‹ Louis DavidChapitre 34 sur 43 · I. Roger Marx, Études sur l'École française. Un siècled'arty · texte numérisé non relu

I. Roger Marx, Études sur l'École française. Un siècled'arty

droite, les officiers qui présentent les drapeaux qu’ils viennent de recevoir. Cette disposition offre quelque chose de très défectueux que David n’a pu éviter. La toile reste vide dans l’angle supérieur de droite et la composition n’est pas équilibrée.

Le groupe impérial est, de beaucoup, le mieux venu. L’empereur le domine avec un geste puissant qu’il n’avait pas dans la première esquisse, conservée au Louvre et dont nous donnons la reproduction. Les ambassadeurs, entre autres le nonce et l’envoyé de la Porte, se sont substitués, au premier plan à gauche, à un groupe insignifiant de femmes. Le groupe des maréchaux, remanié, a acquis une ampleur et un élan qui lui manquaient tout d’abord. Malgré l’emphase de certaines attitudes, toute cette moitié est digne du Sac7'e.

L’autre partie est très inférieure. Pourtant elle a considérablement gagné depuis sa première conception : les drapeaux y étaient mesquins, les uns verticaux, les autres presque horizontaux; en les inclinant tous en avant, en déployant ceux qui sont élevés et en les laissant flotter au vent, David leur a communiqué quelque chose du mouvement qu’il recherchait. Malheureusement, ces officiers qui, dans sa pensée, accourent enthousiastes, empressés à offrir à Napoléon leur énergie et leur vie, forment un ensemble confus à l’œil; leurs attitudes sont forcées, disloquées, si raides qu’on les accuserait d’être fausses si l’on ignorait le soin avec lequel elles ont été étudiées.

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Formées de deux parties inégales, les Aigles sont un tableau manqué. La destinée, d’ailleurs, ne leur a pas été favorable. Exposées à Versailles, elles souffraient autrefois de la comparaison avec le Sacre qui soulignait les tares de leur ordonnance; aujourd’hui que le Sacre est au Louvre, la Bataille des Pyramides de Gros, qui l’a remplacé, souligne, par sa couleur vibrante et outrancière, leur faiblesse pittoresque.

On oubliait, à voir le Sacre^ que David eût consacré sa vie à l’admiration de la sculpture gréco-romaine ; on est obligé, devant les Aigles^ de s’en souvenir. Les fautes qu’il a commises viennent en partie de la contrainte qu’il a exercée sur son tempérament; elles sont aussi dues à l’inexpérience. Dans les gestes automatiques, dans les formes gonflées dont il a gratifié quelques-uns de ses héros, il est trop facile de retrouver le souvenir des plâtres trop longuement interrogés.

Après le Sacre et les Aigles^ David devait peindre V Intronisation et V Arrivée de VEmpereur à VHôtel de Ville ; il semble qu’il n’ait fait aucune étude pour le premier de ces sujets; pour le second, au contraire, il avait avancé fort loin les travaux préparatoires quand la commande fut suspendue.

Le dessin achevé de V Arrivée permet de juger ce qu’aurait été l’œuvre et d’affirmer qu’elle eût été remarquable. La composition, très supérieure à celle des avait moins d’ampleur et de solennité, mais

plus de variété et de richesse, plus de liberté que celle du Saci'e.

Le carrosse dont descendait l’Impératrice, le cheval qui piaffait à gauche, les gens du peuple qui forçaient les cordons de la garde pour aller implorer ou remercier l’empereur, la fanfare jouant un air triomphal, la foule enthousiaste et, d’autre part, l’architecture solennelle de l’Hôtel de Ville, les tribunes officielles et le cortège des fonctionnaires, tout cela formait un contraste piquant et des masses savamment équilibrées. Dans ce dessin trop peu connu, il y a une vérité photographique à laquelle l’exécution n’aurait peut-être pas ajouté grand’chose et qu’elle eût probablement refroidie. Quel dommage, cependant, que David n’ait pas eu le loisir de l’aborder!

