LA FIN DE LA REVOLUTION DAVID ET NAPOLÉON
David, après le 9 Thermidor, est à deux reprises incarcéré. — Ses rapports avec Bonaparte. — Premier peintre de l’Empire, il exécute le Sacre et les Aigles. — Léonidas. — Apogée de sa gloire.
E 9 Thermidor, David ne parut pas à l’Assemblée. Etait-il malade ? fut-il faible? quoi qu’il en soit, cette absence lui sauva la vie. S’il avait été là, il aurait été certainement décrété d’arrestation et entraîné dans la chute de Robespierre. Le i3 thermidor, il reparut à la Convention, au moment où André Dumont venait de le dénoncer dans les termes les plus violents : il essaya de se disculper.
Delécluze, enfant, le vit à ce moment : « Le peintre David était à la tribune, où il balbutiait quelques paroles sourdes, qu’il cherchait en vain à opposer à la fureur de plusieurs de ses collègues acharnés à le faire décréter d’accusation. Il était pâle et la sueur
DAVID 67
qui tombait de son front roulait de ses vêtements jusqu’à terre, où elle imprimait de larges taches ». « On ne peut concevoir, disait David, jusqu’à quel point ce malheureux [Robespierre] m’avait trompé. C’est par ses sentiments hypocrites qu’il m’a abusé et, citoyens, il n’aurait pu y parvenir autrement. »
Cette défense manquait-elle, comme on l’a dit, de dignité ? En somme, David ne niait pas son amitié pour Robespierre ; il ne rétractait aucun des actes qu’il avait accornplis. Il disait seulement qu’il était étranger à ce complot prétendu pour lequel étaient poursuivis les Robespierristes. Il ne varia pas dans ce système de défense.
Le 2 août, David avait été arrêté et enfermé à la maison des Fermes, où il jouissait d’une liberté relative; il fut, le i5 septembre, conduit au Luxembourg et soumis à un régime plus sévère. Délivré le 28 décembre, il s’abstint de reparaître à l’Assemblée et se retira, muni d’un congé de deux mois, à Saint-Ouen. Il y vivait tranquille quand, au lendemain du prairial, il fut de nouveau décrété d’arrestation et conduit à la maison d’arrêt des Quatre-Nations. Mis en liberté provisoire, le 3o août 1796, il bénéficia enfin de l’amnistie générale que la Convention vota avant de se séparer.
Au cours de cette période d’épreuves, David n’avait pas eu seulement à justifier sa conduite politique générale ; ses ennemis accumulaient contre lui des griefs particuliers. La section du Muséum,
guidée peut-être par les anciens académiciens, l’attaquait auprès de la Convention dans un réquisitoire violent. Il répondit par un mémoire éloquent, dans lequel il discutait un à un les dix-sept chefs d’accusations articulés contre lui et n’en laissait rien subsister. Il se défendait surtout d’avoir été le tyran des arts et d’avoir persécuté ses confrères.
A ces souffrances s’opposaient, il est vrai, des joies profondes. Sa femme, qui s’était séparée de lui par antipathie politique, revenait à lui quand elle le voyait menacé, déployait toute son activité pour le sauver et, de ce jour, lui témoignait une affection entière qui dura jusqu’à la mort. Boissy d’Anglas avait pris en main sa défense. Le peintre Vincent, qui aurait pu lui garder quelque rancune, avait refusé de s’associer aux haines dont il était l’objet. Ses élèves, enfin, avaient intercédé en sa faveur. Le 3o novembre 1794, dix-sept jeunes gens étaient venus réclamer à la Convention sa mise en liberté, par une démarche d’autant plus belle qu’elle était un acte de courage. L’adversité lui avait donc rendu le bonheur domestique et lui avait conservé ses amis.
D’ailleurs, dès le premier jour, il avait, semblet-il, reconquis le calme moral. Après avoir pris envers lui-même l’engagement, qu’il devait tenir, de ne plus abandonner son atelier pour la politique, il avait repris ses crayons et se retrempait dans le commerce de l’antiquité. A la maison d’arrêt des Fermes, il dessinait Homère récitant des vers aux
DAVID
Grecs attendris^ Deux filles faisant l’aumône au poète endormi. Au Luxembourg, il conçut le tableau des Sabines^ dans lequel, en exaltant le dévouement féminin, il voulait rendre un hommage indirect à sa femme. Aux Quatre-Maisons, il dessina le portrait de Jeanbon-Saint-André, détenu comme lui et qui l’aida peut-être à rédiger son mémoire justificatif. Il signait ces travaux : David in vinculis.
