VIALA. LA TERREUR
SOUS ce joug affreux , le 3 thermidor il était question de présenter un plan de fête nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra , dont il a déjà été parlé , un enfant, Agricole Viala, dans un combat près d'Avignon, avait passé la Durance à la nage , disait-on encore , et était tombé sous le feu de l'ennemi, en criant aussi : Vwe la république ! La Convention avait décrété que les honneurs du Panthéon seraient accordes le même jour aux deux enfants héros.
David présenta donc à la Convention , six jours avant la chute de Robespierre , un plan pour cette fête , précédé d'un discours dont quelques passages pourront faire juger jusqu'à quel degré d'aveuglement ce malheureux artiste avait été poussé.
« Les hommes , disait-il , ne sont que ce que le gouvernement les fait ; le despotisme atténue ou corrompt l'opinion pubhque, ou, pour mieux dire,Jà où il règne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les vertus, et pour assurer son empire, il se fait précéder de la terreur, s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la trahison , à l'œil louche et perlide , la mort et la dévastation le suivent. 11 traîne aussi après lui l'avilissement et les ténèbres qu'il répand sur toutes les régions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il médite SOS forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingénieux à persécuter les humains, il élève des Bastilles dans ses moments de loisirs, il invente des supplices et repaît ses yeux des cadavres immolés à sa fureur K
1 . Voici quelles étaient en ce moment les prisons établies dans Paris : la Conciergerie, la Force, Sainte-Pélagie, les Carmes , le Plessis, le Luxembourg, les Madelonnettes, l'Abbaye, Saint-Lazare, Port-Libre dit la Bourbe, et dans les deux jours qui suivirent celui où ce discours fut prononcé, les '» et 5 thermidor, il y eut soixante-dix personnes condamnées à mort et exécutées à la place de la barrière du Trône.
<c Sous les lois barbares du despotisme , les hommes avilis et sans morale ne conservent pas môme la forme altière que leur donne la nature; partout ils portent la dégradation et le découragement ; la voix de la patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis , lâches et perfides comme leur gouvernement. 0 vérité humiliante ! tel était le Français d'autrefois!
« Détournons , représentants du peuple , nos regards de cet abîme que vous avez comblé. Offrons à vos yeux un tableau plus digne de vous-mêmes; présentons l'homme à son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines , et mettons au grand jour les avantages du gouvernement républicain.
jK La ^ém^cra^^jie^prend^ laquelle sans cesse^eUe^rainèn^^ étude est demies rendre bons , de leur faire aimer la justice et l'équité. C'est elle qui leur inspire ce noble désintéressement, qui élève leurs âmes et les rend capables d'entreprendre et d'exécuter les plus grandes choses. Sous son règne, toutes les pensées, toutes les actions se rapportent à la patrie : mourir pour elle, c'est acquérir l'immortalité ; les sciences et les arts sont encouragés. Ils concourent à l'éducation et au bonheur pubhcs; ils parent la vertu des charmes qui la rendent chère aux mortels et inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un gouvernement aussi beau, la mère alors enfante presque sans douleur et fait consister sa véritable richesse dans le nombre de ses enfants. La sainte égalité plane sur la terre, et d'une immense population fait une seule famille. 0 vérité consolante ! tel est le Français d'aujourcVhml »
Ce discours* est le dernier que David ait prononcé à
1. Tous les discours prononcés par David étaient revus et quelquefois même composés par ses confrères de la Convention. Il consultait
]a tribune, et celui sans doute où cet artiste a donué le plus librement cours aux incroyables illusions i)olitiques qu'il entretenait dans son imagination exaltée. Il Hillait même que sa préoccupation à cet égard fût bien forte pour qu'il s'étendît aussi complaisamment sur ce sujet, à un moment où déjà Robespierre et tout son parti étaient menacés d'une ruine procbaine. En effet , six jours après (9 thermidor an II) , sur la dénonciation de Barrère, la Convention décréta d'accusation Robespierre avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain, 10 et 11 , de cette réaction, ce chef et quatre-vingts personnes impliquées dans ses crimes furent mises à mort sur la place de la Révolution*.
La vie de David fut épargnée; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce parti, l'artiste représentant du peuple devint l'objet de dénonciations comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du comité de salut public et de sûreté générale. Un homme dont la tète était ardente , et qui ne manquait pas d'une certaine éloquence rude et fauiilière, avait eu le courage , à l'occasion de la fête de l'Etre suprême ^ , d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le rôle de grand prêtre à cette cérémonie; Robespierre, lui avait-il dit, j'aime ta fête , mais je te hais. » C'était le représentant du peuple Lecointre de Versailles. Quelques jours après la chute du tyran , le
souvent Chénier (M.-J.) à ce sujet, et l'on dit que son élève Gautherot l'assistait dans ce travail. La vérité est qu'il n'était pas en état d'écrire les discours tels qu'ils sont cités au Moniteur.
1. D'où il suit que si l'on ajoute aux quatre cent quarante-huit personnes condamnées du 29 prairial jusqu'au 9 thermidor , les quatrevingt deux qui furent mises à mort en deux jours après la chute de Robespierre, on a pour qaarante-deux jours cinq cent trente condamnés. Voy. plus haut, page 167.