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CHAPITRE VIII

DAVID EN EXIL (l8l5-l82 5)

David, proscrit, se réfugie à Bruxelles. — Ses derniers travaux. — Préludes d’une révolution artistique; causes de ce mouvement. — L’École menacée. — Mort de David.

E 9 janvier i8i6, la loi d’amnistie obligeait David, comme régicide, à sortir de France.

Il semble que s’il avait fait, à ce moment, quelque démarche, il aurait facilement obtenu d’être excepté de la proscription. Plus de vingt ans d’une existence laborieuse et paisible avaient effacé le souvenir de son activité politique révolutionnaire. Sa gloire artistique le protégeait. Decazes lui conseilla de rester, l’assurant qu’il ne serait pas inquiété. Il refusa d’être toléré dans sa patrie, et, n’ayant pu obtenir l’autorisation de séjourner à Rome, il alla vivre en Belgique.

A Bruxelles, où il s’installa, il retrouva ses anciens amis de la Montagne, dont les hasards de la vie l’avaient depuis si longtemps éloigné : rapprochés par une destinée commune. Merlin de Douai, Ramel, Mailhe, Berlier, Sieyès, renouèrent des relations ;

tandis que Vadier et Courtois, leurs anciens ennemis, se tenaient à l’écart. L’après-midi, les Bruxellois voyaient, dans une allée du Parc Royal, ces vieillards qui avaient ordonné l’exécution d’un roi, et l’on a souvent dit l’étonnement qu’ils éprouvaient à l’aspect de ces hommes si simples et si paisibles, qui avaient fait trembler l’Europe.

Cependant les amis de David et, parmi eux, surtout Gros, dont le dévouement fut admirable, le pressaient de faire les démarches nécessaires pour revenir dans son pays. Ces démarches, lui disait-on, étaient attendues : le roi et l’opinion publique désiraient le voir jouir paisiblement de sa célébrité ; on lui demandait seulement de faire le premier pas. En attendant, et comme il tardait à faire des avances, le gouvernement de Louis XVIII lui marquait sa bonne volonté et l’estime dans laquelle il le tenait, en lui achetant fort cher les Satines et Léonidas, que Napoléon ne s’était pas soucié d’acquérir. Les deux tableaux furent exposés aussitôt au Luxembourg, à des places d’honneur.

Malgré ces avances véritables, malgré les supplications de Gros, qui, au risque de se compromettre lui-même, multipliait ses bons offices, David resta inflexible. Il déclara que, chassé par une loi, il ne rentrerait que par une loi et se refusa à toute supplique. D’ailleurs, l’assassinat du duc de Berry provoqua un regain de fanatisme tel, que ses amis se félicitèrent alors de le savoir à l’abri et qu’il leur fallut partager

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la résignation qu’il avait témoignée lui-même dès le premier jour.

Pourquoi David, jadis si sensible aux séductions des événements et des hommes, se montra-t-il si ferme envers les Bourbons? Subit-t-il, ainsi que le pensait Gros, l’influence de ses compagnons d’exil ? Se crut-il trop vieux pour une palinodie ? La secousse •violente qu’il subissait réveilla-t-elle en lui la flamme républicaine? En tous cas, la seule raison qu’il ait avouée de sa conduite est qu’il se trouvait à Bruxelles délivré des intrigues de ses rivaux envieux, qu’il y recevait la plus cordiale hospitalité et qu’il y vivait heureux. En effet, la Belgique paraissait comprendre l’honneur que lui avait fait David en lui demandant asile. Le gouvernement de Guillaume protégeait les exilés et les soutenait contre les réclamations des alliés. Bruxelles fêtait David. Il y avait retrouvé d’anciens élèves, Odevaere, Paelink, Navez, estimés de leurs concitoyens et qui l’entouraient d’une vénération véritable. A plusieurs reprises, les bourgmestres de Bruxelles et de Gand sollicitaient de lui l’autorisation d’ouvrir, au profit des pauvres, des expositions payantes de ses récents travaux, et ces expositions rapportaient des sommes importantes, qui témoignaient de sa popularité dans le pays.

