‹ Louis DavidChapitre 32 sur 43 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l’esthétique DAVIDIENNE — DAVID RÉALISTE

Par toute une partie de son œuvre, David échappe à ses propres théories. — Peintre de la Révolution et de l’Empire; effort pour créer un genre iconique; tableaux commémoratifs. — Peintre d’admirables portraits.

AViD croyait avoir établi sa gloire sur les Hoj'aces, Socrate et les Satines. Le Sacre les Aigles^ n’étaient, à ses yeux, que des (( tableaux de circonstances » ; le portrait de Récamier ou celui des Seriziat, des travaux de commande ou des tributs payés à l’amitié.

Cette opinion, il la partageait avec ses contemporains, et le dogme de la hiérarchie des genres semblait lui donner une valeur absolue. Tant que dura son règne artistique, elle ne fut pas ébranlée.

Les années s’écoulèrent ; des révolutions nouvelles transformèrent le goût public; les tableaux d'histoire perdirent leur prestige ; les leçons qu’ils dictaient cessèrent d’être des oracles : David fut regardé comme un peintre froid, déclamateur et ennuyeux. C’est alors seulement qu’on commença

DAVID

à reconnaître le mérite de ses autres œuvres. Les Aigles, le Sacre^ bénéficièrent de ce mouvement et sauvèrent leur auteur du discrédit complet qui le menaçait.

Puis, les portraits sortirent peu à peu des collections particulières pour entrer dans les musées. On s’aperçut que David avait été un portraitiste de premier ordre et la gloire du « chef de l’école française » se trouve aujourd’hui établie sur des bases nouvelles et appuyée sur des titres sur lesquels il n’avait pas compté.

Fort heureusement pour sa mémoire, David ne fut pas seulement le théoricien guindé, artificiel et scrupuleux, que nous avons analysé dans notre précédent chapitre; fort heureusement, il ne prit pas toujours le pinceau pour illustrer ses doctrines. L’homme passionné et impressionnable, qui avait rompu si bruyamment avec les traditions artistiques de ses maîtres, qui avait mis tant de chaleur à défendre une esthétique si froide, l’esprit mobile qui s’était jeté à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire pour devenir bientôt après l’admirateur enthousiaste de Bonaparte, n’était pas uniquement peintre par effort de volonté; il avait des qualités spontanées et fortes qu’il ne devait pas étouffer toujours. Livré à lui-même, il aurait perpétuellement, comme le moine dans sa cellule, refréné son tempérament. Il aurait, comme il le fit en effet de 1781 à 1789, ajouté chaque année une toile antique à une autre toile

antique. Les circonstances lui furent, malgré lui, favorables ; elles le forcèrent à sortir de son atelier, à se mêler à des contemporains : empoigné par la Révolution, il ne lui suffit pas de la servir de son activité; il mit à son service son génie. Spontanément il commença à la célébrer et bientôt son pinceau fut réquisitionné par la Convention comme l’étaient toutes les énergies républicaines. Ensuite, quand Bonaparte fut devenu son héros, il s’offrit aussi tout d’abord à le peindre, pour être ensuite contraint, pour ainsi dire, à le faire.

C’est ainsi que, de 1789 à i8i5, il ne peignit que deux grands tableaux d’histoire et fut presque constamment occupé à des œuvres pour lesquelles il ne s’était pas, par avance, imposé de doctrine. Le beau idéal, la nudité poétiquement considérée, les draperies en tuyaux d’orgue, l’Apollon du Belvédère et le vase Médicis, tout l’arsenal des moulages et des formules, n’étaient plus d’usage quand il s’agissait de peindre le Serment du Jeu de Paume^ Marat ou le Passage du mont Saint-Bernard, Bien malgré lui, David se trouva émancipé.

S’il n’eût été qu’un rhéteur, il aurait été désemparé ; mais il était vraiment peintre et il se montra d’autant plus grand qu’il sut davantage oublier les règles et se livrer à ses instincts spontanés. Ces jours-là, son génie, doublement faussé, et par l’éducation qu’il avait reçue écolier, et par celle qu’il s’était donnée pour se débarrasser de la première, se

Musée du Louvre

révéla sous son aspect véritable, épris de vérité et de sincérité réaliste.

Il n’était pas né pour faire chanter la lumière ou la couleur et, malgré sa volonté obstinée, il n’était pas organisé non plus pour célébrer la beauté. Mais il avait un amour ardent de la réalité et il était capable de la traduire.

Quand il peignait le groupe des femmes du Brutus^ un des modèles, épuisé de fatigue, s’était évanoui : « Ne la réveillez pas, s’était-il écrié, il n’y a pas de danger pour elle. Attendez encore. Que c’est beau ! Quel beau mouvement »; et il avait continué son dessin. Ses ennemis politiques l’accusaient d’avoir, dans les journées de Septembre, parcouru les rues, le crayon à la main, dessinant tranquillement les mourants que l’on jetait sur les morts. « Que faitesvous là, monsieur David, lui aurait dit Reboul, député de l’Hérault? — Je saisis, aurait répondu le peintre, les derniers mouvements de la nature dans ces scélératsh » En tout cas, l’on connaît le croquis sinistre qu’il fit de Marie-Antoinette conduite sur la charrette à l’échafaud.

Quand il entreprend de peindre le corps de Lepelletier de Saint-Fargeau, il fait chercher par Népomucène Lemercier un poulet et un couteau, recouvre le cadavre d’un drap et asperge ce drap du sang du poulet ^ Voilà son tempérament intime. Vienne l’oc-

Page 1