Pour importants que nous soient apparus les ouvrages que nous venons d’analyser, ce n’est pas, cependant, sur eux que se fonde aujourd’hui la gloire de David. Ils ont préservé son nom en un temps où, comme chef d’école, il était condamné ; il ne nous sont pas devenus aussi étrangers que les Horaces ou les Sabines ; pourtant le plaisir que nous y prenons a quelque saveur archéologique. Nous nous plaisons à les situer dans l’évolution de l’art français; nous admirons qu’ils aient pu être, à l’époque où ils ont paru, tels qu’ils ont été, mais nous sentons qu’aujourd’hui nos artistes ne les concevraient plus et

L’Arrivée des Souverains [a l’Hôtel de Ville (i8o3)

Dessin. — Musée du Louvre.

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surtout qu’ils ne les exécuteraient plus de la même façon.

Il est, au contraire, une partie de l’œuvre de David longtemps négligée et qui, chaque jour, nous touche davantage. Si David se soutient aujourd’hui, c’est surtout comme peintre de portraits.

Il en a peint toute sa vie, pour des amateurs qui les lui payaient, pour des amis, pour des parents. Il l’a fait par passe-temps, par distraction, assurait-il, pour se reposer de ses grands travaux; il s’est presque excusé de se livrer à un genre si secondaire et il plaignait sincèrement ceux de ses confrères qu’il voyait, pour vivre, obligés à des besognes lucratives, comme aussi il blâmait ceux qui prostituaient leurs pinceaux à peindre des Laïs et des Phrynés.

Ses contemporains ont partagé ses sentiments : ils se sont peu arrêtés à ses portraits et, s’ils leur ont donné parfois des louanges justes et mêmes vives, il ne leur est pas venu à l’esprit que l’on pût exalter pour un mérite si inférieur un peintre d’histoire et le chef de l’École française. D’ailleurs, ils avaient des portraitistes attitrés qui le disputaient sur ce point à David et, sans doute, l’emportaient à leurs yeux. Mme Vigée- Lebrun leur apparaissait certainement comme beaucoup plus séduisante et plus habile que le peintre de Mme Récamier.

Nous n’avons qu’à nous féliciter de cette indifférence. L’attention publique, en se détournant de cette partie de son œuvre, a permis à David de

s’exprimer librement dans l’oubli de ses propres doctrines ; abandonné à lui-même, il a pu impunément se livrer à son tempérament et jamais il n’a été si bien inspiré que lorsqu’il a cessé tout à fait de se surveiller.

Le voilà devant son modèle, débarrassé de tout souci d’école, ne songeant ni au beau idéal ni aux plâtres antiques, ne se croyant pas obligé d’édifier par son exemple des élèves, uniquement tenu de respecter et de suivre la vérité particulière qu’il va fixer. Pour un peintre impatient et nerveux, pour un Delacroix incapable de se plier aux indications extérieures, il y aurait là une insupportable tyrannie ; mais pour un artiste habitué à consulter sans cesse le modèle, pour un artiste qui s’est toujours imposé des lisières, il n’y aura qu’une plus complète jouissance d’art.

Peindre sans arrière-pensée, voilà le plaisir unique qu’offre à David le portrait. Il n’a même plus à s’occuper de composition, de perspective, et, de fait, il ne se met guère en frais pour camper ses personnages : il les assoit simplement sur une chaise ou dans un fauteuil, les installe devant leur bureau, parfois près des instruments de leur profession. S’il peint un groupe, il ne cherche pas davantage : il procède avec le laisser-aller d’un photographe. Le seul portrait un peu raffiné qu’il ait fait est celui de Récamier, et il est plus que probable qu’il aura été aidé par son modèle ou qu’il aura fixé un hasard heureux qui l’avait séduit.

En tous cas, il ne s’est cru obligé de chercher une

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attitude piquante, ni pour la belle d’Orvilliers, ni pour la belle Thélusson, et lorsqu’il peindra, en 1 822, les filles de Joseph Bonaparte, il les installera tout uniment sur un canapé.