C’est dans sa première prison qu’il fit le portrait que conserve le Louvre et qui nous le montre, la palette à la main, avec cette tête obstinée qui marque plus de volonté que de génie.
Durant cette période où sa vie fut menacée, une seule chose n’avait jamais été révoquée en doute, c’était sa supériorité artistique : « Quant au talent de David, disait M. -J. Chénier, il n’est pas contesté ». Au Salon de l’an IV, alors qu’il était encore gardé à vue dans sa maison, il avait envoyé les portraits de M. et de Seriziat, et Amaury Duval, dans la Décade philosophique.^ avait à ce propos caractérisé « le grand maître » et rappelé son influence sur la marche de l’art français.
Aussi, lorsque, le 1 5 frimaire an IV, le Directoire désigna les quarante-huit premiers membres de l’Institut, David fut appelé à y siéger près de Van Spaendonck, Vien, Vincent, Régnault et Taunay.
Cette nomination, le soin qu’il prenait de vivre dans la retraite, le refus qu’il fit de s’associer au
jury du Salon de 1796, <( son opinion ayant toujours été pour une liberté absolue », semblaient assurer pour l’avenir son repos et sa tranquillité. Il signa la pétition présentée au Directoire par un grand nombre d’artistes contre le projet de ramener à Paris les chefs-d’œuvre que la victoire avait placés au pouvoir de la France, pétition qui, on le sait, fut écartée.
Il n’avait pas cessé, au reste, d’être un homme ardent et passionné, et, guéri à peine de la politique, nous le voyons figurer, en 1797, parmi les théophilanthropes qui essayèrent d’instaurer un culte nouveau et rationnel en France.
A la fin de 1796, David put se croire de nouveau menacé : la jeunesse royaliste ne dissimulait pas l’espérance d’une réaction prochaine et une nouvelle campagne était menée contre le peintre révolutionnaire. Il reçut à ce moment la visite d’un officier
d’état-major, Julien, qui venait lui offrir, de la part de Bonaparte, un refuge dans l’armée d’Italie.
C’est ainsi que commencèrent les rapports entre David et le futur empereur. Ce ne fut pas le peintre qui fit les premiers pas. Soucieux de l’attacher à sa gloire et de le faire concourir à ses desseins, Bonaparte travailla à le séduire. A son retour d’Italie, entouré de l’adulation universelle, il témoigna le désir' de voir David en particulier et consentit à venir poser dans son atelier. Il supporta, il est vrai.
Musée Calvet, Avignon.
DAVID
avec impatience, le métier de modèle ; la séance ne fut pas renouvelée et le portrait commencé ne fut pas achevé. Mais, quelques semaines plus tard, il pressait, sans succès, David de le suivre en Égypte.
David fut fasciné par Bonaparte, comme il l’avait été par Robespierre. Il conçut pour lui une admiration enthousiaste ; devant ses élèves, il l’appelait « son héros ». Ces sentiments ne pouvaient être alors taxés de servilité ; malgré sa gloire, Bonaparte était loin d’être tout-puissant ; ses amis redoutaient même pour lui la jalousie du Directoire.
Quand s’ouvrit le Salon de 1799, David, qui n’y avait pas exposé, fut élu le premier sur la liste du jury nommé par les artistes. Il achevait à ce moment son tableau des Sabmes^ mais, au lieu de le réserver pour le Salon de 1800, il résolut d’en faire une exposition particulière et payante. A partir du 3o frimaire an VIII, les Sabines furent exposées au Louvre, dans l’ancien local de l’Académie d’architecture : le billet d’entrée, avec le livret explicatif, coûtait un franc quatre-vingts centimes.
Cette innovation, d’autant plus contraire aux habitudes reçues, que l’entrée aux expositions annuelles était alors absolument gratuite, suscita, de la part des artistes et des journalistes, de violentes attaques.