Il vivait paisiblement, travaillant dans l’atelier qu’il avait loué rue de l’Evêque, passant souvent la soirée au théâtre de la Monnaie, recevant fréquemment la visite de ses filles, aussi heureux que peut

l’être un exilé et soutenu par le secret espoir qui animait tous les vaincus du jour, que la Restauration ne durerait pas et qu’un retour triomphal ramènerait en France la Révolution et l’Empire.

L’exil, d’ailleurs, n’avait pas fait tort à sa gloire. Il restait toujours, aux yeux de la France, le premier peintre de son temps : l’exposition de ses tableaux anciens, l’apparition de ses tableaux nouveaux étaient également des événements. De toutes les contrées de l’Europe lui arrivaient les témoignages d’admiration les plus flatteurs. A la nouvelle de son exil, l’ambassadeur de Prusse à Paris, le comte de Goltz, lui avait immédiatement écrit pour lui oflrir, au nom de son maître, l’hospitalité à Berlin et la direction des Beaux- Arts en Prusse. Alexandre de Humboldt, le prince de Hardenberg, le prince de Hatzfeld avaient tenté d’emporter son consentement avec une telle insistance qu’il avait eu beaucoup de peine à refuser sans les désobliger.

Les étrangers qui visitaient Bruxelles sollicitaient l’honneur de pénétrer dans son atelier. C’est ainsi qu’il reçut un jour Wellington; celui-ci lui demanda avec insistance de faire son portrait : David se déroba, disant qu’il ne peignait plus que Vhistoire^ c’est-àdire l’antiquité. Les peintres français qui traversaient la Belgique ne manquaient pas de le saluer. Horace Vernet et Géricaultlui portèrent, en 1820, des lettres que lui adressaient ses anciens élèves : Schnetz, . Couder, Drolling.

Musée du Louvre»

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Encouragé par ces sympathies, il s’était remis dès le premier jour au travail et s’y livrait avec une ardeur presque juvénile. Il croyait, d’ailleurs, qu’il avait à rattraper le temps perdu. En examinant toute sa carrière depuis 1789, il se repentait à présent des entraînements successifs qui l’avaient écarté du grand art. Les travaux de circonstance après lesquels il avait consumé un temps qu’il eût dû consacrer à mutipiier les tableaux d’histoire, étaient menacés de la destruction; masqués par un épais badigeon, coupés en trois morceaux comme. le Sacre ou les Aigles^ ils étaient cachés dans un coin de l’atelier de Gros, destinés, peut-être, à moisir jusqu’au jour où ils seraient brûlés. Léonidas et les Sabines^ au contraire, peints avec la seule préoccupation du Beau, devaient à cette sérénité même de demeurer à l’abri des orages et des révolutions. Et voilà pourquoi David disait à Wellington qu’il ne peignait plus que riiistoire.

U Amour et Psyché^ Télémaque et EucliariSy Mars et Vénus^ allaient désormais avoir tous ses soins. Travaux honorables, d’une main que l’àge n’avait pas paralysée, mais inutiles à sa gloire et moins capables qu’il ne pensait, peut-être, de défendre et d’illustrer son esthétique. Non seulement, en effet, les sujets, par leur frivolité, par leur caractère presque équivoque, continuaient mal la série des toiles édifiantes ou républicaines, mais le style même de David se modifiait. Le milieu nouveau

OÙ il vivait, les mœurs avec lesquelles il se familiarisait, avaient agi sur son tempérament impressionnable. David se sentait fasciné par le charme de l’harmonie colorée: « Ne me suis-je pas avisé, écrivait-il en 1817 après avoir peint F Amour et Psyché^ de viser à la couleur, et moi aussi je veux m’en mêler, mais c’est trop tard en vérité. Si j’avais eu le bonheur de venir plus tôt dans ce pays, je crois que je serais devenu coloriste. Ce pays y porte; tout ce qui vous entoure est d’un ton admirable, et dans ce pays, ceux mêmes qui colorent notre art, sans être de grands peintres, ont un coloris que MM. les Français sont bien éloignés de posséder. »

