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Pausanias, Atlique, chap. xv

POLYGNOTE ET PÉKUGIN. 221

l'École d'Alhèncs , la Vierge aux poissons , la Vierge de holigno , la Sainte Cécile , de rimmorlel Ka[)ljaël, sont (les chels-d'œiivre, non pas parce qu'ils présenleiit une scène bien (iratnaliquement enchaînée, mais seulemenl parce que chaque persoiuiage, placé presque isolément et se rattachant aux autres plutôt par une pensée que par une attitude et une expression, soumet peu à peu les yeux et l'âme, au lieu de s'attaquer aux passions.

Counne tous les grands artistes , David avait donc le désir instinctif de diriger les elTets de son art de manière a obtenir beaucoup de simphcité et une grande élévation; et si le conflit des idées contraires qui se combattaient à son époque, si l'état de la civilisation de son temps, ne permirent pas que l'on appliquât à l'exercice des arts en 1800 un système qui s'était affaibli même sous le génie de Raphaël, et dont la fondation remontait à vingt-deux siècles, il faut au moins savoir gré à l'auteur des Sabines d'avoir eu le courage de remettre ces antiques idées en honneur, et d'avoir donné des preuves d'uu talent assez vigoureux pour communiquer une existence pendant trente ans à des doctrines qui étaient restées sans application depuis Pérugin et Raphaël.

Ces espérances de réforme se présentaient alors plus vives que jamais à l'imagination de David. Rarement il venait corriger ses élèves sans qu'il leur parlât de sa nouvelle composition, des différentes idées qui s'étaient offertes à son esprit, et de la sévérité de style qu'il comptait mettre dans l'exécution de ce dernier ouvrage. Ce fut à cette époque que , voulant exciter ses élèves à s'exercer eux-mêmes à la composition, il institua dans son école un concours mensuel. On choisissait cinq ou six sujets tu'és de Thistoire grec(iue, on les inscrivait

sur de petits papiers que l'on jetait dans un cliapeau , et celui que l'on en tirait au hasard devenait le programme à suivre. Enfin , les dix ou douze sous que chaque concurrent remettait au brave caissier Grandin étaient employés à acheter un livre ou une gravure, prix destiné au vainqueur. Cet usage dura peu. Outre la facilité de composer, comme il fallait encore posséder le talent de faire lestement des croquis , pour présenter des esquisses passables , il se trouva que deux ou trois élèves seulement remplissant à peu près ces conditions, le reste refusa bientôt de se présenter à ce concours. Vermay et Étienne ayant successivement remporté les prix, leurs camarades, après les avoir proclamés deux fois vainqueurs à leurs dépens, leur laissèrent le champ libre.

Mais Étienne qui déjà avait reçu de nombreuses marques de confiance de son maître , obtint encore de lui une distinction flatteuse, à l'occasion d'une composition qui avait valu à cet élève la première place au concours. Le sujet était Cimon l'Athénien faisant embarquer les femmes et les enfants pour les soustraire aux horreurs d'un siège. Non-seulement David, après le jugement, donna des éloges à son disciple , mais il lui demanda en souriant la permission de garder l'esquisse dans ses cartons.

David peintre , on ne saurait trop le répéter , était d'une bonhomie , d'une sincérité presque enfantine. Toutes les fois qu'il croyait trouver une occasion d'épurer son art, de perfectionner quelque partie de son talent, il faisait le sacrifice de son amour-propre avec une abnégation conqjlète. Entre autres choses qui ne lui étaient pas familières , il ignorait les lois de la perspective, et il lui était impossible de faire la moindre

AMOUK 1)K DAVID POUl; SON ART. "223

iiidicalioli , le plus simple ciocjuis (l'imc (i*;iii'e, sans modrk*. Coiislaiimienl il on laisail ravcii à ses élèves, (Ml lunr reeoinmandant de ne pas lond)er dans la même faille (pie lui. Aussi les lorcail-il en (jiiel(iiie sorte d'apprendre la pers|)e('live, et leur enjoi^nail-il de porter toujours sur eux un petit carnet poui- y Iraecr, au moyen de (jnelcpies li^^nies, les seèrKîs, les mouvements et les i)li\si()nonues (jui peurrjiienl allii'er leur attention dans les lieux i)ul)lies.

David louait (juehiucfois ces talents accessoires chez ses élèves, il les admirait même, tant il l'egrettait de ne |)as les posséder. Élienne eut une occasion de j-econnaîtic Taduili-ahle modestie et l'envie constante de bien faire qui distinguaient ce grand artiste de tous les peintres de son temps. « Mon ami, lui dit-il un jour, lorsqu'il cominen(;a à établir sa scène des Thermo[)yles, il faut que vous me rendiez un service : ce serait, en vous servant du plan topographique du Passage des Thennopyles que voilà , d'en tracer une vue perspective. Vous êtes peintre, vous composez assez bien pour connaître les convenances de notre art; ainsi , rendezmoi ce service, car je n'ose m'en fier à un ingénieur ou à un démonstrateur de pers})ective, qui me ferait de la science, ce qui n'est pas mon affaire. « Il faut savoir ce qu'un élève éprouve de respect et d'admiration devant un maître justement célèbre, pour se tigurer l'ardeur qu'Etienne mit à résoudre le problème qui lui fut proposé. Des vingt essais qu'il fit, il en acheva trois qu'il porta à son maître, en lui faisant observer sur le plan les trois points de vue différents d'où les aspects avaient été pris. David examina attentivement les trois desshis, puis dit k Etienne : « Merci; voilà mon terrain; à présent il faut que je me dispose à livrer ma ba-