L’exposition des Sabines obtint un succès d’engouement. Le tableau était célèbre avant d’être connu et Ducis l’avait décrit dans la séance solennelle de l’Ins-
titut du 20 vendémiaire an VIL Malgré le prix élevé d’entrée, malgré la nudité des héros de David, nudité plus choquante, alors que la patine du temps ne l’avait pas atténuée, on se pressa au Louvre. Un vaudeville joué à rOpéra- Comique, le Tableau des Sabines^ confirma cette vogue. de Bellegarde, qui avait posé pour la figure d’Hersilie , apparaissait en public coiffée comme l’héroïne Sabine. L’exposition dura jusqu’en 1804 et rapporta à l’artiste plus de 72.000 francs.
Bonaparte vint voir les Sabines ; il reprocha à David l’immobilité de ses personnages et le piqua beaucoup par cette observation. Il était à ce moment Premier Consul; les destinées de la France lui appartenaient. Il continuait à témoigner une grande faveur à David, venait souvent le prendre à son atelier du Louvre pour visiter les différents quartiers de Paris, évoquer avec lui les projets d’embellissement conçus par le Comité de Salut Public et en élaborer de nouveaux.
Cette amitié toute puissante effaçait le souvenir de la demi-disgrâce politique dans laquelle David avait vécu plusieurs années ; elle paraissait destinée à lui restituer quelque chose de l’autorité qu’il avait exercée sur les arts pendant la Terreur. L’opinion était d’ailleurs lasse de liberté; dans l’art comme en politique, elle réclamait une dictature.
En janvier 1800, le bruit courut que David était appelé à une direction des Beaux-Arts : les artistes
DAVID
furent bien éloignés de s’en irriter, et plusieurs d’entre eux lui adressèrent une lettre collective pour se recommander à lui.
Le rôle que ses confrères lui assignaient par avance, David ne devait jamais l’exercer. Nommé peintre du gouvernement, le 7 février 1800, il déclina c( une place qui ne paraîtrait devoir être profitable qu’à lui seul et nullement à l’art et aux artistes, objets uniques de sa sollicitude ».
Au lendemain du sacre. Napoléon nomma, le 18 décembre 1804, David son premier peintre. Ce titre fastueux, renouvelé du siècle de Louis XIV, David ne le refusa pas, et il eut le tort de le prendre au sérieux; à plusieurs reprises, il essaya de se faire attribuer des droits effectifs et d’intervenir dans la direction des travaux officiels. Ces tentatives échouèrent.
Non seulement Napoléon refusa à David les fonctions que celui-ci sollicitait, mais il fut loin d’être généreux envers lui, et le règlement des grands travaux qu’il lui commanda provoqua des difficultés de toute sorte et obligea, trop souvent, l’artiste à des démarches humiliantes. Au fond. Napoléon, là comme partout ailleurs, ne se souciait que de lui-même. Il affectait de grands égards envers David, parce qu’un grand prince doit protéger les artistes; il sentait d’ailleurs, que David était une force et il essayait de canaliser cette force à son profit : en soutenant David, il ne songeait qu’à sa propre gloire.
En 1800, au retour de la campagne d’Italie, le Premier Consul avait demandé à David de le peindre (c calme sur un cheval fougueux ». Il avait, d’ailleurs refusé de poser, alléguant que la ressemblance de détail était inutile et qu’il suffisait de fixer son caractère et sa physionomie. C’est pour répondre à ce désir que David le représenta au Mont Saint-Bernard. Il se fit aider par Gérard.
Le tableau fut exposé dans la salle des Sabines. I/opinion blâma très vivement ce procédé et la presse renouvela ses sarcasmes contre les exhibitions payantes. Il avait, vers le même temps, commencé le portrait de Récamier, qui resta inachevé, soit
qu’il eût été blessé de savoir qu’elle se faisait aussi peindre par Gérard, soit qu’il mît quelque coquetterie à ne pas se faire voir à son modèle avec les lunettes qu’il était obligé de porter pour travailler, depuis l’époque du Directoire.
