pompe funèbre. » Cette proposition fut adoptée par l'assemblée.
Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comité d'instruction publique , dont David faisait alors partie, absorbassent presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de faire le tableau de Michel Lepelletier mort\ et le présenta le 29 mars (1793) à la Convention, en s'exprimant ainsi à la tribune :
« Citoyens représentants,
« Cbacun de nous est comptable à la patrie des talents qu'il a reçus de la nature; si la forme est différente, le but doit être le même pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les moyens d'éclairer ses concitoyens, et de présenter sans cesse à leurs yeux les traits sublimes d'héroïsme et de vertu.
« C'est ce que j'ai tenté de faire dans l'hommage que j'offre en ce moment à la Convention nationale d'un tableau représentant Michel Lepelletier, assassiné lâchement pour avoir voté la mort du tyran.
1 La tête a été peinte par David, mais le torse, qui est nu en partie, est de la main de son élève Gérard, ainsi qu'une bonne partie des accessoires. Il n'en est pas ainsi du portrait de Marat, dont il sera question plus loin; ce dernier est en entier du maître.
«« Citoyens ^ l'Élre suprême, qui répartit ses dons entre tous ses enfants, voulut que j'exprimasse mes sentiments et ma pensée par l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette éloquence persuasive que font retentir parmi nous les enfants de la liberté. Plein de respect pour ses décrets immuables, je me tais, et j'aurai rempli ma tâche si je fais dn-e un jour au vieux père entouré de sa nombreuse famille : « Venez, mes enfants, venez voir celui de vos repré- «• sentants qui, le premier, est mort pour vous donner « la liberté. Voyez ses traits : comme ils sont sereins !
c'est que, quand on meurt pour son pays, on n'a « rien à se reprocher. Voyez-vous cette épée suspendue « sur sa tête, et qui n'est retenue que par un cheveu? « Eh bien! mes enfants, cela veut dire quel courage il « a fallu à Michel Lepelletier, ainsi qu'à ses généreux « collègues, pour envoyer au supplice l'infâme tyran « qui nous opprimait depuis si longtemps , puisqu'au « moindre mouvement, ce cheveu rompu, ils étaient « tous immolés! Voyez-vous cette plaie profonde?... «♦ Vous pleurez , mes enfants , vous détournez les yeux ! « Mais aussi faites attention à cette couronne ; c'est celle « de l'immortalité. La patrie la tient prête pour chacun « de ses enfants : sachez la mériter, les occasions ne « manquent pas aux grandes âmes. Si jamais un ambi- « tieux vous parlait d'un dictateur, d'un tribun, d'un « régulateur, ou tentait d'usurper la plus légère portion « de la souveraineté du peuple, ou bien qu'un lâche « osât vous proposer un roi , combattez , ou mourez « comme Michel Lepelletier, plutôt que d'y jamais con- « sentir. Alors, mes enfants, la couronne de l'immôrta-
lité sera votre récompense. »>
« Je prie donc la Convention nationale d'accepter
l'Iiomniage de mon fîîiblo talent ; je me croirai Irop récompensé si elle daigne l'accneillir. "
Les paroles de l'orateur furent applaudies, son hommage accepté; on décréta même sur-le-champ que le tableau serait gravé aux frais de la république pour être distribué, est-il dit avec l'emphase que Ton mettait dans tout à cette époque, aux peuples qui viendraient demxinder secours et fraternité à la nation française, »
Une petite discussion, soulevée par une réflexion inopportune du député Génissieux, sur ce que les tableaux des Horaces et du Brutus n'avaient point encore été payés à David, fournit à ce dernier l'occasion de montrer un désintéressement qui fut souvent la qualité des hommes de son parti. «« Si la nation, dit- il, croit me devoir quelque indemnité, je demande que cet argent soit consacré au soulagement des veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la défense de la liberté.» Étrange époque que celle où, dans cette même enceinte, les passions les plus violentes se paraient quelquefois des dehors les plus calmes, tandis que peu de jours après on admettait à la barre de la Convention, par exemple, un particulier venant tout naïvement offrir une somme d'argent pour les frais d'entretien et de réparation de la guillotine \
La composition du tableau de Michel Lepelletier donne une idée assez juste de ce mélange d'appareil tout à la fois fastueux et sanglant. Le personnage est couché sur un lit. Sa tête est ceinte d'une couronne de laurier, et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du cadavre est une épée dont la forme rappelle celles