CHAPITRE VI
l’esthétique DAVIDIENNE. DAVID CHEF d’ÉCOLE.
David, peintre d’histoire, est le chef de l’Ecole française. — Il enseigne le respect de la vérité corrigée par la recherche du beau idéal et l’imitation de l’antique. — Objet plastique de l’art. • — Choix des sujets, — Composition. — Dessin et couleur. — Moralité de l’art. — Succès de cette doctrine.
ous avions, jusqu’en 1789, essayé de suivre pas à pas les progrès de la pensée artistique de David. A partir de cette date, entraînés par le récit des événements, nous avons seulement signalé au passage les principaux ouvrages de l’artiste, rappelant les circonstances au milieu desquelles il les avait produits, mais sans en tenter ni l’analyse ni la critique.
Il est temps, à présent, de nous arrêter, de rassembler en un corps des observations qui, présentées d’une façon fragmentaire, auraient perdu de leur valeur et d’essayer d’expliquer ce que fut, en réalité, l’homme que l’on qualifiait, sans contestation, de chef de l’École française.
Au cours de cette période de vingt-cinq années
Portrait de Seriziat (1795).
Musée du Louvre.
DAVID
qui est celle de sa plénitude, David a signé des pages très remarquables; il a beaucoup produit, autant du moins que le permettaient des idées qui, nous le verrons , écartaient l’improvisation dans l’exécution comme dans la pensée. Mais on se tromperait si, pour caractériser son œuvre et son influence, on entreprenait d’analyser, sans choix,, cette production. En réalité, les ouvrages qui, à nosyeux, ont pris une importance et un intérêt plus considérable, le Sacre par exemple ou le Pape Pie VII ^ n’avaient, pour les juges de l’empire, qu’une valeur secondaire; tableaux de genre ou portraits^ ils s’effacaient devant les tableaux dliistoîre ^ c’est-à-dire devant les œuvres dont les sujets étaient empruntés à l’antiquité classique ou à la mythologie.
En vertu de ce préjugé, dans la pensée descontemporains de David et de David lui-même, les- Sabines et Léonidas étaient les véritables titres de sa gloire; c’est par eux qu’il dominait l’École française, c’est à les étudier qu’il conviait ses élèves, et que, peintre d’histoire, il formait à son tour d’autres peintres d’histoire.
Aussi, bien qu’il n’ait, durant ces vingt-cinq années, exposé que deux tableaux d’histoire, tableaux: restés longtemps sur le chantier, abandonnés puisrepris, et dont le second ne fut achevé que plus de cinq ans après sa conception, c’est là qu’il faut tout d’abord l’étudier. Nous examinerons donc, dans ce.' chapitre, David peintre d’histoire, chef d’école et
professeur, avant d’aborder l’étude de tant d’œuvres si grandes pour nous, mais qui furent, tout d’abord, considérées comme secondaires.
L’esthétique que David, peintre d’histoire, a appliquée, nous savons qu’il ne l’avait pas créée. Il ne prit jamais le soin de l’exposer théoriquement. Une seule fois il s’est cru, lors des Sabines^ obligé de s’expliquer sur un point d’ailleurs important: l’usage systématique du nu; mais il l’a fait sans essayer de prouver des principes généraux qu’il considérait comme acquis. Dans son enseignement oral, il parlait peu, empêché qu’il était d’ailleurs par son infirmité et se lançait rarement dans les vues théoriques. Sa pratique n’a pas été le développement impeccable d’une doctrine unique. Après avoir évolué jusqu’à Brutus, il a continué à osciller : les Sabines ne sont pas tout à fait la même chose que Léonidas. Parallèlement à lui, d’autres peintres, Vincent ou Régnault, ont donné à la jeunesse des enseignements analogues aux siens.
Mais, il convient de l’ajouter, les variations de David n’étaient que des nuances qui ne compromettaient pas les vérités essentielles; ses rivaux manquaient d’autorité et paraissaient entraînés par son exemple. En dépit des réserves que nous venons de présenter, il y avait bien, dominant la France artistique, une esthétique davidienne.
Tout d’abord, aux yeux de David, la peinture
DAVID
n’est pas un métier; l’habileté technique ne constitue pas l’artiste : « il est bien pénétré, dit-il d’un jeune homme dont il veut faire l’éloge, qu’on n’est pas peintre parce qu’on tient une palette à la main ^ ». La main doit obéir à la tête et l’artiste véritable est avant tout celui qui a des idées saines sur son art.
Pour concevoir ces idées, il faut un certain degré de développement intellectuel; David, dont le bagage paraît avoir été assez mince, exige de ses élèves une culture générale : « Girodet, dit-il, entra chez moi jeune, au moment où il venait de finir ses études, car c’était une condition que je mettais en acceptant un élève ; je voulais qu’il sût au moins le latin ^» . Ceux qui suivent ses leçons sentent le besoin de s’instruire. Léopold Robert occupe ses loisirs à lire Thucydide, Xénophon et Bossuet ^ Ainsi préparé, l’artiste peut comprendre l’objet véritable de son art. Cet objet, c’est l’imitation de la nature : « Le seul moyen [pour acquérir un talent sûr], dit-il à un élève, est de voir et suivre la nature^». En toute occasion David professe le respect de la vérité. Quand ses élèves copient le modèle vivant, il s’attache à éviter dans la pose l’artifice ou le recherché. Lui-même ne dessine rien sans le modèle; il est l’ennemi de la convention, a l’horreur