Napoléon, qui l’avait nommé membre de la Légion d’honneur le 18 décembre i8o3, l’invita à assister au sacre et aux cérémonies officielles de son intronisation, pour en retracer le souvenir sur la toile. David reçut la commande de quatre tableaux, représentant : le Sacre de l’Empereur et le couronnement de l’Impératrice^ — l’Intronisation de Leurs Majestés à Notre-Dame^ — la Distribution des aigles au Champ de Mars et l’Arrivée de l’Empereur et de l’Impératrice à l’Hôtel de Ville. Chacun de ces tableaux devait avoir neuf mètres et demi de long sur six mètres de haut.
DAVID
Avant de se mettre à l’œuvre, il fut chargé de peindre le portrait de Pie VII. On raconte que le pape, enfermé avec l’artiste, tremblait en face de l’homme qui avait voté la mort de son roi et serait bien capable de mettre à mal un pauvre pontife de papier mâché^ tandis que David, avec son enthousiasme ordinaire, subissait l’ascendant de ce chef de.
l’Eglise que les circonstances humiliaient et qui jouait avec tant de dignité un rôle difficile.
Le portrait du pape fut exposé dans la galerie du Sénat, premier noyau de notre musée du Luxembourg, où furent également transportés les Horaces et le Brutus que David avait jusque-là conservés. Depuis longtemps David n’avait plus exposé publiquement, et le concours qui se produisit au Sénat montra la popularité dont jouissait le chef de l’école française.
Cependant David travaillait à ses grands tableaux; il avait commencé par le Sacre et par VHôtel de Ville. Une pareille entreprise ne supposait pas seulement un puissant effort artistique. L’effort matériel pour couvrir cinquante-six mètres carrés, la nécessité de travailler sur une échelle, étaient trop lourds pour un homme qui approchait de la vieillesse. David dut se faire aider. Il rencontra un auxiliaire dévoué et intelligent dans la personne de Rouget, second prix de Rome de 1802.
Monté sur un échafaudage. Rouget peignait, tandis que David assis dans un fauteuil le surveillait.
prêt à prendre la palette pour achever une forme ou donner l’accent à un modelé.
D’autres difficultés entravaient la verve de l’artiste. Il fallait obtenir des personnages qui avaient figuré dans ces cérémonies officielles quelques séances déposé ; il fallait subir leurs doléances, et tenir ferme contre la prétention qu’avaient les moindres d’entre eux d’accaparer les places le plus en évidence. Enfin, l’ordonnance même adoptée par l’artiste devait être examinée par le protocole et soumise au jugement de l’Empereur.
La composition des Aigles était achevée et David avait représenté l’impératrice Joséphine assise sur un trône derrière l’Empereur, lorsque Napoléon épousa Marie-Louise. Il fallut alors, pour ne pas offusquer la nouvelle impératrice, effacer l’image de Joséphine et, pour dissimuler le vide que cette disparition laissait, David se vit obligé décamper dans une attitude théâtrale Eugène de Beauharnais, qu’il avait d’abord peint dans une pose plus réservée.
L’intervention de l’Empereur fut quelquefois moins malheureuse : dans ce même tableau des Aigles^ David avait d’abord figuré une Victoire planant au-dessus des drapeaux sur lesquels elle versait des lauriers. Napoléon fit effacer cette malencontreuse allégorie. Pour le Sacre^ David avait d’abord représenté le pape les deux mains sur ses genoux. Napoléon déclara avec brusquerie que le pontife n’était pas venu de si loin pour ne rien faire, et David corrigeant
DAVID
son œuvre, attribua à Pie VII le geste de la bénédiction. David avait dessiné l’empereur posant, d’un geste emphatique, la couronne sur sa propre tête ; la figure était entièrement peinte lorsqu’il fut invité à l’effacer et à choisir l’épisode du couronnement de l’impératrice : il y consentit, et la comparaison entre le premier projet conservé par un superbe dessin et l’œuvre définitive montre que la correction fut heureuse.
Le Sacre était achevé quand Napoléon rentra en France après Tilsitt. Le 4 janvier 1808, il vint en grande pompe, accompagné de l’impératrice et d’une suite nombreuse, examiner l’œuvre dans l’atelier de l’artiste. Il la contempla longuement^ en analysa les différents groupes, puis, avant de se retirer, il s’approcha de l’artiste, et le grand comédien, retirant son chapeau : « David, dit-il, je vous salue ».
