ARISTOCRATIE INTELLECTUELLE
Jilors fie coiHiîiître Laplace, Ciivicr, Biclial, N. LcincrcitT, M.-J. Chénier, David ou M'"''' ïallien et Récainier, comme on lirait vanité, quinze ans avant, de fréquenter la cour et les grands. Aussi, la faveur qu'Étienne avait reçue de son maître ne laissa-t-elie pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay ^ , auteur de quelques romans , et qui se fit surtout connaître par la traduction du Confessionnal des pénitents noirs d'Anne Radcliffe , adressa la parole au jeune Étienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu les Sabines. Elle voulut voir de ses vers, l'invita à venir chez elle l'entretint sur ses études classiques, et après lui avoir donné des conseils sur l'art d'écrire, elle lui prêta ses livres et plusieurs numéros de la Décade philosophique, espèce de revue très-recherchée à cette é[)oque.
Gérard , que son Bélisaire et le portrait de M^'^ Brongniart avaient rendu célèhre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors à sa Psyché. Quoique extrêmement |)auvre, ce jeune artiste, fort de son mérite, doué d'une helle figure et d'un esprit remarquahle, était l'objet de cette bienveillance dont on environnait généralement alors les liommes distingués. Cependant Gérard, que tout le monde courtisait déjà, accueillit aussi trèsgracieusement \c petit d'en haut, favorisé lui-même par David.
Depuis que Moreau , chargé de la restauration de la salle du Théâtre-Français, avait été obligé de suspendre l'exécution de son tableau de Virginius , et qu'Etienne travaillait avec les élèves de David, l'atelier des Horaces avait aussi été abandonné par M'"*^ de Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile
1. Elle était tante de M"* Delphine Gay, depuis M""- Ëniile Girardiii.
190 L'ATELIER Eï LE TABLEAU DES SABINES.
en peinture, étudiait et commençait même à peindre dans l'atelier de Gérard.
L'école de David, comme on l'a vu plus haut, était devenue, dès les premiers temps du Directoire, une espèce de lieu d'asile où venaient se réfugier ceux des éuiigrés , nobles ou échappés des armées , à qui des dispositions réelles ou feintes pour la peinture donnaient accès près du maître de l'art. Selon toute apparence j David accepta d'autant plus volontiers ce rôle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait poursuivie quelques années avant d'une manière si rigoureuse, qu'd lui offrait naturellement une occasion de justifier les dernières paroles qu'il avait prononcées à la tribune, qu'il s'attacherait aux pîincipes et non pas aux hommes.
En somme , dans l'atelier de David comme dans le monde, les mœurs, le langage et les manières des sans-culottes furent peu à peu combattus et bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la nouvehe aristocratie, composée des hommes de talent et de quelques femmes remarquables par leur esprit et leur beauté , sentait le besoin et donnait l'exemple.
Etienne eut mainte occasion d'observer cette marche rétroactive des mœurs. M"'^ de Noailles, chez qui l'amour des arts s'était accru pendant qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita Étiemie à venir chez elle peindre une étude, pour s'assurer, disait-elle, de celui des deux qui avait fait le plus de progrès. Le jeune artiste connaissait à peine la nouvelle société qui s'était formée, et, lorsqu'il reçut cette offre, il fut plus flatté de l'invitation de son élégante condisciple qu'il ne pensa à ce qu'il pourrait renconti'cr et voir de nouveau chez elle. Quoique les parents d'Etienne vécussent dans
MŒUUS DU TEMPS. iOl
l'aisance, tout clait sim[)le chez eux, et les manières coiEjne les anieublemenls se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie parisienne. Ce ne l'ut donc pas sans élonncnient que le jeune peintre vit, en entrant dans les ap[)artenients de M'"" de Noailles silués dans la rue la [)lus élégante de la Chaussée-d'Antin , des tentures, des meubles qui lui rappelèrent ceux dont Talelier des Horaces était décoré. Plusieurs tableaux de peintres vivants et célèbres alors' achevaient de décorer les diflëi-entes pièces, où tout d'ailleurs indiquait le g-oùt de la maîtresse du logis pour les arts, et ses habitudes élégantes.
