‹ Louis DavidChapitre 79 sur 170 · BONAPARTE ET DAVID · texte numérisé non relu

BONAPARTE ET DAVID

que ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour jnon art , je m'en occupe avec passion , je veux m'y livrer exclusivement. D'ailleurs, les places passent, et j'espère que mes ouvrages resteront. "

Le pouvoir du premier consul était trop loin d'être tel que Bonaparte le convoitait, pour que cet homme donnât encore beaucoup de temps à des projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularité et sa puissance ayant été bientôt aflérmies par la victoire de Marengo, à son retour à Paris, il pensa, sérieusement cette fois, à faire faire son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en présence du ministre de l'intérieur, Lucien Bonapartf^, son frère.

«♦ Que faites- vous en ce moment? lui demanda le premier consul.

— Je travaille au tableau du Passage des Thermopyles.

— Tant pis ; vous avez tort , David , de vaus fatiguer à peindre des vaincus.

— Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de héros qui meurent pour la patrie, et, malgré leur défaite, ils ont repoussé pendant plus de cent ans les Perses de la Grèce.

— N'importe, le seul nom de Léonidas est venu jusqu'à nous. Tout le reste est perdu pour l'histoire.

— Tout, interrompit David.... excepté celte noble résistance à une armée innombrable. Tout!... excepté leur dévouement, auquel leur nom ne saurait ajouter. Tout!.... excepté les usages, les mœurs austères des Lacédémoniens , dont il est utile de rappeler le souvenir à des soldats. »

Ce fut à la suite de cet entretien que le premier consul manifesta à David le désir qu'il peignît son portrait. Le peintre attendait depuis longtemps l'occasion de

:2:î2 le TAHI.KAII DES THERMOPYLES.

s'occuper de cel ouvrage ; il accepta avec empressement, témoigna l'intention de commencer aussitôt , et pria le premier consul de lui indiquer le jour où il viendrait poser. « Poser ? dit Bonaparte qui avait déjà laissé voir auparavant combien ce genre de contrainte lui était désagréable , à quoi bon? Croyez-vous que les grands hommes de l'antiquité dont. nous avons les images aient posé ?

— Mais je vous peins pour votre siècle , pour des hommes qui vous ont vu, qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant.

— Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractère de la physionomie, ce qui l'anime, qu'il faut peindre.

— L'un n'empêche pas l'autre.

— Certainement Alexandre n'a jamais posé devant Apelles. Personne ne s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il suffit que leur génie y vive.

— Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, après cette observation.

— Vous plaisantez; comment?

— Oui , je n'avais pas encore envisagé la peinture sous ce rapport. Vous avez raison , citoyen premier consul ; eh bien ! vous ne poserez pas. Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela. •>

David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frère, qui revint sur le tableau du Passage des Therinnpijles et dit enfin à l'artiste : « Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il s'y trouve poui" quelque chose. C'est son laihie; il n'est pas fàclié Ton parle de lui. »

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