LE TABLEAU DES SABINES EXPOSÉ
seiilei' SOS porsonnages uns. L'îii'lisle, ayaiil enUMidii pai'Iej" (les crhihitions (elles qu'elles se |)i'ali(|iienl en Angleterre, c'esl-à dii'e en faisant payei' nn piix d'entrée à la porte, l'ésolnt de faire l'essai de eette niélliodc en Franee. 11 ne lallnt l'ien moins ({ue la grande eélébrité dont jouissait David et la curiosité extrême que faisait naître son nouvel ouvrage, pour que l'on se conformât à un usage qui répugne à toutes les habitudes françaises. Bien que l'on se soumit à ce mode d'exposition , puisqu'il rapporta vingt mille francs, on le blâma généralement, et depuis, aucun artiste n'a osé y recourir de nouveau.
Voici les motifs qui avaient engagé David à courir cette chance : depuis le tableau des Horaces et celui de Brutus, payés trois mille francs chacun, et si l'on excepte quelques portraits, l'artiste n'avait tiré aucun profit de son pinceau. Le temps de l'orage révolutionnaire avait donc été désastreux pour sa fortune et même pour celle de sa femme , qui avait reçu ses revenus en assignats. On peut donc dire qu'il avait raison de profiter de sa grande célébrité de peintre qui ne lui avait guère rapporté jusque-là que des louanges. En outre, David savait, par expérience, qu'à cette époque tous ses confrères ne trouvaient aucune occasion de se faire payer de leurs travaux; et il pensait qu'en prenant sous sa responsabité l'essai si peu populaire de faire payer pour montrer son ouvrage, il assurait, en cas de réussite, une ressource nouvelle aux peintres qui suivraient son exemple.
Le goût des ouvrages antiques, des recherches sur les
1. Les tableaux de Marat , de Lepellelier , de Barra et les commencements du Serment du Jeu de Paume n'ont point été payés à David.
mœurs des Grecs et enlin la vue des statues apportées d'Italie, avaient tellement préparé les esprits aux différences qui existent entre les habitudes des anciens et celles des nations modernes, que les nudités du tableau des Sabines, beaucoup plus choquantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, ne produisirent pas un trèsgrand effet. Les chevaux sans bride contrarièrent bien les idées de la plupart des spectateurs, mais ils s'accordèrent pour admirer le Tatius, le général de la cavalerie remettant son épée dans le fourreau, et l'homme mort renversé à terre. La femme brune aux grands cheveux, qui rappelle M"'* de Bellegarde, celle qui montre son fds et le groupe des enfants, fixèrent vivement aussi l'attention du public.
Quant au Romulus, que l'on trouva roide et froid, il ne fut remarqué que par les artistes , ainsi que les deux écuyers des principaux personnages. C'était cependant sur ces figures et sur l'Hersilie que l'artiste avait cherché à donner l'empreinte la plus forte et la plus pure du goût qu'il avait puisé dans les ouvrages de l'antiquité. En effet, les artistes lui surent gré des efforts qu'il avait tentés dans cette partie de son ouvrage, mais la masse du public montra sa préférence pour tout ce qui y est imité plus simplement et dont l'expression est plus dramatique.
A l'exception du Socrate, tous les tableaux de David avaient été critiqués sous le rapport de la composition, celle des Sabines le fut plus encore que les précédentes. La plupart de ceux qui venaient voir ce dernier tableau s'attendaient à y trouver V enlèvement des Sabines , ce qui nuisit singuhèrement à l'intelligence delà scène que David a choisie , où les Sabines, devenues mères, présentent leurs enfants aux soldats do
CRITIQLES DU TABLEAU DKS SABINES. ^21 5
Roiiuilus et (le ïalius, pour arrêter le différend qui s'est élevé entre ces deux chefs et leurs nations. La partie dramatique des Sabines , assez vague effectivement, produisit donc peu d'effet, et ce fut le naturel souvent exquis avec lequel plusieurs personnages sont rendus qui fixèrent l'attention et ravirent tous les suffrages.