La pi-enn'ère et la seconde séance de travail se passèrent assez silencieusement, à surmonter les difficultés d'un ouvrage que l'on commence. Jusque-là, les études ne fui'ent interrompues que par les repos du modèle, par un déjeuner délicat que l'on apportait vers onze heures, et les conversations que provoquait M'"*^ de Noailles sur le Théâtre-Français, sur les nouvelles tragédies que l'on attendait de N. Lemercier, ou sur l'efiét que produiraient au Salon la P yché de Gérard et les Sabines de David, quand ces ouvrages seraient exposés.
Mais , vers le troisième jour, dans la pièce qui servait d'atelier se trouva placé un fort beau piano de Pleyel, instrument déjà bien connu des musiciens, mais que sa chèreté ne laissait encore pénétrer que dans la maison des personnes tout à la fois opulentes et curieuses des choses nouvelles. « Garât va venir aujourd'hui, dit M'»*' de Noailles; aimez-vous la musique, Etienne? —
1. VAhel tué, de Fabre, élèvede David ; le Triomiihe de Paul-Kmilc , ouvrage que Carie Vernel, père d'Horace, ttt pour son morceau de réception à l'Académie en 1781 .
Jl)2 L'ATELIEK ET LE TABLEAU DES SABINES.
Oui, madame, beaucoup. — Tant mieux! car je craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti à recevoir Garât ce matin pendant notre séance. Mais on ne l'a pas comme on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure où elles pourront l'amener ici , je n'ai pas hésité à les recevoir. Vous entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charmée que votre goût pour la musique vous mette à même d'apprécier son rare mérite ^ »
En effet , vers midi , une voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel, et bientôt entrèrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garai. Les trois jeunes dames s'accostèrent, parlèrent à la fois et assez longtemps, puis M"'' de Noailles leur présenta Etienne en leur disant, avec cette profusion de louanges dont les personnes de la société n'ont peut-être jamais plus abusé qu'à cette époque, que c'était un des premiers élèves de David et sur lequel ce grand maître fondait les plus hantes espérances. Le pauvre Élienne , qui ne s'abusait nullement sur son mérite, devint muet et innnobile connue une pierre en entendant l'aimable M"'^ de Noailles, si simple habituellement, prendre tout à coup un ton si louangeur. Mais l'espèce d'aclivité folle à laquelle se livraient particulièrement les dames de Bellegarde détoui'ua bientôt son attention, car toutes deux, aussitôt que M'"^ de Noailles eut indiqué le jeune artiste comme élève de David, vinrent vers Etienne et, se penchant près de lui pour voir son ouvrage, inondèrent sa figure des longs cheveux qui s'échappaient de leurs coiffures.
M"^' de Bellegarde était une brune extrêmement jolie, li'ès-bien faite, mise avec toute l'élégance cl la
I. P.-J. Garât, né à Uslarilz vers 1768, mort en (82;J, l'ut le plus habile chanteur français de la lin du xviu* siècle.
LE CHAiNTEUn GaRAT.
liberté du cosUiiiie des femmes en ce temps, et qui profitait de sa jeunesse et de sa réputation de femme à la mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que celte ^ne profitait du laisser- aller des mœurs républicaines à Paris, tout en affectant l'élégance de la cour que l'on avait détruite, son mari, ofticier supérieur au service de l'Autricbe, se battait contre les armées de la France, et devait, quelque temps après, succéder à Mêlas connue général en chef en Italie.
Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient Etienne, Garât qui, outre la conscience de son mérite réel, avait encore la fatuité d'un homme de talent à la mode, se regardait au miroir pour remonter son innnense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta négligennnent une ou deux l omances, et la fin de chaque couplet fut acconq^agnée d'un concert de louanges que le chanteur lecevait avec assez d'impertinence. Les études de peinture furent, comme on le pense bien, troublées cette fois. Elles reprirent et s'achevèrent les jours suivants ; mais Etienne , tout jeune et tout inexpérimenté qu'il était alors , s'aperçut bien , lorsqu'il parlait de cette semaine à ses camarades, à ses parents et à leurs amis, que, depuis qu'il était élève de David, que Gérard l'avait bien reçu, qu'il avait été invité par M""^ de Noailles, où il avait vu et entendu Garât, et parlé avec les dames de Bellegarde , on commençait à le regarder comuie un garçon qui pourrait (aire son chemin.
