PORTRAIT ÉQUESTRE DE RONAPARTE
Plusieurs fois Bonaparte avait trouvé l'oceasion, en s'enlretenanl avec David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait être représenté calme svr un cheval fougueux. Le peintre combina cette idée avec le passage des Alpes par Bonaparte , et arrêta la composition du portrait équestre de ce célèbre personnage. Quoiqu'il y eût une gravité habituelle dans les idées de David , son imagination mobile lui faisait changer assez brusquement de résolution. On sait à quel point il était préoccupé de la composition et de l'exécution de son Léonidas, tableau qui lui tenait au cœur , non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi comme expression des sentiments patriotiques et républicains qu'il ne voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques réflexions hasardées par le premier consul, l'envie de j)eindre le moderne Annibal traversant les Alpes , lui tirent abandonner, au moins pour longtemps, Léonidas et ses compagnons.
En jetant un coup d'œil sur les variations de David , si rigide républicain en théorie, et toujours allant audevant du pouvoir, quelque absolu qu'il fût, il semble que cet homme ait rassemblé en lui toutes les oppositions d'idées qui caractérisent les Français, républicains d'opinion et monarchiques par les mœurs, comme lésa si spirituellement définis Chateaubriand.
Étienne se trouva dans l'atelier où David avait commencé le Léonidas , lorsque l'artiste , cédant aux observations du vainqueur de Marengo sui- les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son travail commencé poui' entrej)rendre le portrait du héros du jour. Plusieurs élèves furent employés à faire le dérangement et l'arrangemenl des toiles; celle des Thermopyles fut reléguée dans un enfoncement,
bientôt le bruit des marteaux se fit enteudre, puis tout fut mis en mouvement pour monter le cbàssis et la toile sur laquelle David portait déjà les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui le préoccupait.
Bonaparte avait totalement subjugué David. Vers cette même époque, lorsque le premier consul organisait le •nouveau gouvernement , il fit venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les grands fonctionnaires de l'État. David , toujours enclin à l'imitation des anciens, imagina d'abord et fit même les dessins d'un habillement dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des élèves de l'École de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succès auprès de Bonaparte que la composition des Thermopyles ; et quelques jours après avoir reçu les dessins de costumes qu'il avait démandés, il fit prendre tout à coup l'habit français, la culotte courte, les souliers à boucle, l'épée et le chapeau à trois cornes, aux ministres et à tous les grands fonctionnaires. Bien plus , David lui-même fut un des premiers à reprendre ce costume de l'ancien régime pour aller à la nouvelle cour du premier consul ; on fit même la remarque qu'il était de ceux qui, ayant le mieux conservé la tradition, le portaient avec le plus d'aisance et de dignité.
La conversion de David à la monarchie fut, à ce moment du moins, si complète et l'on peut même dire si sincère , qu'il ne s'aperçut pas de son changement d'idées et de costume. Il avait repris dans son langage et ses manières les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui étaient naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son épée à nœud , il était impossible de
DAVID DEVIKNT MONARCHIQUE. 235
roironvor le républicain de 93, tant David avait dé- ])()iiil]é en effet l'homme de celte époqne.
11 a même quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le piemier consul travaillait avec ardeur à l'organisation du g"ouvernement, David, malgré sa résolution de rester étranger à la politique, n'aurait pas été éloigné cependant d'accepter les fonctions de surintendant général des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par quelques personnes de sa famille, il avait laissé percer à cet égard quelques espérances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de l'État.
Une lettre confidentielle de ce brave et honnête Moriez, outre les détails curieux qu'elle renferme sur cet élève de David, si passionné pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modéré dans ses désirs, quand tous les cœurs étaient agités par l'ambition , prouve encore que l'idée d'avoir la haute main sur les arts et les artistes préoccupa David au moms quelque temps à cette époque. Voici ce que Moriez , bien plus occupé du choix de bonnes couleurs que du grade militaire qu'on lui offrait, écrivait alors à son condisciple Ducis :
" Paris, ce 18 ventôse an viii.
« Je me suis aperçu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoyé de brun-rouge et en place je vous ai a(hTssé une bouteille de terre-d'Italie.
'« J'ai dîné hier chez Marmont (aide de camp du premier consul alors). Il part aujourd'hui chargé d'une mission importante pour la Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Après cela il se disposera à par-
lir pour rarméo du Rhin, que Bonaparte ira commander en personne On veut porter des coups terribles pour forcer à la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le comble à sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'à présent le favorise encore.
« J'aurais eu une belle carrière à remplir , soit que je fusse entré dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armées. Marmont et bien d'autres de nos camarades à l'École militaire m'ont vivement sollicité d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme. Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de l'amourpropre et de l'intérêt. Car enfin, après quatre ans passés à étudier dans l'atelier de David , il faut en recueillir le fruit. Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un ouvrage....
«< David a refusé la place de peintre du gouvernement : je pense qu'il s'est piqué. Cette dénomination est insignifiante ; il aurait voulu être déclaré ministre des arts, premier peintre de France, surintendant des bâtiments, etc., ou plutôt, sous quelque titre que ce soit, avoir une influence suprême. Son caractère le poussait bien moins à cela que la personne que vous savez. Qu'il se contente d'être le premier par ses ouvrages, et qu'il ne se charge pas de gouverner même la république des arts. »
Pendant l'exécufion du portrait du premier consul traversant les Alpes, Étienne fut témoin d'une scène assez comique. Il avait été convenu que Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalières que lui faisait David à l'heure du déjeuner, on avait eu soin de mettre à la disposition du peintre toutes les pièces de l'habillement que Bonaparte portait à Marengo. I/hnbit du géiièr.!!, l'épée, les bottes et le chapeau