A l’issue du Salon de 1808, où le Sacre avait été exposé, David fut promu officier de la Légion d’honneur. Il fut cependant obligé de renoncer à l’Arrivée à l’Hôtel de Ville^ dont il avait déjà arrêté la composition, ainsi qu’à l’Intronisation, Des quatre tableaux commandés primitivement, il n’en exécuta que deux, le Sacre et les Aigles,^ et il ne fut plus non plus question de la galerie que Napoléon avait projetée pour recevoir les témoignages de sa gloire.
La Distribution des aigles avait été exposée au Salon de 1810, où les critiques lui furent aussi peu
ménagées que les éloges. A partir de ce moment, David ne reçut plus de commande officielle : il sollicita en vain de travailler à la décoration du Louvre, et, repoussé dans cette offre, il se remit au Léonidas ébauché sous le Consulat et abandonné depuis i8o5. Le tableau avança lentement. David vieillissait; de très graves soucis vinrent plusieurs fois l’arrêter : son gendre, le général Meunier, fut grièvement blessé à Leipsig; son fils Eugène disparut, et l’on crut pendant plusieurs semaines à sa mort.
L’œuvre n’était pas achevée quand le trône de Napoléon s’écroula. Retiré dans son atelier de l’église de Cluny, David ne fut pas inquiété. Cependant, quand eut lieu la distribution des prix de Rome, on essaya de le dissuader d’assister à une séance que le duc d’Angoulême et Wellington devaient présider. 11 refusa de s’abstenir; dans la proclamation du palmarès, le secrétaire perpétuel Le Breton négligea de rappeler qu’il était le professeur de Rioult et de Léopold Robert, qui avaient les seconds prix, l’un de peinture, l’autre de gravure.
Léonidas était enfin terminé ; il ne l’envoya pas au Salon de 1814 et l’exposa dans son atelier, ce qui fut l’occasion d’une manifestation de la part des impérialistes.
Quelques jours plus tard. Napoléon, revenu de l’île d’Elbe, faisait une visite solennelle à son pre-
La Maraîchère (1795).
Musée de Lyon.
DAVID
mier peintre, qu’il nommait commandeur de la Légion d’honneur; de son côté, David reconnaissant signait Pacte additionnel. Waterloo et la seconde Restauration vinrent interrompre cette fortune éphémère.
Les années que nous venons de rappeler furent les plus brillantes de la carrière de David. Il n’était pas seulement le premier peintre de l’empereur, il était, de l’aveu universel, le premier peintre de la France et de l’Europe. Ses ennemis mêmes ou ses envieux étaient obligés de reconnaître sa supériorité.
Ni Vincent, ni Régnault, n’étaient de taille à lui être opposés. Tous deux reflétaient, d’ailleurs, d’une façon plus pâle, les idées dont David demeurait l’expression la plus parfaite. Le seul peintre qui, par son génie, eût pu devenir son rival de gloire, Prud’hon, demeurait isolé, non qu’il fût persécuté par David, qui n’avait ni l’intention, ni le pouvoir de le proscrire, mais parce que ses tendances ne répondaient pas au goût du jour.
Dans l’opinion publique, les seuls rivaux de David étaient ses propres élèves, ou, du moins, des artistes qui s’étaient formés d’après ses principes. En i8o5, le secrétaire perpétuel de la classe des Beaux-Arts de l’Institut, Le Breton, publia un rapprot sur la situation de l’art en France depuis 1789. Il y servit les rancunes des ennemis de David, mais il ne put si bien faire que l’aveu de l’action
de David ne lui échappât. Pour le desservir, il ne trouva rien de mieux que de passer sous silence ses œuvres les plus remarquables, en s’étendant, sans limites, sur les productions de Gérard et de Girodet : c’était, involontairement, en rabaissant l’artiste, exalter le professeur.
A plusieurs reprises, des cabales essayèrent de sacrifier David à une réputation nouvelle. Après le succès du Retour de Marcus Sextus^ on voulut lui opposer Guérin qui déjoua cette intrigue par sa modestie. Plus tard, ce fut Girodet que l’on mit en avant et Girodet ne déclina pas absolument ce rôle.