taille. »' Quelques jours après, pendant l'inspection des études des élèves, il dit en plein atelier « Je travaille à mes Thermopyles, mes amis ; je conmience à dis[)oser l'ensemble de ma composition, mais il faut (|ue vous nj'aidiez. » Connue chacun lui lançait des regards iiiterrogatils pour savoir au juste ce qu'il voulait dire : « Oui, ajouta-t-il, il faut que vous m'aidiez. 11 y a longtemps que vous n'avez concouru entre vous pour la composition ; je veux que vous repreniez cet exercice , et je vais vous proposer à l'instant même un sujet : Léonidas au passage des Thermopyles.... Vous riez?... Mais je vous parle très-sérieusement. Faites vos efforts pour trouver quelques bons groupes, quelques figures heureuses d'intention, et je promets d'avance à celui à qui cela arrivera de le récompenser en employant tous mes soins et tout ce qui m'a été départi détalent, pour réaliser son idée sur ma toile. AUons Etienne, dit-il en s'adressant à cet élève, Léonidas et les Spartiates près de livrer combat aux Thermopyles, voilà un beau sujet!... » Il se tut pendant quelques instants, puis : « Je vois, ajouta-t-il, que vous êtes des poltrons, vous laissezlà votre maître. »

Le sujet avait séduit Étienne, qui d'ailleurs sentit son amour-propre aiguillonné par la promesse qu'avait faite le maître, d'exécuter dans son tableau une idée heureuse que pourraient lui fournir ses élèves. Dans l'espace d'une semaine, Étienne composa, mit au trait et acheva une esquisse sur le sujet donnée D'abord il n'osa la présenter à son maître , mais encouragé par les éloges de quelques-uns de ses camarades, entre

I. Étienne conserve cedesbin, (jui porte deux pied^> et demi de large i^ur deux pieds de haut.

RÉFLEXIONS ET CONSEILS DE DAVID. 2ï>:i

autres par ceux de Lulliii, dans lequel il avait toute confiance, il se décida à montrer son dessin à David. Rien ne saurait mieux faire apprécier les intentions sincères avec lesquelles cet artiste se rendait compte de son art à lui-même , et dictait ses conseils à ses élèves , que la manière dont il reçut l'esquisse qu'Etienne lui présenta.

« C'est vraiment bien, lui dit-il, c'est un sujet si difticile ! vous le savez maintenant. Voilà plusieurs groupes très-bons, bien pensés, bien inventés, et de plus, bien dans le caractère du sujet... Oh! ob ! il y a là quelques figures, un groupe même, dont je m'arrangerai bien. Voulez-vous me les confier? dit David en souriant , je vous promets de les soigner. >»

La joie d'Etienne était extrême. « Vous avez choisi, ajouta le maître après quelques minutes d'attention cl de silence, un autre instant que celui que je me propose de rendre. Votre Léonidas donne le signal pour prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates répondent à son appel. Moi, je veux donner à cette scène quelque chose de plus grave, de plus réfléchi, de plus rehgieux. Je veux peindre un général et ses soldats se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens , sachant bien qu'ils n'en échapperont pas; les uns absolument calmes , les autres tressant des fleurs pour assister au banquet qu'ils vont faire chez Pluton. Je ne veux ni mouvement ni expression passionnés, excepté sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le rocher : Passant, va dire à Sparte que ses enfants sont morts pour elle. Figurez-vous, mon cher Etienne, que dans ce tableau, je •veux caractériser ce scnlimenl profond, grand et leMgieux qu'ins[)ire l'amour de la ])atrie. Par consé(picnf,

LE TABLEAU DES THEUMOl>YLES.

je dois en bannir toutes les passions qui non-seuleuieut y sont étrangères , mais qui en altéreraient encore la sainteté. Votre Léonidas n'est pas le mien , ajouta-t-il en désignant les figures sur l'esquisse, vous l'avez lait animé et décidé à en venir aux mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce "à la mort glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez comprendre à présent, mon ami, le sens dans lequel sera dirigée l'exécution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de côté ces mouvements , ces expressions de théâtre, auxquels les modernes ont donné le titre de peinture d'expression. A l'imitation des artistes de l'antiquité , qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou après la grande crise d'un sujet , je ferai Léonidas et ses soldats calmes et se promettant l'iuimortalité avant le combat. Rappelez-vous cette pierre gravée antique représentant Ajax en démence ; on ne le voit pas à l'instant où , hors de luiinème, il égorge les troupeaux en croyant immoler les Grecs: l'artiste l'a montré dans un moment où, reprenant passagèrement l'usage de la raison, accablé de fatigue et honteux de lui-même, il réfléchit tristement, près d'un autel , au miheu des bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre camée que vous connaissez bien aussi, où l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthésilée, que ce héros vient de tuer dans un combat? Quelle belle idée ! ! ! Achille combattant une amazone , une femme , n'était qu'une scène et une pensée vulgaires; mais Achille, après l'emportement du combat, s'apitoyant sur le sort et la beauté de la guerrière qu'il vient de renverser , c'est une idée grande , morale , et qui, de plus, s'adapte d'une manière merveilleuse aux convenances délicates de l'art.... Mais j'aurai bien de la

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