Libre de tout souci, il se livre au plaisir de peindre la créature humaine dans une attitude simple et familière. Esquisses au crayon, portraits sur toile minuscule, portraits à mi-corps de grandeur naturelle, sa production, en ce genre, est très abondante et aussi fort inégale. Il a signé telles toiles où l’on s’étonne de lire son nom et qui sont au-dessous du médiocre ; il en a achevé quelques-unes qui sont honorables sans s’imposer par aucun mérite saillant ; il a, enfin, créé des pages de premier ordre. D’ailleurs, il s’est intéressé à tous les âges de la vie, à la beauté et à la grâce, comme au caractère.

Il a aimé les enfants, soit qu’il les ait représentés seuls, soit qu’ils les ait montrés cramponnés aux jupons de leurs mères. Rien de plus délicieux que ce crayon où il a rassemblé, en 1788, les deux têtes de ses fillettes, aux grands yeux ouverts, aux joues pleines, avec leurs jolis bonnets pittoresques et simples. Bien joli aussi, le portrait de son fils aux grands cheveux ébouriffés. L’enfant que Seriziat tient par la main et qui regarde le spectateur avec une curiosité mêlée d’un peu de crainte, est observé avec la même délicatesse.

Qu’il peigne, à présent, des jeunes filles ou des jeunes femmes séduisantes par leur beauté ou par

leur grâce, ou seulement par le charme de leur âge, il met à les peindre une ingénuité, une aisance dépourvue de toute espèce d’affectation qui conquiert immédiatement le cœur. Je ne sais si de Verninac, si la marquise Sorcy de Thélusson, si la femme de Lavoisier étaient des femmes gracieuses et affables, mais il est impossible, à voir leurs portraits, de supposer qu’elles aient pu avoir l’ombre d’une prétention.

Seriziat « la bonne Émilie », comme l’appelait la femme de David, sa sœur, a les mêmes dehors d’enjouement et de bonté. Peut-être ne faudrait-il pas analyser de trop près la beauté de d’Orvilliers ; les filles du peintre, la baronne Jeannin et la baronne Meunier, avaient des traits fort peu réguliers, mais elles posent avec tant de complaisance, elles s’offrent à l’examen avec un tel abandon, elles ont si bien l’air d’être chez elles, prêtes à une conversation cordiale, que l’on ne songe pas à leur reprocher une bouche un peu forte ou un nez peu académique. On sent qu’elles eurent de la joie à se faire peindre, sans doute parce que David en éprouvait à fixer leurs traits.

Ce sont les mêmes caractères qui distinguent le portrait célèbre et resté inachevé de Récamier. On voudrait croire que M"’® Récamier cessa de venir poser chez l’artiste, parce qu’elle sentait qu’il n’y avait rien à ajouter à son portrait pour le rendre parfait et qu’elle ne s’adressa à Gérard que pour provoquer deux chefs-d’œuvre au lieu d’un seul. Ses

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deux portraits sont en effet fort beaux; celui de Gérard a une fraîcheur, une séduction qui vient tout autant du choix adroit du décor que du niodèle même : l’attitude de Récamier y est à la fois très

abandonnée et très recherchée ; on y devine les habitudes professionnelles qui valurent à Gérard portraitiste une clientèle mondaine. Celui de David doit, à la fois, au génie de l’artiste et aux circonstances qui l’ont laissé inachevé, une sobriété, une discrétion qui lui communiquent peut-être plus de distinction véritable. La jolie femme se donne moins de peine pour nous séduire : on sent qu’elle est parfaitement sûre d’elle-même, pour triompher à si peu de frais. Ajouterai-je qu’il y a là un accord de lignes, une eurythmie qu’on ne reconnaît pas au même degré dans l’œuvre de Gérard? Pour ne point déprécier l’élève auprès du maître, félicitons-nous qu’ils aient tous deux si bien réussi.

Le portrait de Seriziat en costume de chasse montre David capable de rendre l’élégance virile. Il est inutile, depuis qu’il est entré au Louvre, de décrire un morceau qui fit sensation à l’Exposition universelle de 1900.