L’empereur avait décidé que des prix d’encouragement seraient décernés, tous les dix ans, à l’auteur du meilleur tableau d’histoire et à celui du meilleur tableau représentant un sujet honorable pour le caractère national. Ces prix devaient être décernés pour la première fois en i8io. David se mit sur les rangs, pour les deux concours, avec les Sabines et le Sacre,
Le jugement était confié à l’Institut et le rapport de Le Breton nous a montré l’esprit dont l’Institut était animé. Cependant, par 20 voix contre i, David obtint le prix national, une distinction particulière étant accordée à Gros pour les Pestiférés de Jaffa; mais, pour l’histoire, 19 voix contre 4 accordèrent le prix à Girodet pour la Scène du déluge et par i3 voix seulement contre 9, une mention des plus honorable fut attribuée aux Sabines.
Le temps a révisé ces jugements. Nous hésiterions aujourd’hui à proclamer la supériorité du Sacre sur les Pestiférés; mais, par contre, le Déluge est lourdement tombé de la gloire factice dont on l’avait entouré, et nos suffrages se porteraient peut-être sur un autre concurrent, sur Prud’hon, qui avait présenté la Justice et la Vengeance célestes poursuivant le Crime,
L’opinion publique ne s’inclina pas devant la décision du jury. Ceux-là mêmes qu’enthousiasmait la Scène du déluge estimaient qu’on avait été injuste envers les Sabines en leur attribuant une récompense qu’elles partageaient avec d’autres œuvres.
Alexandre Lenoir, dans le Journal de Paris,, publia une longue apologie de David. Il rappelait qu’on lui devait « l’exécution de plusieurs tableaux de premier ordre, ainsi que l’introduction en France du grand style et du bon goût dans la peinture, comme dans les arts dépendant du dessin » et, de plus, « la formation d’une école dont les chefs honoraient l’Europe et pouvaient se mesurer avec les grands maîtres de l’ancienne école d’Italie ».
Cette école glorieuse, dont Lenoir proclamait fort à propos l’importance, entourait David d’une auréole qu’il était impossible de lui contester, et qui, à défaut de toute supériorité personnelle, lui aurait assuré une place prépondérante au milieu des artistes de son temps.
Parmi ses plus anciens élèves, Gérard, Girodet,
Gros, étaient devenus ses rivaux, et si Gérard lui montrait de la froideur, si Girodet ombrageux lui témoignait peu d’égards. Gros, dont le génie original aurait justifié l’indépendance, lui témoignait, en toute occasion, une déférence filiale. De leurs succès à tous, il rejaillissait quelque chose sur leur maître.
A cette première génération d’élèves, avaient encore appartenu Isabey, dont David appréciait hautement le talent; Fabre ; Wicar; Hennequin, concurrent du grand prix de 1 8 1 o, avec ses Remor^ds d'Oreste; Devosge, le fondateur de l’Ecole des Beaux-Arts et du musée de Dijon, et le malheureux Topino-Lebrun, qui paya de sa vie son exaltation politique et fut exécuté en 1800 comme complice de l’attentat de Ceracchi et Aréna contre le Premier Consul. Le plus remarquable de tous eût été peut-être Drouais, mort au début d’une carrière éclatante.
A la suite de cette première génération, l’atelier de David, jusqu’aux dernières années du siècle, avait été beaucoup moins favorisé. Delécluze, qui le fréquenta alors, y coudoya peu de véritables artistes. Puis, de nouveau, les talents y germèrent, destinés à une notoriété immédiate ou plus lointaine, et les élèves de David se disputèrent les récompenses académiques et les faveurs de la foule. En 1808, on comptait parmi les exposants quarante-trois élèves de David; en 1810, il y en avait soixante-trois. Abel de Pujol, Schnetz, Granet, Bergeret, Rouget, Gaminade, commençaient à se faire connaître. A côté
Cliché Braun, Clément et C><?.
Portrait de Seriziat (1795).
Musée du Louvre.
DAVID
d’eux, s’il n’avait pas vécu à Rome dans un hautain isolement, il aurait fallu citer Ingres, mais Ingres, à qui l’avenir était réservé, passait alors pour un artiste chimérique et dévoyé.
