Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1901, p
DAVID
de Toulon, à la fête de l’Être Suprême et prépara la fête de Bara et Viala, dont le 9 Thermidor empêcha la célébration.
Pour régler ces fêtes, David s’inspira de conceptions originales.
« Les fêtes nationales, disait-il, sont instituées pour le peuple ; il convient donc qu’il y participe d’un commun accord et qu’il y joue le premier rôle. )> En vertu de ce principe, les fêtes cessent d’être des spectacles joués devant des curieux. Les corps constitués, tout d’abord, y ont leur place assignée : la Convention en corps figure dans les cortèges ; à côté d’elle, des représentants des sections de Paris ou même, pour la fête du 10 août, des délégués de tous les départements. Ces députations sont très nombreuses. Pour la fête de Toulon, chacune des quarante-huit sections de Paris est représentée par cent hommes armés. Des groupes de femmes, d’enfants, de vieillards, peuvent être appelés aussi à figurer.
Mais, si nombreux que soient les groupes qui évoluent, ils ne suffisent pas à satisfaire l’imagination de David : il faut que le peuple tout entier joue son personnage, qu’aucun curieux ne reste étranger ou indifférent à l’allégresse générale.
David, dans ses scénarios, n’a garde d’oublier les masses. Pour la fête du 10 août, à un moment « le peuple se rangera autour de l’autel » et, à la fin de la journée, « le terme de toutes ces cérémonies sera un banquet frugal ; le peuple, assis fraternelle-
ment sur l’herbe ou sous des tentes pratiquées à cet effet au pourtour de l’enceinte, confondra avec ses frères la nourriture qu’il aura apportée ». Au sujet
de la fête de l’Etre Suprême, les indications sont plus précises encore : « Tous les citoyens et les jeunes garçons tiendront à la main une branche de chêne. Toutes les citoyennes, mères et filles, seront parées des couleurs de la Liberté. Les mères tiendront à leur main des bouquets de roses et les filles porteront des corbeilles remplies de fleurs ».
Le peuple n’est pas un acteur muet. Quand les artistes de l’Opéra et du Conservatoire chantent des chœurs, «tous les hommes... répètent ensemble le refrain ».
La plupart des fêtes comportent l’érection de portiques et d’arcs de triomphe, l’érection de statues improvisées, de dimensions colossales : la Régénération, la Liberté, le Peuple français. On sait qu’au cours de la fête de l’Être Suprême, Robespierre mit le feu à un groupe de plâtre et carton qui représentait « le monstre odieux de l’Athéisme», des cendres duquel sortit une statue de la Liberté. Quelques-uns des monuments ainsi improvisés avaient une réelle valeur d’art, qu’attestent, avec le témoignage des contemporains, quelques trop rares dessins ou estampes.
David, enfin, avait essayé d’imprimer à ces fêtes un caractère sentimental et presque idyllique dans lequel se reconnaît la mentalité d’un disciple de
DAVID
Rousseau et de Diderot. A la fête delà Régénération^ « on verra le maire avec son écharpe à côté du bûcheron ou du maçon; le noir Africain, qui ne diffère que par la couleur, marchera à côté du blanc Européen ; les intéressants élèves de l’institution des Aveugles, traînés sur un plateau roulant, offriront le spectacle touchant du malheur honoré. Vous y serez aussi, tendres nourrissons delà maison des Enfants- Trouvés, portés dans de blanches bercelonnettes ^ vous commencerez à jouir de vos droits civils trop justement recouvrés ». Au cours de la cérémonie,. « des milliers d’oiseaux, rendus à la liberté, portant à leur col de légères banderolles, prendront leur vol rapide dans les airs et porteront au ciel le témoignage de la liberté rendue à la terre ».
Le plan de la fête de l’Etre Suprême débute comme un programme de symphonie pastorale.
Les fêtes organisées par David produisirent un très grand effet. La pompe funèbre de Marat eut le caractère de deuil public qu’il avait voulu lui impri-
mer ; la fête de l’Etre Suprême eut un éclat extraordinaire ; Boissy d’Anglas en a, en quelques phrases célèbres, rappelé la magnificence.
Après le 9 Thermidor, il est vrai, les idées de David furent très vivement attaquées. M.-J. Chénier, dans un discours du 28 septembre 1794, rappela avec mépris « les oripeaux civiques et les guenilles à prétentions » dont étaient chargées ces fêtes, « fruits d’une imagination bizarrement stérile et du caprice en
délire » ; il se plaignit des sommes immenses d’après lui gaspillées : la seule fête du 10 août 1793 avait coûté à la nation 1.200.000 livres, et, de tout cela, il n’était resté « que des plâtres et des chiffons ».
Il ne semble pas que ces reproches fussent fondés.
Les vues de David furent originales et puissantes et leur mise en œuvre frappa les imaginations. Ces fêtes furent, en effet, très coûteuses, mais il n’est pas démontré qu’elles aient été inutiles. Michelet a, dans son livre du Peuple, plaidé éloquemment la cause des fêtes populaires et le ministre plénipotentiaire des Provinces Unies, de Blauve, n’exprimait probablement pas un sentiment exceptionnel, quand il félicitait David d’avoir rendu de grands services à la Révolution française, par les fêtes civiques que son génie avait dirigées h
Ce que Rubens faisait autrefois pour les archiducs quand il dessinait des modèles d’arcs de triomphe, David l’avait donc fait pour le peuple souverain. Mais il n’avait pas cessé d’être peintre, et si les Grecs et les Romains ne l’inspiraient plus, si même il ne travaillait plus d’une façon régulière, les événements le ramenaient par moments à sa palette et lui dictaient des œuvres d’un caractère nouveau.
A la suite du succès du dessin du Serment du Jeu de Paume, il avait, nous l’avons vu, reçu de la Constituante la commande de l’exécution du tableau qui