LE TEMPS DE LA TERREUR
quatre conspirateurs^ alors tons les cœurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour interroger la liste fatale , et s'assurer si elle ne contenait pas le nom d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux à passer étaient ceux de huit heures à minuit. L'usage de dîner à deux ou trois heures, au plus tard, subsistait encore , en sorte que l'on faisait une collation le soir. Etienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se rassemblait. Un seul plat, simple, grossier même, car tout pouvait êire transformé en crime, suffisait au souper. Le père, la mère, soucieux, ne mangeaient guère, et n'étaient tirés de leurs rêveries que par le soin qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement quand on se mettait à table; alors toutes les boutiques étaient fermées, les rnes étaient désertes, et le silence n'était interrompu que par les pas de quelques personnes attardées , par celui plus lourd et plus pesant des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de qui vive! auxquels elles répondaient.
Parfois, à ces repas du soir, Étienne et ses deux sœurs (la plus âgée avait douze ans et demi) emportés par la gaieté naturelle à leur âge , se laissaient aller à rire entre eux : « Paix! disait tout à coup leur mère, j'entends du bruit; »> et alors chacun, respirant à peine, portait la plus grande attention à ce que l'on enlendait dans la rue. «< Ah! disait la mère d'Etienne, dont la terreur se calmait en entendant le bruit s'éloigner, c'est une patrouille ; elle est passée ! »
1. Le 29 prairial an II; ce jour, cinquante- quatre personnes ont été conduites à la mort, entre autres : L'Admirai, la fille Regnault , Virât de Sombreuil, Mme Saint-Amaranllie, etc.
Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles, devenait moins régulier, alors' le battement de cœur prenait à toute la famille. C'était le comité révolutionnaire du quartier , accompagné de la garde , qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des arrestations. On restait immobile jusqu'au moment où l'on entendait tomber le marteau d'une grande porte. La terreur était telle dans les quartiers de Paris, que quand on faisait ces expéditions nocturnes , personne n'osait ouvrir sa fenêtre pour s'assurer de ce qui se passait dans la rue. C'était alors qu'autour de la table, pâle d'effroi, chacun faisait sa conjecture sur le numéro de la maison à la porte de laquelle on avait frappé. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou l'arrestation, on était immobile d'effroi, et quand on entendait s'éloigner la troupe, dont le bruit des pas s'évanouissait dans le lointain , on se disait que c'était fini pour ce jovr , et l'on pensait à aller prendre quelque repos.
Le lendemain, les portiers fidèles à leurs maîtrés, ce qui était rare, venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que son tour était venu , que le sien viendrait bientôt , et alors on reprenait le petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se distraire pendant toute la durée du jour, et, quand le soir revenait, les inquiétudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que personne eût l'idée de faire un effort pour s'arracher à cette horrible tyrannie. Chose étrange ! Le nombre des spectacles s'était accru ; et il y a certains théâtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a commencé pendant ces jours désastreux.
Tandis que Paris et toute la France courbaient la tête