Neuf fois le grand prix de Rome, sept fois le deuxième premier grand prix, fut décerné à un élève de David, mais l’influence de David ne s’arrêtait pas à la peinture : sculpteurs et graveurs venaient lui demander des leçons. Sur la liste d’environ quatre cent vingt-cinq élèves de son aïeul que Jules David avait pu reconstituer figurent une vingtaine de graveurs, entre autres Urbain Massard et Léopold Robert (ce dernier prix de Rome de gravure avant de se consacrer à la peinture); une vingtaine de sculpteurs, parmi lesquels Rude, David d’Angers, Bartolini, Espercieux, Rutxhiel et Dumont, et quelques architectes comme Huyot. Des étrangers, belges, italiens, allemands, grecs même, venaient bénéficier de cet enseignement renommé.
Entouré de cet état-major brillant et nombreux, David exerce un prestige incomparable : il illustre l’art français, il en assure l’avenir, et Casimir Delavigne s’écrie en i8i5 :
Le laurier de David, de lauriers entouré,
Fier de ses rejetons, enfante un bois sacré Qui protège les arts de son ombre éternelle.
Le lustre que lui donnait cette situation exceptionnelle ne suffit pas toujours à David. Il eut la fai-
blesse, en 1808, lors de la création de la noblesse impériale, de faire transformer son titre de membre de la Légion d’honneur en celui de chevalier, et de se constituer des armoiries.
Sa vie privée témoignait pourtant d’habitudes de simplicité. Il avait de nombreuses et brillantes relations, mais il se prodiguait peu. Sa tenue, qu’il avait conservée élégante même sous la Terreur, avait quelque chose de réservé et de grave, et il était d’une extrême politesse.
Il habita au Louvre jusqu’en l’an XII, puis rue de Seine jusqu’en 1811 et ensuite rue d’Enfer n^ i3. Il vivait de la vie de famille. Il recevait volontiers à dîner ses amis. Sa principale distraction était, le soir, le théâtre ; les comédiens du Théâtre-Français lui avaient accordé ses entrées et l’on sait l’amitié qu’il avait pour Talma. Souvent aussi, il passait la soirée chez les Mongez. Mongez était peintre et son élève; la malignité publique accusait David de collaborer à ses œuvres. Près de ses amis, durant la conversation, il s’amusait à dessiner, et l’on avait soin de lui préparer papier et crayons. Il aimait la musique, avait joué du violon et était passionné pour la musique italienne, qu’il mettait fort au-dessus de la musique allemande.
Ses élèves, auxquels il témoignait une bienveillance et une affection sincères, l’aimaient beaucoup. Il participait volontiers à leurs fêtes et conserva avec quelques-uns d’entre eux des relations que la mort
DAVID
seule rompit. Le dimanche matin, il les recevait : on le trouvait, en hiver, au coin du feu, en train de fumer sa petite pipe en terre; en été il se tenait dans son jardin, près du monument qu’il avait élevé à Drouais.
Pendant longtemps sa maison avait été gaie et animée : deux garçons et deux filles y grandissaient. Puis le vide s’était fait : Taîné des jeunes gens, Jules, d’un tempérament très sérieux, était allé achever ses études à Gœttingue, puis était devenu successivement vice-consul à Civita Vecchia et sous-préfet de Stadten (Hanovre). Le cadet, Eugène, impétueux et peu appliqué, s’était engagé en 1804.
Les deux sœurs avaient épousé deux officiers, le colonel Meunier et le général Jeannin. Sans parler des alarmes éprouvées au lendemain de la bataille de Leipsig, David, dans les dernières années de l’Empire, vivait dans de perpétuelles craintes pour la vie de ses fils et de ses gendres.
Pendant les Cent jours, il eut un instant de joie. Son fils Jules était désigné pour une préfecture, l’autre était nommé chef d’escadron ; le baron Meunier, mis en disponibilité par les Bourbons, était replacé à la tête d’une division de la garde, et le baron Jeannin fait général de division en janvier i8i5, recevait un commandement à l’armée du Nord.
Ce bonheur devait être de courte durée.