Cependant le tableau des Sabines avançait. Le Romulus, l'un des écu.\ers et quelques femmes de ce l.d)leau étaient p«Mnts, mais l'Hersilie l'estail encore inachevée. Il n'était bruit parmi les artistes et même
dans le monde, qui s'intéressait alors très- vivement à ce que faisaient Isabey, Girodet, Gérard et David, que de la difficulté que l'auteur des Sabines éprouvait à trouver un modèle assez be^ pour l'aider à peindre son Hersilie. M'"^ de Noailles ^les dames de Bellegarde furent précisément admises à voir l'ouvrage du grand arliste au moment où cette dit'ticullé l'arrêtait. La belle tigure et les graiids cheveux noirs de M"'" de Bellegarde le frappèrent, et il exprima devant ces trois daines le regret de n'avoir pas eu à sa disposition, pour peindre la tête de la fenmie à genoux qui montre ses enfants, la tigure de M"'^ de Bellegarde. Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait alors une admiration universelle, et adressée à une jeune femme qui ne manquait pas de vanité, fut trèsbitn prise par M""= de Bellegarde, qui en effet laissa retoucher d'après la sienne la tète de la femme à genoux \
Ce fait se répandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui lit prendre un coloris un peu plus cru, mais absolument faux.
Ce qu'il sera peut être difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce qui est cependant très-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries d'atelier, loin de blesser les personnes qui en étaient l'objet, flattaient au contraire leur vanité. M"" de Bellegarde en particulier était si loin de s'en plaindre, qu'efle affectait de paraître au théâtre avec ses grands cheveux noirs disposés à peu
1. Quoique cette tête ne puisse passer pour un portrait d'une exacte ressemblance, il rappelle cependant les trai set l'expression beaucoup plus forte) de M'"" de Bellegarde. Les grands cheveux noirs du personnage du tableau ont été peints d'après les siens.
BABEUF. CLL'BS. 105
près comme David les a peints dans son tableau des Sabines. On était si entêté de tout ce qui se rapportait à l'antiquité, que la complaisance des jeunes beautés grecques qui s'étaient présentées à Apelles pour l'aider à peindre sa Vénus paraissait une action louable , par cela seul qu'il s'agissait de Yintérét des arts.
Cependant la réaction ultra-républicaine suscitée par Babeuf et son parti donnait de l'inquiétude. On ne voyait pas tranquillement, surtout, s'ouvrir de nouveau dans Paris ces sociétés poi)ulaires, ces clubs, à l'aide desquels, quelques années aupai'avant, on avait si facilemen perverti les idées de la multitude. L'une de ces assem- ^ blées, la plus nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'église dévastée de Saint -Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dîné avec la famille d'Étienne, il invita son jeune camarade à l'aire une promenade après le repas. Etienne , naturellement peu disposé à prendre celte distraction avec un homme taciturne, et dont on ne débrouillait jamais facilement la pensée, se vit cependant forcé d'accepter l'invitation d'après l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire que de mettre leur (ils sous la tutelle d'un homme plus âgé et plus expérimenté que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arrivé aux Tuileries, Alexandre dit à son jeune compagnon : « Ah! j'oubliais que David m'a chargé d'une connnission auprès de Topino Le Brun : allons à son atelier, il y sera sans doute encore. » Or cet atelier de Topino était l'église ruinée des Feuillants, où David avait laissé son tableau du Jeu de Paume inachevé. Topino y était effectivement occupé à peindre son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvi'c deux ans après. Alexandre s'entretint pendiml quebjues instants à voix basse avec
lut) L'ATELIEU ET LE TABLEAU DES SABINES.