Gardons-nous de nous y laisser tromper, ce n’est pas Rubens, ce n’est pas la grande floraison du xvii^^ siècle qui avaient séduit David. Rubens était trop loin de son esthétique pour qu’il pût le regarder sans défiance: il ne professait pas contre lui la haine implacable que conçut, par la suite, Ingres, mais il le redoutait et estimait qu’il avait eu une influence regrettable sur son pays. Les maîtres qu’il aimait et qui l’inspiraient, c’étaient précisément ceux dont Rubens avait détruit le règne : c’étaient les Romanistes. Chez Bernard van Orley, surtout chez Otto Venius, Michel Goxcie ou Franz Floris, David admirait l’effort pour joindre aux formes empruntées à l’étude de Raphaël ou de Michel-Ange un coloris brillant et vif qui restait surbordonné au dessin. Ces qualités, que nous n’apprécions plus guère aujour-

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d’hui, frappèrent vivement David : il travailla à se les assimiler et les traces de ses efforts sont très sensibles dans le Mars désarmé que conserve le musée de Bruxelles. Il est difficile de juger cette tentative. En haussant sa palette, en prodiguant les vermillons, David est arrivé à donner à sa toile l’aspect frais et faux d’une peinture sur porcelaine. Peut-être n’avait-il jamais eu très subtil le sens de la couleur; en tout cas, il l’avait oblitéré par un long mépris et il se trompait certes, s’il croyait se ranger ainsi parmi les peintres coloristes. Il y avait là une langue mystérieuse dont le secret était perdu pour lui. Par contre, ce coloris plus accusé accentuait encore ce qu’il y avait de conventionnel dans sa manière et, malheureusement aussi, l’on pouvait percevoir des défaillances dans le dessin et dans la recherche du beau idéal. La figure de Mars, qui a le caractère d’un portrait, se mariait mal au corps auquel elle était associée ; les trois Grâces, spectatrices de la scène, étaient loin d’offrir des types d’une pureté irréprochable. Si l’on voit mal ce qu’il avait gagné, on saisit mieux ce qu’il avait perdu ; plus que jamais, à la veille de sa mort, il était embarrassé dans ce style factice qu’il avait imposé à l’École.

Pourtant, plus que jamais, cette École aurait eu besoin d’un exemple pour l’encourager et pour la soutenir, car elle était battue en brèche, et la longue hégémonie de David était maintenant menacée.

Sans doute, sous l’Empire, David n’avait pas rallié absolument à ses doctrines la totalité des artistes ; mais l’obstination de quelques retardataires du xvm® siècle, sans autorité, importait peu, et si quelques peintres comprenaient imparfaitement les théories davidiennes, leur dissentiment partiel ne paraissait pas redoutable : un seul homme de valeur, Prud’hon, restait absolument étranger à l’esprit de l’école, mais celui-là avait un de ces génies qui se communiquent malaisément ; il ne cherchait pas à faire des prosélytes, et l’opinion publique, tout en l’admirant, l’isolait et lui interdisait de faire des élèves.

Parmi ces élèves mêmes, David avait vu se produire des factions. Les Primitifs s’étaient avisés que leur maître, dans son essai pour remonter aux sources de l’art, s’était arrêté à demi-chemin. Les artistes grecs dont il s’était inspiré n’étaient euxmêmes que des praticiens de décadence. Seuls, les artistes ingénus qui avaient précédé Phidias méritaient, par leur sincérité, d’être imités. Il s’agissait, tout uniment, de renouveler l’art en remontant jusqu’à eux. Cette doctrine téméraire, sur laquelle la croisade préraphaélite a rappelé la curiosité, avait fait du tapage, mais fort peu de besogne. Phidias n’était alors qu’un nom illustre; les Egmètes étaient entièrement ignorés. A vouloir imiter des maîtres qu’ils ne connaissaient pas, les Primitifs ne firent rien. Cependant les velléités de simplicité, de naturel, l’horreur du convenu qu’ils avaient exprimées, agi-

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rent d’une manière au moins momentanée sur leurs condisciples. L’Institut vint au secours de David et mit en garde Broc, Heim et Granger contre de dangereuses erreurs.

