CH. MOREAU, ARCHITECTE
sioli, que dans l'idée de courir follement après la glou^e. Pendant le cours de ses études académiques, il avait obtenu un double succès fort rare. Après avoir remporté le grand prix d'arcbitecture , l'art qu'il avait étudié plus particulièrement , on lui décerna le second grand prix de peinture en 1792, la môme année que Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux recommandables , devait naturellement laire concevoir de hautes espérances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont le mérite particulier consistait en une certaine habileté à employer avec goût ce qu'il avait appris dans les écoles, ne répondit qu'imparfaitement à ce que l'on attendait de lui. 11 était d'un abord froid , mais au fond plein de bonté et de politesse ; aussi Étienne l'accepta-t-il avec joie comme maître, soutenu d'ailleurs par l'espérance de voir quelquefois David et d'arriver à i'honneur de recevoir ses conseils.
Mais le lieu où Étienne allait étudier sous Moreau, l'atelier des Horaces, a été trop célèbre et se trouvait trop voisin de l'école oii David enseignait ses élèves, pour n'en point faire connaître la disposition en détail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement ornées, et remplies de tant de richesses, ne se doutent guère des hideuses saletés qu'elles renfermaient encore vers 1796 et 97, lorsque le jeune Etienne pénétra dans ces heux obscurs pour la première fois. Les deux corps de bâtiment oi^i sont établis aujourd'hui les musées des Souverains et de la Chalcographie, du côté de la grande colonnade et en retour parallèlement à la rue de Rivoli, étaient, ainsi que les autres parties du Louvre , habités par les artistes à qui
IG L'ATELIER DES HOR\CES
on avait laissé maçonner intérieurement, quand l'État lui-môme ne les faisait pas construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la grande cour, mettaient dans l'obscurité le reste de ces vastes galeries, dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, étaient à nu.
On pénétrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un à gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus, et l'autre en hélice, obscur, étroit , détruit maintenant, qui répondait alors à droite en entrant, sous le guichet du côté de l'église Saint-Germain l'Auxerrois.
Quant à l'amas de ces constructions intérieures, accordées à David, pour lui personnellement et pour ses élèves, il se trouvait dans une partie du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bâti sous le règne de Napoléon, à l'angle de la colonnade et de la face nord du Louvre, près de l'hôtel d'Angivilliers.
Ces détails suffiront pour faire connaître quel était l'état intérieur d'un des plus beaux monuments de l'Europe , quoique , pour en compléter le triste tableau , il soit indispensable d'ajouter que , près des grands murs noirs adossés à la colonnade, des espèces d'immenses éviers servaient de latrines toujours ouvertes d'où s'ex-halait un air infect , qui ne se renouvelait qu'avec peine.
Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement établies pour croire qu'elles n'ont jamais dû être autrement disposées. Ce qu'il est difficile de comprendre , c'est que la plupart des artistes à cette époque , c'est que -leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs opulents qui fréquentaient les ateliers , toutes personnes bien élevées, distinguées môme par leurs
LE LOUVRE EN 1796. il
goûts et leurs habitudes, vivaient là sans qu'aucune d'elles témoignât hautement l'horreur que l'obscurité dégoûtante de l'intérieur du Louvre devait naturellement leur inspirer. Mais cette tolérance s'explique par un seul fait : les artistes , leur famille et leurs élèves y étaient logés gratis. Aussi ne fallut-il rien moins que la volonté de fer et le pouvoir de Napoléon pour purger ces nouvelles étables d'Augias, et rendre le monument du Louvre à une destination digne de la nation au milieu de laquelle il a été élevé.
C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'Étienne , âgé de quinze ans et demi, fit pour la première fois son entrée dans ces heux. Muni de son carton et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'à l'angle ténébreux du Louvre, où, parmi tant d'autres, se trouvait la petite porte qui conduisait à l'atelier des Horaces. Il monta une espèce d'escalier roide , étroit , dont les planches craquaient sous chacun de ses pas. Parvenu à la dernière marche, en portant son regard vers la droite, il aperçut un vaste espace sombre, formé en partie par les gros murs du Louvre , et dans lequel étaient entassés, l'un près de l'autre, des châssis , des toiles à peindre et de grands mannequins drapés dont l'apparition lui inspira une terreur passagère. Mais à gauche se présentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture vitrée laissait passer un jour douteux.
De quelque nature que soit un début, il cause toujours de la timidité. Le jeune arrivant balança quelques instants avant d'ouvrir la porte qu'il franchit enfin pour entrer dans l'ateher des Horaces.
La nouveauté du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait aurait sans doute exclusivement excité
L'ATELIER DES HORACES
sa curiosité , si l'embarras de se faire reconnaître et la présence d'un personnage inconnu à Étienne n^eussent pas captivé son attention dans les premiers moments. C'était à la fm d'octobre ; le froid commençait à se faire sentir , et le quidam qu'Etienne trouva à l'atelier s'occupait, devant le poêle , à fendre une grosse bûche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait avoir de vingt-trois à vingt-cinq ans. 11 ressemblait en laid à Socrate, et ses membres présentaient cette sorte d'obésité, signe plus certain de paresse que de bonne santé. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux, recouvraient à peine son front bombé, sous lequel perçait un regard oblique exprimant bien plus la défiance que la pénétration. C'était Alexandre, le fils de M"'" C, femme du peintre de batailles.
A l'arrivée d'Etienne , Alexandre se leva et vint à lui comme quelqu'un qui s'attend à recevoir un nouveau venu, et quoique ce singuher personnage ne parla guère que par monosyllabes et en s'aidant du geste , i parvint à désignera son jeune condisciple la place qu'il devait occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient de modèles. Quand il se fut acquitté de ce soin, il s'approcha d'Étienne en faisant un sourire câlin et lui dit : « Vous savez sans doute que le dernier entré chez les peintres fait le ménage? Tenez, ajouta-til en montrant le bois d'une main et en présentant la petite hache à Étienne de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi ; on pose ^ un nouveau modèle à
1. Poser le modèle, expression consacrée dans les écoles de peinture. Dans celle de David, on posait le modèle deux fois par semaine, ou plutôt par décade, à cette époque. Pendant les six premiers jours on posait un modèle nu; les trois derniers, un modèle pour la tête seulement, et l'atelier était fermé le décadi. Pour éviter les querelles au sujet du choii des places, on mettait dans un chapeau autant de