Je peintre , qui dit en lui donnant la main : «< Je ne tarderai pas à vous rejoindre. » Les deux promeneurs se remirent en marciie. Chemin faisant, Alexandre devint plus causeur que de coutume ; il parlait de la république, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces belles fêles comme celle de l'Être suprême, où David, disait-il, avait su faire revivre le beau temps de la Grèce antique. Tout en parlant ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Hoyal à Étienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontèrent jusqu'à Saint-Thomas d'Aquin. « Voyons donc cela, » dit Alexandre à Étienne, quand ils furent devant le portail de l'église, où se tenait assemblée une foule d'hommes prêts à y entrer. Outre l'âge relativeinent avancé d'Alexandre, cet homme singulier exerçait par sa gravité une certaine influence sur Étienne , qui , bien qu'à regret , car il vit aussitôt que c'était une assemblée populaire , se laissa entraîner dans l'église déjà presque rempHe. Alexandre pénétra jusqu'au centre vide, oij se promenait en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de maître des cérémonies. C'était Dubois, cet élève de David célèbre par son érudition dans les obscénités antiques et modernes et, de plus, révolutionnaire ardent. A peine Étienne l'eut-il reconnu , que, faisant le rapprochement de cette rencontre avec la visite et les dernières paroles de Topino, il exprima à Alexandre la ferme volonté de se retirer du lieu où ils étaient. Dubois insista pour les retenir, mais Étienne tint bon et força Alexandi-e de le suivre. En sortant, et après quelques minutes de silence, Alexandre n'épargna pas les pai'oles pour faire entendre à Étienne qu'il était bien loin de partager les folles idées des gens qu'ils quittaient; que
LE Gh::N?:RAL BONAPARTE.
c'élnil uiio pure ciiriosilc qu'il avait voulu salislaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la reconiinandaliou qu'il fit à son jeune compajinon fie ne point en parler à ses parents. Il n'eu tut l'ien dit, en effet; mais dès ce moment Etienne se détia de la sincérité d'Alexandre, surtout lorsque (juelque temps après (prairial an v;, cet étrange personnage vint exprimer avec affectation, au milieu de la famille d'Etienne, la satisfaction que lui faisait éprouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de l'injustice à juger rigoureusement le caractère de cet homme indéfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entraîné de bonne heure dans l'émigralion, rentrant en France sous la protection du peintre David , ayant , comme on vient de le voir, des velléités de répubhcanisme, et plus lard, vivement attaché au système impérial de Napoléon , mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armées alliées qui tirent rentrer les Bourbons en France l'année suivante, et obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde , où il a fait une espèce de fortune dont il est venu jouir à Paris jusqu'à sa mort, vers 1842.
Mais revenons à la mémorable époque qui nous occupe. Ce tableau tant attendu, les Sabines, auquel les femmes les plus élégantes de Paris passaient pour avoir concouru, s'achevait, mais lentement, et l'on venait d'entrer dans l'an vi ( 1797-1798 ). Un personnage d'une haute importance allait donner une activité nouvelle à cet amour de dissipation qui s'était emparé de Paris, et modifier encore une fois les idées du peintre David.
Après une suite de victoires qu'il serait superflu d'énumérer ici, le jeune Bonaparte, le général en chef de
l'armée d'Italie, signe les préliminaires de la paix avec les plénipotentiaires de l'empercn]' d'Autriche (floréal an V); six mois après (vendémiaire an vi;, il conclut à Campo-Formio, près d'Udine, un traité de paix définitif avec les envoyés du même prince, et bientôt (frimaire an VI) il apporte lui-même à Paris et prési'nte au Directoire la ratification de ce traité donnée par l'empereur.
Jusque-là les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes à ceux-mêmes qui y prenaient la part la plus active ; mais cette joie de tous les instants, ce délire continuel, cette succession non interrompue de fêtes de jour et de nuit et cette disposition permanente à l'engouement, prirent tout à coup un caractère d'opportunité et de grandeur, lorsque le général Bonaparte vint à Paris déposer entre les mains des membres du directoire les, drapeaux des armées qu'il avait vaincues et le traité de paix qui semblait devoir assurer le repos de l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et ses talents étaient tels à ce moment, que tous les partis rattachèrent leurs espérances diverses à lui seul Chacun d'eux se flatta d'attirer à sa cause le jeune général, et ce concours d'espérances contraires donna naissance à un concert unanime de louanges et d'admh^atlon pour celui que chacun regardait d'avance comme son héros.
Le Corps législatif lui donna dans les galeries du Muséum une fête et un immense banquet, auxquels assistèrent les membres du Directoire, les ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes administrations. Quelques jours après, le général Bonapaite fut nommé membre de l'Institut, et dès que ces honneurs publics lui eurent été rendus, tous ceux qui avaient ou qui