Cette petite équipée de jeunes écervelés n’avait pas sérieusement inquiété David, et si l’un de ses anciens élèves, Ingres, quelque peu touché par les déclamations des Barbus^ avait rompu tout rapport avec lui et se créait, à Rome où il vivait, une manière originale, David regrettait simplement de voir un artiste si bien doué s’égarer dans des recherches sans issue, et tous, autour de lui, partageaient le même sentiment.

Sans doute, dès 1807, Taillasson avait fait des critiques fort vives sur l’École et en avait annoncé la chute future; d’autres et parmi eux, surtout Guizot, avaient institué le procès de l’Ecole, mais ces critiques importantes pour l’avenir restaient pour le moment sans écho, et le bon Taillasson lui-même, quand il déposait la plume pour manier la palette, était un très correct davidien.

David lui-même avait pleine confiance dans la durée de son œuvre, et je n’en veux comme preuve que le libéralisme qu’il affichait devant ses élèves, affectant de les laisser libres, les invitant au besoin, si leur talent ne les y disposait pas, à ne pas tenter la peinture d’histoire, prenant contre eux la défense des maîtres flamands ou hollandais, de Rubens, de Téniers. Seule une sécurité absolue peut expliquer

une si parfaite tolérance : quand on se sent menacé, on devient vite persécuteur.

C’est seulement au moment de partir pour l’exil, quant il eût eu, dans une séance pleine de tristesse, fait ses adieux à ses élèves, qu’il sentit l’avenir douteux et qu’il commença à songer à protéger son œuvre. Il chercha, alors, pour le remplacer, un chef qui, gardien de la tradition, en assurât la perpétuité. Il ne pouvait songer à Girodet, dont il n’approuvait pas toutes les vues et que tenait loin de lui un caractère ombrageux, Gérard était trop préoccupé de faire sa cour aux puissants du jour, trop absorbé par ses succès mondains, trop futile pour accepter une mission qu’il aurait peut être aussi jugée compromettante. Restait Gros; celui-là, le seul qui eût pu rompre avec éclat avec son maître et lui opposer un génie original, lui avait, au contraire, manifesté de tout temps une déférence absolue et une affection filiale. Il accepta un rôle pour lequel il n’était pas fait et recueillit les élèves de David.

Alors commença entre le maître et l’élève une

correspondance navrante, où, tandis que Gros suppliait en vain David de solliciter un pardon royal, celui-ci le harcelait pour qu’il se rendît digne de son titre nouveau de chef de l’Ecole, en se consacrant a la peinture d’histoire. Gros, malheureusement, se laissa convaincre; il abandonna les sujets qui avaient fait sa gloire et se consacra à des travaux factices, où s’abîma son noble talent.

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Pourtant il n’eut pas la récompense de son dévouement ; malgré ses efforts, malgré le soin qu’il mettait à s’abriter sans cesse derrière l’autorité de David, il ne pouvait préserver l’Ecole des assauts qui la menaçaient, et nulle puissance, d’ailleurs, n’aurait pu empêcher l’évolution des forces qui depuis longtemps la minaient dans l’ombre et qui, dès les premiers jours de la Restauration, commencèrent à l’ébranler.

En apparence, l’École était inébranlable; en réalité, depuis longtemps elle était minée. Les transformations politiques, les évolutions des idées, les passions ou les croyances nouvelles, avaient toutes ébranlé plus ou moins profondément l’édifice davidien. En même temps la pratique et les idées picturales tendaient à se transformer. De la combinaison, de la coalition de ces deux groupes d’agents destructeurs, allait sortir une révolution.

