GIRODET
décoré ni mémo ingublé. Il y entassait de magnifiques meubles de Boule, des vases de Chine, des livres, des armes précieuses; mais les murs n'étaient point tendus , les chenjinées restaient sans chambranles et dans la chambre où se trouvait son mauvais ht , il y avait à demeure une table ronde couverte de papiers écrits ou dessinés loujoui's en désordre. Chez lui, son costume vieux et déchiré lui donnait l'aspect le plus sauvage; iiiais quand il allait dans le monde, il mettait dans sa toilette de l'affectation et même de la recherche, jusqu'à se parfumer d'odeurs. De toutes ses manies, la plus étrange était le petit charlatanisme qu'il mettait en usage lorsqu'il était censé sur le point de terminer un tableau et que, par une prétendue faveur spéciale, il admettait la haute société et quelques artistes dans son atelier. Girodet n'était pas homme à montrer un ouvrage sans l'avoir revu et corrigé plutôt vingt fois qu'une; aussi ses confrères n'étaient-ils pas dupes du piège qui leur était tendu. Quoi qu'il en fût , on était introduit mystérieusement dans le sanctuaire où se trouvait déjà nombreuse compagnie. Là, Girodet laissait, près de son tableau sur chevalet, une boîte à couleurs ouverte, avec la palette chargée et l'appui-main tout préparés. Puis de temps en temps, et comme s'il lui fût venu une idée soudaine, il faisait des excuses aux assistants, leur demandant en grâce la permission de donner encore quelques touches.... quelques touches seulement! à un endroit qui avait besoin de correction; et -saisissant un pinceau qu'il agitait près de la palette , il le promenait légèrement sur les contours comme s'il eût cherché à leur donner plus de pureté ou de •mollesse. Cette petite manœuvre avait ordinairement le plus grand succès auprès des belles dames de Pa-
ris, qui racontaient ensuite qu'elles avaient vu peindre Girodet , et qu'il n'était pas étonnant que les ouvrages de ce peintre fussent si parfaits , puisqu'il les corrigeait jusqu'au dernier moment. C'est la petite comédie que ce peintre a jouée lorsqu'il laissa voir en 1819 sa Galatée, ouvrage dont il sentait vraisemblablement la faiblesse, puisqu'il prenait tant de peine pour en assurer le succès.
Le biographe de Girodet' a été discret sur les affections tendres de ce peintre. On sait que dans ses fantaisies passagères, le dieu d'aniour lui a lancé des flèches cruelles. Mais quant aux sentiments plus délicats qui nécessairement ont du agiter le cœur d'un honnne dont l'hnagination était si inflammable , son historien se borne à dire « qu'il ressentit en effet plusieurs affections passionnées , et les entretint avec une extrême discrétion. La grande quantité de lettres qui furent religieusement détruites le jour même de sa mort , selon la prière qu'il en avait faite à ses amis, prouve la place que ces affections occupaient dans son existence intérieure. Mais malgré toute sa circonspection, ceux de ses amis intimes et de ses élèves qui le quittaient peu purent s'apercevoir des visites fréquentes qu'il recevait après les longues journées de travail de l'atelier. »
La mort de cet artiste fut douloureuse. Depuis son retour d'Italie, sa constitution naturellement bonne, mais altérée par des maladies et surtout par l'irrégulal'ité du régime et les excès du travail , luttait contre un principe de destruction toujours menaçant. Enfin une affection gangréneuse qui, deux fois déjà , à des inter-
(. M. Coupin de la Couperie, éditeur des œuvres posthumes de Girodet, 2 voL in-S". — Pai is, Jules Renouard , i829.
MORT DE GIKODET.
valles éloignés, s'était manifestée aux extrémités inférieures, se porta sur la vessie. Les soins de Larrey, son ami, assisté de Portai et de L'Herminier, ne purent arrêter les progrès du mal, et après six jours de douleui's croissanles, il fallut se résoudre à une opération périlleuse dont le succès n'aboutit qu'à retarder la mort de cinq jours.
On rappoite que quelques instants avant de subir cette opération, surmontant ses douleurs il s'échappa en quelque sorte de son lit, et que, soutenu par sa seule domestique , il se traîna jusqu'à son atelier. Là, à la vue de ce lieu et des objets témoins et conq^agnons de ses longs travaux, il ne put contenir les émotions profondes qu'il ressentait. Mais bientôt, voulant se soustraire à une situation trop violente, il se retira. Près de sortir de son atelier, il se retourna sur le seuil de la porte , en disant d'une voix éteinte : « Adieu ! je ne vous verrai plus. >»
Girodet est mort le 12 décembre 1824, à l'âge fie cinquante-sept ans, célibataire, et laissant une succession qui, tant en biens-fonds que par la vente de ses ouvrages, a produit 800,000 francs à son unique héritière , sa nièce , M"'" Becquerel-Despréaux. Ses obsèques furent célébrées avec la plus grande pompe , et de plusieurs discours prononcés sur sa touibe, le plus extraordinaire fut celui de son condisciple Gros.
Tous les artistes , les plus célèbres et les plus humbles, assistèrent à cette cérémonie. Gros pleurait comme un enfant; Gérard était pâle, silencieux et triste.
Gérard (François) avait trois ans de moins que Girodet. Né à Rome en 1770 , d'un père français et d'une mère italienne attachés à l'ambassadeur de France , on l'envoya jeune encore à Paris, pour y étudier l'art de
la peinture, vers lequel son penchant le porta naturellement et de très-bonne heure. Il fréquenta successivement les écoles de Pajou, habile statuaire, de Brennet, peintre en grande réputation alors et rival de Vien , enfin on le confia aux soins de David, qui venait de donner une impulsion nouvelle aux arts.
Ses condisciples Fabre et Girodet remportèrent le prix académique, et, par une singularité remarquable, Gérard, dont le talent fut toujours facile et séduisant, ne put jamais obtenir ce genre de succès. Dans une lettre écrite de Rome par Girodet en date du mois de juin 1791, on apprend que son jeune camarade était revenu dans cette ville pour y chercher sa mère, qu'il ramena en France. « La mère est la meilleure femme du monde, dit Girodet à M. de Triozon , et le fils , par son esprit et ses talents, ne peut manquer d'exciter votre attention. Sans l'injustice de V académie, nous serions partis ensemble, et lui le premier. »
Pauvre et pressé de tirer parti de son talent, Gérard fut obligé de renoncer à un encouragement qui lui était si nécessaire ; il lutta avec un rare courage contre la pauvreté, et redoubla d'efforts pour se perfectionner à Paris , où il passa alors quelques mauvaises années. Entraîné conmie tant d'autres artistes, par les passions de son maître, dans le tourbillon des idées révolutionnaires, quoique bien jeune alors , il était dans sa vingttroisième année, on inscrivit son nom parmi ceux des jurés au tribunal révolutionnaire , où il ne siégea cependant pas. Vers ce temps il aida David dans l'exécution du tableau de Lepelletier de Saint- Far geaii , et composa d'après la scène du 10 août, à la Convention, une esquisse qui lui valut alors de grands éloges, et dont il se proposait de faire le tableau. La malheu-