DAVID ET PLATON
des peuples fort anciens , tels que ceux de l'Inde et d(; l'É^ypte , sous l'empire des collèges de prêtres. Et dans la Grèce niènie, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observées , elles y ont toujours été recommandées par les plus grands philosophes. On sait jusqu'où la sévérité des principes énoncés par Platon, dans son livre de la République, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on défendît la lecture des poêles , sans en excepter Homère.
Quelque inattendue , quehjue bizarre même que puisse paraître la comparaison que le sujet nous conduit à établir entre David et Platon , il faut reconnaître cependant que ces deux hommes, malgré la différence de leur génie , et celle des temps où ils ont vécu , ayant chacun adopté volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont déduit logiquement, une à une , toutes les conséquences qui en dérivent. De là un dogmatisme inflexible; de là l'anathèmc contre tout ce qui tend à ébranler ou à détruire ce principe; de là enfin, en morale, en politique et jusque dans les arts , des lois fixes , immuables , d'après lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les productions de l'esprit même sont en quelque sorte réglées d'avance.
Au berceau du christianisme , pendant le moyen âge et jusqu'à l'aurore de la renaissance, on vit tous les grands esprits s'épuiser en efforts pour arriver à cette unité d'action par les sciences, les lettres, les arts et la morale réunis. Mais , bien que la puissance de l'Église catholique garantît mieux que la philosophie des anciens l'unité des travaux des hommes , l'expérience a prouvé que C(^tte unité d'action des facultés humaines est, sinon entièrement chimérique, au moins de peu de durée. Pour l'établir, il faut le double concours de la
DAVJl) DE 1780 A 1795.
domination sîicerdotale et de la tyrannie politique, comme rinde et l'Egypte en fournissent d-es exemples. En Grèce et à Rome, où l'unité n'était reconmiandée (jue comme une vérité [)liilosopliique, elle n'a jamais jeté de profondes racines ; depuis le xi" siècle jusqu'au xiv« de l'ère moderne, l'unité s'établit en Euroj)e avec plus de force, parce que les institutions religieuses et la forme des gouvernements la protégeaient. Depuis 1520 jusqu'à 1789, elle fut entièrement détruite, il faut en convenir; mais que pouvait faire pour la rétablir une république sanglante comme celle de Robespierre, et qui n'avait aucune cbance de durée?
Aussi, après la chute de Robespierre, lorsque David, jeté en prison, eut achevé son triste réve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'était faites sur la politique et même sur son art. Pendant sa détention au Luxembourg, après la journée du 1" prairial, et lorsque sa femme vint si généreusement partager sa captivité, il oublia toutes les grandes théories qu'il avait développées à la tribune. Des croisées de sa prison , il peignit les arbres du jardin, et lit le seul paysage qu'il ait jamais exécuté. Au bas de plusieurs de ses dessins tracés à la plume, on lit ces mots : L David faciebat in vinculis. C'est dans ce temps de captivité qu'il composa aussi un Homère récitant ses vers aux habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture, ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conçut et dessina l'esquisse de son tableau des Sabines.
Tout semble faire croire que les tableaux du Se rment du jeu de Paume, de Lepelhlier, de Ma^at et de Barra , avaient été achevés par hii, comme à son insu, pendant l'accès de sa fièvre poh tique. Par la nature des sujets et môine par la manière dont ils sont peints, ils