Une des prétentions essentielles de David avait été de s’abstraire de la préoccupation de son temps, pour se complaire à la contemplation sereine de l’antiquité. Nous savons comment la Révolution et Napoléon l’avaient arraché à ces rêves pour le jeter en pleine réalité. Ses élèves, ses émules, entraînés par la passion, contraints par la volonté de la Convention ou par les commandes de l’empereur, avaient aussi délaissé le dictionnaire de la Fable pour feuilleter le Moniteur ou les Bulletins de la Grande Arrnée. A peindre leurs contemporains, ils acquéraient, à

leur insu, des habitudes nouvelles; un germe indélébile de réalisme s’était glissé dans la peinture française.

D’autre part, cette cour brillante qui se groupait

autour du maître, ces uniformes, ces broderies, ces

panaches, induisaient les peintres en de nouvelles

tentations : pour représenter les victoires de l’armée

d’Egypte ou la bataille d’Eylau, pour peindre Turcs, nègres. Russes, montés sur des chevaux arabes ou des cavales tartares, il ne suffisait plus de s’inspirer de l’Apollon du Belvédère ou des chevaux de Saint- Marc. Le jour de l’atelier était trop pâle pour peindre le soleil d’Héliopolis ou de Jaffa. Gros avait développé, au contact de ces sujets, le sens du mouvement, de la vie, des fanfares bruyantes de couleur; il y avait épanoui un génie que contraignaient les règles froides de l’école, et c’est ainsi que renaissait en France, à côté du sens réaliste, le besoin du pittoresque.

En même temps, l’histoire du Moyen Age, longtemps ignorée et dédaignée, se développait, servie par les passions politiques ou religieuses. La renaissance de l’esprit catholique, soutenue par la Restauration, invita les peintres à traiter des sujets pour lesquels ils n’étaient pas préparés et dans lesquels la beauté plastique, seul objet de leurs soins, était

subordonnée à l’expression.

Ainsi l’école de David subissait, du dehors, un triple assaut. Les événements politiques, le catholi-

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cisme renaissant, le sens historique qui se développait, montraient son insuffisance, ou la faisaient dévier de ses principes. En même temps, des influences artistiques ouvraient à l’œil français des horizons nouveaux. Le portrait, auquel s’adonnaient David et ses élèves, leur dictait des pratiques opposées à leurs doctrines. Surtout les visites au musée du Louvre les soumettaient aux influences les plus diverses. Dans ce musée, création de la Convention et que la Révolution et Bonaparte avaient enrichi des dépouilles de l’Europe, les jeunes artistes recevaient une éducation qui avait manqué à leurs aînés, et qui les dégageait de l’asservissement exclusif à la parole de leurs maîtres directs. Toutes les tendances y trouvaient des encouragements. Les dédains, les préventions de l’Ecole succombaient. La compréhension artistique se faisait plus large et la sympathie étouflee par les règles inflexibles y put renaître. C’est là que se prépara surtout une révolution. C’est là que se formèrent Bonington, Delacroix, Géricault.

Ces mêmes années, enfin, virent se dessiner sur la France une influence jusqu’alors presque insensible: celle du génie des peuples germaniques. L’antiquité classique, l’Espagne, l’Italie, avaient été, pendant des siècles, les seules éducatrices de l’esprit français. Au XVIII* siècle, la Flandre et l’Angleterre commencèrent à nous influencer, la première par ses peintures, la seconde par son esprit politique et par ses poètes : le triomphe de David et la Révolution avaient interrompu

