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RÉFLEXIONS ET CONSEILS DE DAVID

peine, ajouta David, à faire adopter de semblables idées dans notre temps. On aime les coups de théâtre, et quand on ne peint pas les passions violentes, quand on ne pousse pas l'expression en peinture jusqu'à la grimace, on risque de n'ôtre ni compris ni goûté. «

Etienne écoutait toujours en silence ; David examina de nouveau la composition de son élève .« 11 y a vraiment de très-bonnes idées, reprit-il en désignant quelques figures; mais, mon cher Élienne, il faut que je vous dise le secret de notre métier. Pour un peintre , une idée n'est qu'une intention , un projet vague , tant qu'au mo^en d'une exécution sûre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la rendre à la fois compréhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des idées on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les rendre; c'est évidemment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgré l'opinion des gens d'esprit, ést-il certain qu'un peintre comme Mazaccio, par exemple, qui n'a guère fait autre chose que d'excellentes études peintes ou des portraits, était réellement un plus grand peintre, un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs à la toise, comme Vasari et d'autres. Je prendrai donc quelques idées dans votre composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, les idées que je vous prends ne sont peut-être pas les meilleures que renferme votre esquisse ; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but que je me propose, et si, comme je l'espère et je le désire, vous parvenez mi jour à bien posséder tous les moyens pratiques de votre art, je vous laisse encore dans votre esquisse vingt idées dont deux ou trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre.

« Les Grecs , continuait David , qui certes n'étaient pas à cela près des idées ^ comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en particulier étaient bien pénétrés de cette vérité, qu'une idée ne vaut réellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher Étienne, les types des principales statues de l'antiquité, et vous verrez que le nombre en est assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant à ces mêmes types, à ces mêmes idées, ne se sont pas distingues en en inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications, des perfections, qui rajeunissaient et complétaient le type primitif , l'idée première. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement à trouver une idée, car cette faculté n'agit pas avec moins de force lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre , pour la faire valoir et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher Étienne, ne négligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen de rendre vos idées profitables. »

Tel était le cercle de pensées dans lequel l'esprit de David s'agitait en composant son tableau de Léonidas. Lorsqu'il eut posé les fondements de ce nouveau travail , il vint encore réclamer l'assistance de ses élèves pour l'aider à en tracer l'esquisse. L'exercice de la natation était fort à la mode alors à Paris, et parmi les élèves de David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce goût assez général, se liait avec celui que les fêtes publiques et l'amour de l'antiquité avaient inspiré pour tous les exercices gvmnastiques et athlétiques. La plupart des jeunes gens qui fréquentaient les bains publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les ponts de Paris, étaient tout aussi connus par l'élé-

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of.viicc (le l(Mir slaliii'e el l'agilité de leurs luouvenienls que par les traits de leur visage. Les élèves des écoles de peinture se distinguaient entre tous, et dans l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement beaux et agiles.

David profita tout à la fois de cet avantage et de leur complaisance pour tracer, d'après une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des Thermopijles , qui se compose des divers personnages peignant leurs cheveux, agrafant leur chaussure, ou présentant des couronnes de fleurs près de celui qui écrit sur le rocher. Ce croquis remarquable, tracé à l'atelier même des élèves, devint le point de départ de l'ensemble de la composition. Car longtemps David resta indécis au sujet de l'attitude de Léonidas, qu'il n'arrêta définitivement qu'en s'inspirant d'une figure à peu près posée de la môme manière, gravée sur une pierre antique.

Lorsqu'il commença l'exécution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans ce travail Langlois, l'un de ses élèves, qui alors était devenu dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il était parvenu à ébaucher presque enfièrement son table/iu, lorsque des événements polifiques de la plus haute importance en suspendirent l'exécution.

Bonaparte avait quitté l'Égypte, et après le 18 brumaire (1798) an vni, s'était emparé des rênes du gouvernement. Tl était premier consul de la république française.

David ne tarda pas à faire acte de soumission entre les mains du nouveau chef de l'État. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des oscillations qui agitaient conlintieliement l'esprit de cet artiste, il faul dire que dans

la solitude de son atelier, et l'imagination échauffée par le dévouement des trois cents Spartiates dont il retraçait l'histoire, ses vieilles idées répuhlicaines reprenaient souvent le dessus. « Je veux au moins, disait-il quand il était content de son ouvrage, montrer mon patriotisme sur la toile. » C'était à peu près la disposition d'esprit où il se trouvait, lorsque la révolution du 18 hrumaire s'accompht.

Ce fut précisément Étienne qui vint lui raconter comment les choses s'étaient passées à Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la réussite du nouveau César. « Allons, dit David, j'avais toujours bien pensé que nous n'étions pas assez vertueux pour être républicains.... Causa. ... diis placuit. . . . Comment donc est la fin, Étienne? — Victrix causa diis placuit sed victa Catoni. — C'est ça même, mon bon ami. Sed victa Catoni, répéla-t-il plusieurs fois, en lâchant à chaque reprise une bouffée de fumée de sa pipe, qu'il tenait en ce moment. »

Soit par admiration sincère pour le mérite de David, soit par un instinct prophétique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui témoigna toujours de la bienveillance. On n'a pas oublié l'asile qu'il lui offrit à son armée, lors des troubles qui précédèrent la journée du 18 fructidor ; le peintre des Horaces fut également un des personnages célèbres qu'il attira près de lui dès les premiers jours du consulat. C'était ordinairement à l'heure de son déjeuner que le premier consul entretenait David. Lorsqu'on organisa les autorités nationales d'après la nouvelle constitution, Bonaparte dit un jour à l'artiste : « qu'il avait mieux aimé le laisser à ses pinceaux que de lui donner une place. — Je n'en ai point de regret, répondit David, le temps et les événements m'ont appris

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