TRAITÉ DE CAMPO-FOUMIO
crurent avoir assez d'importance à Paris pour recevoir le héros du jour chez eux solhcitèrent la faveur de le voir paraîii'e au moins quelques minutes au milieu de leurs fêtes. Ce qu'il y eut de bals où l'on attendit vainement l'arrivée de Bonaparte jusqu'à deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se tigurer l'espèce d'eniviemont qu'éprouvaient ceux qui avaient pu le voir, et les étranges questions que leur adressaient ' ceux qui n'avaient pas joui de la même ftiveur. Quelques jours après le banquet du Muséum , Etienne a entendu dire à la belle M"'' Méchin, qui y avait assisté : Enfin fax vu le général Bonaparte; je lui ai touché le coude!
De toute celte foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet homme, le parti auquel il plut davantage, à quelques exceptions près, fut celui des républicains dits jacobins. Par ses victoires, Bonaparte était arrivé à arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusqui là, la reconnaissance de la république par l'Autriche; et cet acte important semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes les récriminations trop violentes que l'on aurait tenté de faire contre eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donné quelques gages à ce parti, ei l'on savait que lorsqu'il rédigea les préhminaires de paix signés à Tolentino, on avait eu assez de peine à lui faire effacer certaines lignes où la république française était louée outre mesure \
David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de In révolution qui lui furent le |)lus
1. Cet article rayé portait: « Que Sa Majesté l'Empereur reconnaît la république française ; que la république est comme le soleil sur l'horizon; et que bien aveugles sont ceux que son éclat n'a pas encore frappés! »
âoo i;atei.ier et le tabeeau des sabines.
dévoués par la siiilo. Comme tout Paris , David avait cherché à voir le général Bonaparte, et, en sa qualité de peintre, la pureté des traits et la profondeur de physionomie du visage de cet homme l'avaient vivement frappé. On ne s'occupait plus de la vie révolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau des Sabines, il avait rendu service à beaucoup de monde ; ses nombreux élèves le vantaient partout, il était de l'Institut, confrère du héros par conséquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce n'était pas seulement un motif de curiosité ou même d'admiration qui le portait à désirer de voir Bonaparte; la reconnaissance , à ce que l'on assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du traité de Campo-Formio , lorsque l'inquiétude régnait à Paris , aux approches du 1 8 fructidor an v , et que le parti royaliste menaçait les républicains ardents, Bonaparte, qui, alors général en chef de l'armée d'Italie , protégeait la cause de ces derniers , eut l'idée d'arracher David aux persécutions auxquelles il pouvait être en butte s'il restait dans la capitale. On assure que Julien, un de ses aides de camp, fut chargé de faire au peintre la proposition de venir au camp du général , pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen lau danger des agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas profiter de celte offre, mais il n'oublia pas la franchise et la générosité avec lesquelles elle lui avait été faite.
Comme, malgré les efforts des artistes italiens et français, il n'y avait encore ni une médaille ni une gravure qui rappelassent fidèlement les traits du héros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans son atelier, s'offrant à reproduire celte image que tout le monde désirait connaître et posséder. A peine cotte affaire pa-
PORTRAfT DE BONAPARTE PAR DAVID. 201
1 ut-clle an'.-ing(''e, que David s'empressa de l'aire les ])répîiiatirs nécessaires pour recevoir son modèle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces fut choisi pour les séances, et Étienne et Alexandi'e furent chargés par leur naaître de disposer convenahlement l'estrade sur laquelle Bonaparte devait se placer. Tous ces arrangements étaient terminés depuis deux jours et le héros de la fête n'avait encore rien fait dire. David avait l'imagination montée au sujet de ce portrait , et , après avoir envoyé plusieurs lettres au petit hôtel de la rue Chantereine, que l'on avait surnommée rue de la Victoire, il prit le parti d'aller lui-même s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait complètement oublié une promesse faite sans doute plutôt par politesse qu'avec l'inlenlion de la tenir; cependant il dit à l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour le lendemain, et en effet il se rendit à l'ateher des Horaces vers midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'était répandu dans tous les ateliers,, en sorte que maîtres et élèves formèrent une haie dans les corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui l'accompagnaient. Ducis se précipita tout essoufflé dans l'atelier des Horaces où se tenait David avec Alexandre et Étienne, et dit : Voilà le général Bonaparte l L'artiste alla au-devant du héros, qui, après avoir monté rapidement le petit escalier de bois , entra en ôtant son chapeau. Il était vêtu d'une simple redingote bleue à collet, laquelle, se confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure jaunâtre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la disposition artificielle de la lumière en faisait ressortir les. formes grandes et bien prononcées. Étienne voyait Bonaparte pour la première fois; il fut frappé d'abord de sa jeunesse en pensant à ce qu'd avait déjà fait, mais un
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examen plus attentif lui fit observer dans la physionomie de cet homme une réserve singulière. Après les premières civilités entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux officiers sur le costume militaire que l'on avait apporté et qu'il s'agissait de faire revêtir au modèle, dont ses aides de camp eurent soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui, bien que tenue à voix basse, pouvait être parfaitement comprise , Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser paraître sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux des Horaces et du Brutus. Le seul sentiment qui perçât sur sa physionomie était une certaine impatience , comme celle que l'on éprouve quand on sent que l'on dépense son temps inutilement.
Etienne se retira au moment oii la séance commençait, lorsque Bonaparte monta sur l'estrade avec son costume de général, et il alla rejoindre ses camarades dans l'atelier des élèves. David eut sans doute un pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en œuvre tout ce qu'il avait d'habileté pratique, et acheva, dans cette séance de trois heures environ, l'ébauche de la tête^
Le lendemain de ce jour, bien que l'on connût les résultats de la séance donnée par Bonaparte , les élèves attendaient avec hnpatience leur maître pour apprendre
I . CeUe tête ébauchée a été faite sur une toile de sept pieds de haut sur neuf de large, etl'ensemble du personnage n'a jamais été que dessiné au crayon blanc. L'intention du peintre était de représenter le général tenant le traité de paix avec l'Empereur, et, à quelque distance de lui, son cheval et des personnes de sa suite. David n a jamais tou • ché depuis à cette tête ébauchée, fort ressemblante, admirablement peinte et pleine de vie. Elle appartient aujourd'hui à M, le duc de Bassano, qui l'a achetée à la vente qui eut lieu après la mort de David, et qui l'a fait lithographier.