LE GÉNÉRAL BONAPARTE
(Ip liii-inôine des détails qui excilaient chez eux la plus vive ciiriosilé Vers deux luMires , David vint au milieu d'eux, et s'avançant près do la table du uiodcle, au centre vide de l'atelier : « Vous êtes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manière à laisser voir la tumeur de sa mâchoire supérieure, vous êtes curieux de savoir ce qui s'est ])assé hier là-haut? Ah! je crois, (j'espère au moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas inférieur à mes productions précédentes ... Vous verrez cela , vous verrez cela; mais quand j'aurai fini.... Oh! mes amis quelle belle tête il a! C'est pur, c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous!' L'avez-vous vu? — Non, non, monsieur, s'écrièrent quelques-uns des élèves. — Eh bien, continua le maître en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une idée... Taille-moi donc ce crayon-là un peu plus fin, » dit-il brusquement à un petit rapin qui l'écoutait bouche béante; et il ajouta pendant qu'on s'empressait de lui obéir: « Ces maladroits de graveurs itahens et français n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tète passable avec un profil qui donne une médaille ou un camée tout faits.... Attendez , attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-là! >» El en disant ces mots, il monta sur la table du modèle et dessina au crayon blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre à cinq pouces.
Pendant que chacun allait voir de près le dessin qui excitait si vivement l'admiration et la curiosité des élèves, David s'étendit en éloges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succès , et sur les espérances de bonheur qu'il réalisait déjà pour son pays. « Enfin, dit-il, mes amis, c'est un homme auquel on aurait élevé des au-
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lels dans l'antiqnilé; oui, mes amis; oui, mes chors amis ! Bonaparte est mon héros ! »
Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David était vrai, c'est qu'il a été durable. Cependant, ceux de ses élèves les plus avancés en âge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du passé, ne purent s'empêcher de sourire intérieurement, et même de pardonner bien des écarts d'imagination à un homme qui se passionnait ainsi pour un général répubhcain dont l'influence politique elles manières avaient, déjà à cette époque, quelque chose de si puissant et de si absolu.
Ce portrait resta inachevé; et comme le temps et surtout la tête de Bonaparte étaient gros d'un avenir immense , ce petit événem'^nt n'eut de retentissement que dans l'école du peintre David, qui se remit bientôt à travailler à son tableau des Sabines.
Durant les fêtes qui furent données à Bonaparte pendant son séjour à Paris , il n'y eut persorme qui ne fît, en le voyant, l'observation qu'Étienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des Horaces; on fut généralement frappé de la réserve extraordinaire d'un homme de cet âge et parvenu sitôt à un tel degré de gloire. En 'effet, tandis que la foule le regardait comme arrivé, lui se sentait seulement au point de départ. 11 est vrai qu'il ignorait absolument le but extrême qu'il désirait atteindre, mais, peu curieux des honneurs qu'on lui prodiguait pour ce qu'il avait déjà accompli , son imagination active , son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans le cours des cinq mois qui s'écoulèrent entre le jour où il apporta la paix signée à Paris, jusqu'à celui (1" floréal an VI) où il partit de Toulon pour aller en Egypte, mille entreprises audacieuses et folles avaient occupé
liONAPAKTE EN EGYPTE.
celle lèle, que le peintre David trouvait, non sans raison, si profondément expressive et si belle. Avant que le gouvernement se décidât à entreprendre l'expédition d'Egypte , il avait été souvent question d'une descente en Angleterre , dont le héros d'Arcole devait diriger les opérations. Mais s'il fut réellement tenté de conquérir l'Egypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigué de sa gloire et jaloux de sa popularité , le nomma général en chef de l'expédition d'Orient pour lui tendre un piège , ses envieux le servirent aussi bien que la fortune ; car on avait à peine appris le débarquement des troupes françaises commandées par le général Bonaparte à Alexandrie ( 13 messidor an vi) , qu'un mois après, le 9 thermidor, et pour célébrer l'anniversaire de la chute de Robespierre , on fut obligé de faire faire une entrée triomphale dans Paris à tous les objets d'art recueillis et conquis en Italie à la suite des victoires de Bonaparte , dont le nom se mêlait désormais à tout.
Cette fête à laquelle, selon le goût du temps, on donna toutes les apparences d'une cérémonie antique , flatta singuhèrement l'amour-propre de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte , qui était sur le point de faire son entrée dans la ville du Caire. Les objels d'art et de sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par l'armée d'Italie, avaient été débarqués à Charenton ; et pendant les dix jours qui précédèrent leur entrée à Paris, une foule de curieux remontaient la Seine jusqu'à ce village, pour considérer, sous toutes leurs faces, les caisses renfermant les trésoi's dus à l'épée de Bonaparte. Obéissant à une ius[)iralion généreuse cl pacifique, le gouvernement du
â(lt) L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SABINES.
Directoire avait saisi cette occasion d'ôter à la fête du 9 thermidor le caractère politique et haineux qu'elle avait conservé jusque-là, atîn de ramener, autant qu'il était possible, les cœurs français à la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On résolut donc de faire entrer triomphalement à Paris , ce jour-là même, toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et les tableaux provenant de la bibUothèque et des musées du Vatican. Ces caisses, th'ées des bateaux sur lesquels elles avaient traversé une partie de la France depuis Marseille , furent placées sur d'énormes chariots attelés de chevaux richement harnachés. A ces richesses, on en avait ajouté d'autres pour coordonner ce précieux convoi et lui imprimer un caractère encyclopédique, idée qui dominait alors toutes les intelligences spéculatives. L'ensemble de ce lons^ cortège était divisé en quatre sections. En tête s'avançaient les caisses remplies de manuscrits et de livres ; puis celles où l'on avait rassemblé les produits minéraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les fossiles de Vérone. Pour compléter cette espèce de musée d'histoire naturelle ambulant, venaient, portées sur des chars, des cages de fer renfermant des lions, des tigres et des panthères, au-dessus desquelles se balançaient d'énormes branches de palmier, de caroubier et d'autres végétaux exotiques rapportés en France par les ofllciers de notre marine. Cette partie du cortège, symbolique ainsi quelles autres, semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait désormais étrangère à la France , mais qu'elle devait s'approprier et accliuiater chez elle les diverses pj'oductions du globe.
Venait ensuite une longue file de chariots portant les