Les critiques ne furent point épargnées à David par ceux des artistes qui, en raison de leur âge, de leurs opinions politi(iues et de leur attachement à l'institution et aux doctrines de l'ancienne académie, détruite par la révolution, blâmaient de bonne foi ce nouveau mode de l'art de la peinture. Ils n'étaient pas lâchés de se venger d'un homme dont ils avaient justement à se plaindre , et qui avait ruiné l'institution qui leur avait donné du lustre dans le monde. Ils critiquèrent donc avec assez de succès la composition des Sabines, la partie la plus vulnérable en effet de l'ouvrage. Tout en rendant justice à la supériorité avec laquelle le nu y est rendu, ils insistèrent sur ce que ce défaut de costume avait d'invraisemblable, et combien il choquait à la fois les habitudes reçues et surtout la morale. Les chevaux conduits sans bride furent l'objet de plaisanteries interminables, et en effet la certitude que l'on a aujourd'hui de l'usage qu'avaient les Grecs, d'ajouter ces accessoires en bronze à leurs statues et à leurs bas-reliefs en marbre, justifie ces critiques.
Ces divers reproches , très-vivement exprimés , ne s'étendirent guère cependant au delà des limites du Louvre, où demeuraient alors presque tous les artistes. Et bien qu'ils trouvassent quelques échos dans le monde, le tableau des Satines obtint, dès son apparition , un succès qui s'est affermi d'année en année, et qu'après cinquante-quatre aus ])ersonne ne
i l fi L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SABINES.
conteste aujourd'hui. Ce niagnilîque ouvrage, exceplioniiel comme les événements, comme les goûts qui dominèrent en France pendant les cinq ou six années que David employa à l'achever, eut pour effet d'introduire dans les écoles l'étude presque exclusive du nu, et de faire prendre à l'architecture, à la sculpture, à la littérature théâtrale et même aux arts de l'industrie, un caractère de sévérité que l'on ne tarda pas à porter jusqu'à l'excès.
vin.
L'emploi systématique du nu en sculpture et en peinture est un accident trop grave dans l'histoire de l'art pour que l'on passe légèrement sur ce fait. On regarde ordinairement la représentation du nu comme une prétention pédantesque des artistes, et plus souvent encore comme le résultat d'un libertinage d'imagination. Sans doute, ces motifs, ont déterminé plus d'une fois des artistes ordinaires; mais ce serait une grave erreur que de croire que Phidias, Michel-Ange, et David luimême, qui, en reproduisant le nu, se sont efforcés d'élever l'art à sa plus haute puissance, n'auraient eu d'autre idée que de faire parade de leur science, ou d'exciter les passions les plus grossières. Ce besoin si impérieux, si constant, qu'ont éprouvé les grands artistes de tous les temps de représenter Thounne dégagé des vêtements que la variété des chmats et d(»s usages lui impose, tire son origine de cet instinct qui nous pousse à étudier, à connaître l'honune, à démêler, au miheu de toutes les créalui-es inf'éri(^ures i\u\ l'entourent, quelles sont sa nature propre et sa destinée véritable. Que l'on remonte jusqu'à l'époque où Socrale, Platon et Aristote révélaient ce qu'il y a de
puissant dans l'àine et riiitelligence de Thomme pour arriver à la connaissance de la vérité et de la justice, et l'on verra que, dans ce temps, Phidias et les artistes ses contemporains, étudiant de leur côté l'iiomme extérieur, employaient toute la sagacité de leur esprit et la délicatesse de leur goût à découvrir et à fixer les proportions les plus harmonieuses des formes humaines. C'est qu'en effet, s'il n'y a pas de véritable civilisation tant que les lois de la justice restent inconnues , il est également vrai qu'il n'y a point d'art tant qu'on ne s'est pas appliqué à la recherche des proportions qui constituent le beau visible.
C'était sous l'influence et le charme de cette idée que se trouvait David lorsque, après avoir terminé les Sabines, il conçut le projet de traiter le sujet de Léonidas aux Thermopyles. Alors, comme on l'a déjà dit, les publications d'ouvrages sur l'art et les monuments de l'antiquité se succédaient avec rapidité ; les efforts de la critique savante tendaient tous à en faire ressortir l'excellence, et ceux des jeunes élèves de David, les penseurs, sur qui ces opinions produisaient le plus d'effet, ne craignaient point d'accuser leur maître de ne pas oser porter une réforme complète dans l'art de la peinture.
David ne resta pas tout à fait indifférent à ce reproche, et ce fut alors qu'il résolut de traiter le sujet de Léonidcàs, en se conformant aussi rigoureusement qu'il lui serait possible aux principes de l'art grec : non-seulement il persista dans l'idée de peindre les personnages principaux nus, mais il voulut encore changer son système de composition.
Ceux qui ont fréquenté David ont pu seuls savoir à quel point cet homme aimait son art , en était préoccupé et cherchait sincèrement à s'y perfectionner.