David a célébré la jeunesse et la beauté; mais il les a acceptées chez ses modèles plutôt qu’il ne les a recherchées, et il n’a pas essayé d’y rien ajouter. Quand il peint sa belle-mère, la bonne Pécoul, coquette encore et gaillarde, vieille bourgeoise, contente de la vie, il le fait avec une allégresse évi-

dente, et c’est aussi de bon cœur qu’il fait, en i8i3, le portrait de sa femme, pas jolie et au seuil de la vieillesse.

Il éprouve le même plaisir à peindre ses amis, les Mongez, lui très grave, elle un peu virile dans le caractère de sa tête comme dans sa peinture. Le portrait de Michel Gérard et de ses quatre enfants est peint avec une visible allégresse; morceau savoureux et intime. C’est là, c’est surtout dans cette série de portraits, où la beauté ne se mélange pas à la vérité, que David triomphe.

Quel crayon plus énergique pouvait traduire le masque énorme de Danton ? Qui aurait pu mieux fixer la laideur particulière et l’œil vif d’Alexandre Lenoir? Ce vieillard qui, assis dans un fauteuil, vous regarde avec une placidité bienveillante, c’est l’homme qui a prévu le triomphe du Tiers, voté la mort de Louis XVI et vécu sous la Terreur, c’est Sieyès : le politicien philosophe tient sa tabatière et s’apprête à prendre une prise.

Est-il besoin d’ajouter des éloges à ceux qu’on a décernés au portrait du pape Pie VII et de rappeler le grand air, la noblesse extraordinaire de cette œuvre si simple, l’intérêt obsédant de cette tête souffreteuse et énergique, affaissée et digne? Certes, c’est bien un chef-d’œuvre, mais il me semble que David a été encore au-delà.

Il s’est surpassé lorsqu’il peignit, en lyqS, la Maraîchère qui, les bras croisés, les yeux dans les

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yeux, regarde et semble défier le spectateur. Il semble qu’il ne soit pas possible d’aller plus loin dans l’effort de vérité et dans l’intelligence du type populaire.

Enfin, je ne balancerai pas à regarder comme le plus puissant des portraits peints par David le groupe des Trois dames de G and du Louvre. Il n’v a rien dans cette toile, je le sais, de séduisant, aucune concession pour plaire, mais, précisément, cette franchise sans réticence, cette sincérité criante et comme acide, donnent une valeur exceptionnelle à une œuvre devant laquelle les artistes peuvent apprendre qu’il n’y a jamais excès dans la poursuite de la vérité. Des costumes démodés et presque ridicules, des figures laides et sans grâce, aucun intérêt dans la composition, aucun accessoire, pas d’harmonie accusée dans la couleur; et, malgré tout cela, une impression qui ne saurait s’effacer.

Ainsi David prend rang parmi les grands portraitistes français; en même temps, bien qu’il n’ait pas énoncé à ce propos de doctrine, il contribue à changer l’orientation du portrait même. A l’art pompeux du xvii^ siècle, séduisant et brillant du xviii®, il tend à substituer une pratique plus unie, dépouillée de tout artifice. Il ne cherche pas à être coloriste et l’on songe à peine à se préoccuper de sa palette, tant il paraît lui-même y porter peu d’intérêt. Vigée- Lebrun était de la lignée des Largillière ou des Tocqué; pour trouver les ancêtres de David, il faut remonter plus haut. Philippe de Ghampaigne aurait

applaudi l’auteur du portrait de Pie VII, et les Glouet, les Dumonstiers, les grands physionomistes du xvP siècle, l’auraient salué comme leur successeur.

Heureux peintre, en somme, que ce maître qui, lorsque toute une partie de son œuvre s’effondrait dans un discrédit implacable, a trouvé des titres nouveaux pour se justifier auprès de la postérité et qui, peintre de son temps et de ses contemporains, est certain, désormais, de garder sa place dans l’admiration des hommes et d’échapper à l’oubli.

La Distribution des aigles au Ghamp-de-Mars (1810L

Dessin. — Musée du Louvre.

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