‹ Louis DavidChapitre 68 sur 170 · ÉTAT DES ESPRITS EN FHANCE · texte numérisé non relu

ÉTAT DES ESPRITS EN FHANCE

n'avait étô end-eviie et étudiée jusqu'à lui que par quelques savants inconnus ou ti'op timides'.

Les letliTs semblaient devoir prendre aussi une direction toute nouvelle. Le contact de nos armées avecles populations de l'Allemagne et de l'îlalie, avait familiarisé les Français avec les idiomes de leurs ennemis. On étudiait, on admirait même la réforme théâtrale qu'avait introduite Alfieri ; on traduisait les poésies de KIo[)stock, les drames de Shiller et de Kolzebue , le Werther de Goethe, et l'on se plaisait à comparer les poésies d'Homère avec celles d'Ossian. Les traductions de Shakespeare étaient lues avec une curiosité bienveillante, et déjà on applaudissait aux efforts de Néponuicène Lemercier , dont la tragédie Agarnemnon paraissait être alors une innovation heureuse et propre à favoriser la régénération du théâtre et des lettres en France.

Dans ce concours d'efforis pour tout renouveler , ceux de David et de quelques-uns de ses élèves, déjà célèbres dans les arts, étaient sans doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avancé dans la carrière nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Déjà, depuis août 17VI3, les anciennes académies, regardées comme le réceptacle de doctrines fausses ou erronées, étaient détruites. Dès l'an m (5 pluviôse) on avait essayé l'École normale, au sein de laquelle devaient se former des instituteurs chargés de poser des règles sûres et de propager en France, d'une mrmière uniforme, le meilleur mode d'enseignement; en l'an iv '2 brumaire), on jetait les fondements de cette École polyt( clmique, qui

1. Les premiers éléments distincts de la science de la géologie ont été donnés dans le xvi» siècle, par Bernard Palissy , le fiiraeux • éraailleur.

184 L'ATELÏEH ET EE ÏAHLEAU DES SABïNES.

a servi de iiiodèle , dans loule l'Europe, à des établissements du même genre ; enOn , quelques mois après (germinal an ivj se tenait la première séance de cet Institut national de France, dont la constitution encyclopédique était le point de départ de toutes les brillantes espérances intellectuelles dont on se berçait alors.

Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant particulièrement aux sens , devaient servir de distractions à la multitude. De ce nombre était l'établissement de sept fêtes nationales par an ; celles de la fondation de la République, de la Jeunesse au 10 germinal; des Époux, au 10 floréal; de la Reconnaissance, au 10 prairial; de l'Agricullure , au 10 messidor; de la Liberté, aux 9 et 10 thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor.

Le nouveau gouvernement du Directoire , sans doute dans l'idée d'effacer tout souvenir du costume révolutionnaire, si hideux et si désordonné, décréta pour les représentants du peuple , pour les membres du tribunal et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter même le goût qui régnait alors.

Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules, s'environnèrent de draperies à l'antique, et au moyen de ces décorations, tant soit peu théâtrales , ramenèrent les esprits à supporter l'idée d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher les répubhcains non jacobins , mais propre à rassurer les royahstes las de vivre en exil.

Ces fêles annuelles, fêtes passablement païennes, se célébraient au Champ-de-Mars , ou dans les grands carrés des Champs-Elysées. On élevait là des autels an-

Fl'-TKS. LKS TflÉOPHH.ANTFlROPES.

ti(jU('s el (les loiii{)l(^s copias d'aprrs ceux de Pa^sliini. On y voyait des proeessions de ligurants el de flgiii-an les de l'Opéra, habillés en prêtres et en prêtresses de l'antiquité, brûlant de la poix-résine au lieu d'encens, et entonnant les chœurs (ï/phigénie en Tauride et le Chant du départ. Ces cérémonies , toutes ridicules qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles étaient en effet , ne laissèrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si, depuis l'effroyable accès d'athéisme qui s'empara des esprits de 1789 à 1792, on passe successivement de la fête de l'Être suprême en messidor an m, à ces processions païennes des Champs- Élysées, pour arriver au prétendu culte des théophilanthropes, fondé par La Réveillère-Lepeaux , on pourra reconnaître la trace du biais que prenait instinctivement l'esprit de la nation et même celui des hommes qui la gouvernaient alors pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les égUses à son avènement au consulat.

Si le temps de Robespierre peut être comparé à un accès de fureur, les cinq années du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps d'ivresse. Mais ce qui lui donna un éclat particulier, ce qui en a fait une époque mémorable, en imprimant une énergie et une audace infinie aux espérances des savants, des écrivains et des artistes de ce temps, c'est la marche victorieuse de nos armées, et surtout la savante intrépidité avec laquelle un jeune soldat à peine sorti de l'adolescence, Bonaparte, âgé de vingt six ans, conquit l'Italie et força bientôt après l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnaître la répubhque française.

Quelque grande que puisse être aujourd'hui l'admiration pour la campagne de l'anvi, il faut avoir vécu en 1793,

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et sous le poids de la tyrannie de Robespierre, pour savoir, au juste, quel bauuie bienfaisant répandirent sur le cœur flétri des Français les victoires de Bonaparte en Italie. La joie que ce grand événement causa tenait du vertige; et l'on ne doit pas s'étonner si toutes les espérances intellectuelles et le besoin impérieux de se débarrasser de tant de tristes souvenirs, venant à se combiner avec des succès qui donnaient tout à coup tant de force et d'éclat à la patrie, jetèrent les Français dans un étal voisin de la folie.

Les illusions que l'on se tît alors prirent d'autant plus de consistance, que plusieurs autres événements politiques coutribuèrent à donner de la sécurité aux esprits. Un grand nombre d'émigrés, parmi lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasardé qu'à propos, étaient rentrés en France dès le mois de fructidor an m; en nivôse an iv, on échangea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres de la Convention livrés à l'Autrxhe par Dumouriez; et le général Hoche avait presque pacifié la Vendée dans cette môme année, pendant que Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie.

Tel était à peu près l'état politique et moral de la France, lorsque David, sorti de sa captivité et ayant renoncé à l'idée de prendre part au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour exécuter son tableau des Sabines. Les commencements de cet ouvrage furent lents et pénibles. Dans la première esquisse tracée par le maître, tous ses personnages étaient vêtus; ce fut en réfléchissant au parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient pris de traiter le nu et de poursuivre le beau visible, qu'il refondit sa composition telle qu'il l'a peinte.

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