‹ Louis DavidChapitre 73 sur 170 · LES MOINUMEMS D ART A PARIS · texte numérisé non relu

LES MOINUMEMS D ART A PARIS

tableaux encaissés, sur lesquels ou avait pris le soin d'indiquer les pi oductions les plus célèbres, telles que la Transfiguration de Raphaël, le Christ de Titien, etc., etc., et, outre ces désignations, on avait ajouté encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'armée française.

Enfin , sur des chars plus solides, plus lourds , suivaient les statues, les groupes en marbre : Y Apollon du Belvédère, les Neuf Muses, Y Antinous, trois ou quatre Bacchus , le Laocoon, le Gladiateur , et ce que la statuaire antique offrait alors de plus remarquable. Ces chars avec leurs charges précieuses étaient numérotés et couverts en grande partie de branches de lauriers , de bouquets, de couronnes de fleurs et de drapeaux pris sur l'ennemi, auxquels étaient attachées des inscriptions françaises, latines et grecques, faisant allusion aux divinités et aux personnages représentés en sculpture, ou célébrant la gloire de l'armée et du général à qui on devait ces prodigieuses richesses.

Chacune de ces quatre divisions était précédée de détachements de cavalerie et d'infanterie avec tambours et musique en tète ; puis les membres de l'Institut, correspondant aux quatre divisions, près desquels se groupaient les savants et les artistes , derrière lesquels marchaient encore les acteurs des théâtres lyriques chantant des hymnes d'allégresse , et célébrant les armes victorieuses de la France.

Cet immense cortège, parti du quai bordant le jardin des Plantes, accompagné pendant son long trajet par une foule qui croissait incessamment, traversa tout Paris pour défiler au Champ de Mars devant les cinq membres du Directoire , placés près de l'autel de la patrie , et environnés des ministres , des gi'ands fonc-

:208 L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SxVBIiNES.

tionnaires civils , des généraux , de la garnison et d'un concours immense de curieux venus pour assister à l'une des fêtes publiques où certainement l'enthousiasme fut le plus vif et le plus sincère. Il fut grand surtout, comme on peut le croire, parmi les artistes et chez tous ceux qui, regardant la France comme le centre d'où devait se répandre une nouvelle science, une nouvelle vie intellectuelle , se félicitaient de voir arriver à Paris les chefs-d'œuvre d'art de la Grèce et de l'Italie.

Un seul homme eut une idée contraire et le courage de l'exprimer : ce fut David. Quelques jours apiès la fête au Champ de Mars, où l'on avait promené en triojnphe les soixante ou quatre-vingts chariots sur lesquels étaient emballés les statues et les tableaux , il manifesta à ses élèves réunis à l'atelier le regret qu'il éprouvait de ce que ces objets d'arts avaient été enlevés à l'Italie. Comme il ne s'était exprimé à ce sujet que d'une manière générale , et sans motiver son opinion , ses paroles, répétées dans le pubUc, furent interprétées d'une manière désavantageuse, et les détracteurs du grand artiste ne manquèrent pas de dire qu'il ne tenait ce langage que ])ar envie, et dans la crainte qu'une comparaison immédiate ne fit reconnaître l'infériorité de ses propres ouvrages. D'autres pensèrent qu'une autre espèce de jalousie lui inspirait ce sentiment, et qu'il voyait avec peine que ces brillants trophées eussent été gagnés sous le gouvernement du Directoire plutôt que sous celui de la Convention.

Etienne, à qui David commençait à montrer une confiance pai liculière , et qui n'avait pas été moins étonné que le public des regrets singuliers exprhnés par son mailiv, résolut de le questionner à ce sujet.

KblFLEXlONS DE DAVID SUR L'ART. ^209

« Sachez bien, mon cher Étienne, hii dil-il, que l'on n'iiime [)as naturellemenl les arts en Fi'auce; c'est un i'oùl laclice. Soyez certain , malgré le vit entliousiasnie (|ue Ton Icinoig-ne ces jours-ci, que les chefs-d'œuvre .i|)|)ortés d'Italie ne seront hientot considérés ([uc connue des richesses curieuses. La |)lace qu'occu[)e un ouvrage , la dislance que l'on [)arcourt pour l'aller adluirer, contribuent singulièrement à faire valoir leur mérite, et les tableaux en particulier, qui étaieiit l'ornement des églises, perdront une grande partie de leur charme et de leur effet quand ils ne seront plus à la place pour laquelle ils ont été faits. La vue de ces chefsd'œuvre formera peut-être des savants , des Winkelmann , mais des artistes, non. »

Ce discours fut loin de porter la conviction dans l'es- • prit d'Etienne, qui, pensant que David, mécontent et désabusé depuis sa chute politique , reportait en ce moment cette mauvaise disposition d'esprit jusque sur les questions relatives à l'avenir des arts, crut fermement que son maître se trompait. Mais l'expérience a parfaitement réahsé ces craintes , et le séjour des chefsd'œuvre antiques et modernes en France n'a pas formé un seul artiste remarquable dans l'intervalle de 1800 à 1815.

Le résultat immédiat de leur arrivée à Paris a été la recrudescence de l'engouement inconcevable dont on était déjà pris pour la statuaire gi'ccque. On publia la traduction du Laocoon de Lessing; tous les critiques recherchèrent quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture antique et quels seraient les moyens d'y atteindre^; en aichitecture, les temi^les de l'Égypte,

I . Celle fiuesliuii lui {)io['0:^ée queliiuc teiiips aprè.s , en l'an viii,

:21a L'ATELJER ET LE TABLEAU DES SABINES.

de la grande Grèce ' e( de la Sicile furent les seuls modèles que l'on voulut consulter; on ne feuilletait pas d'autre livre que les Antiquités cV Athènes , publiées par Stuart; on en vint même promptement à mettre la plus simple composition tirée d'un vase étrusque , au-dessus des ouvrages nouvellement apportés d'Italie. Toutes ces exagérations, professées et accréditées surtout par les penseurs et les primitifs, que dirigeait Maurice, augmentèrent prodigieusement et tout à coup l'mfluence de cette secte. Toutes les écoles tenues dans le Louvre s'en ressentirent, et celle de David la première. Le maître lui - même ne fut ])as épargné : les Sabines , même avant d'être achevées, furent critiquées avec amertume par les penseurs, qui ne tardèrent pas à signaler cet ouvrage comme fort peu avancé par son style moderne. C'est alors qu'eut lieu , entre le maître et ceux de ses élèves dits primitifs, cette scission dont il a déjà été parlé. David devint plus circonspect sur le choix de ceux qu'il laissait pénétrer dans son ateUer; il remercia de ses soins Pierre Franque, dont les opinions avaient été complètement modifiées par celles de Maurice, et il acheva son tableau dans le silence et la solitude, aidé seulement par un de ses élèves, très-habile praticien, Langlois.

Aucune circonstance remarquable n'accompagna les ' derniers soins qu'il donna à cet ouvrage si longtemps

1799, par l'Institut national de France, et résolue par un ouvrage couronné , intitulé : Recherches sur l'art statuaire, considéré chez les anciens et chez les modernes, par Eraeric David. Ce livre eut une grande vogue en ce temps.

1. On publia alors les antiquités de Psestuni, ce qui a fait construire dans le quartier Feydeau cette lourde et triste rue des Colonnes, dont une partie subsiste encore, puis la place du Caire et quelques maisons particulières dans le style égyptien.

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