ce premier commerce ; mais, peu à peu, l’infiltration avait recommencé. La vogue des poèmes d’Ossian s’étendit à la France, etGirodet, Ingres ou Gros tentèrent, avec peu de bonheur, de s’en inspirer. de Staël révéla l’originalité de l’Allemagne ; Rubens et Rembrandt entrèrent au Louvre, escortés de leur cortège de petits maîtres. C’est eux surtout qui bénéficièrent de l’ouverture du musée. Quelques peintres, des amateurs privilégiés, avaient vu Rome; presque personne n’avait vu Anvers ou Amsterdam. La pratique de ces chefs-d’œuvre rendit les jeunes gens sensibles à des qualités dont leurs aînés avaient fait bon marché. Ils acquirent un sens plus complet de la couleur, du mouvement. Par contre, Rubens leur enseigna, avec le prix des belles audaces, le mépris des règles étroites et le dédain, justifié ou non, de la science froide et de la correction. Ils s’aperçurent que la peinture était faite pour charmer l’œil et pour émouvoir les sens, et non pour satisfaire les exigences des anatomistes et des géomètres. Prédisposés par Rubens, les esprits étaient prêts à comprendre les Anglais. Quand, après i8i5, Lawrence et Constable furent révélés, ils achevèrent le travail commencé par des Flamands.

Il convient d’ailleurs de l’ajouter: la discipline que David avait imposée aux artistes, cet accord unanime sur certaines vérités essentielles, l’idée d’un dogme, l’idée même d’une école française, étaient contraires aux tendances générales de la société

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émancipée par la Révolution. L’ascendant extraordinaire d’un peintre puissant, l’état-major brillant de ses disciples, avaient pu maintenir quelque temps une cohésion factice dans l’art, mais la liberté, l’individualisme, le besoin d’indépendance, qui allaient se manifester dans toutes les branches de l’activité humaine, devaient nécessairement régner aussi sur la peinture. Sous toutes les attaques que nous venons d’analyser, l’Ecole était destinée à succomber et nulle formule exclusive ne devait désormais restaurer l’hégémonie qu’elle avait exercée.

Ce mouvement de dissolution, à peine sensible au Salon de 1817, frappa, dès celui de 1819, les moins clairvoyants : les tableaux religieux commandés par le ministère de l’Intérieur s’étaient multipliés. Les sujets empruntés au moyen âge étaient innombrables. Les toiles historiques étaient, par contre, en nombre relativement restreint, encore y remarquait -on une recherche inquiétante de la couleur. En même temps, à côté des dissidents anciens, à côté de Prudhon et d’Ingres, malmenés par la critique, apparaissaient ou triomphaient des dissidents nouveaux, Granet, Horace Vernet, Schnetz, Ary Scheffer, tandis que la bataille s’engageait autour de la Scène de naufrage de Géricault. Le succès du Pygmalion de Girodet ne suffisait pas à consoler de ce scandale : « Déjà, disait Kératry, la pureté du dessin s’altère, et, en passant avec rapidité devant plus d’un tableau de la présente exposition, je serais

tenté de m’écrier: « David, où êtes-vous donc? » Je vois trois ou quatre manières menacer la peinture d’une irruption prochaine ». A ce moment, Gros écrivait à David : « Malgré l’éclat que vous avez laissé à l’école française, j’aperçois la maladie qui menace... je crains fort que les talents ambitieux et à fracas ne gangrènent l’école ». , ,

Les années suivantes ne firent qu’accentuer ces menaces. Au Salon de 1822, le Moyen Age, le genre, le portrait, submergeaient la peinture d’histoire. Thiers constate l’absence d’une direction forte et prononcée et Delécluze pousse un cri d’alarme : « Nous sommes sur la pente; les principes de l’école régénérée s’oublient tous les jours davantage ». La Courtisane^ de S'igsXon^r Entrée de Charles V, régent du royaume^ à Paris^ d’Ingres, deux paysages de Camille Roqueplan, et, par dessus tout, le retentissant début de Delacroix, Dajite et Virgile^ annonçaient pour la peinture une ère nouvelle.

Bientôt, il allait apparaître aux }^eux de tous que l’art était désormais séparé en deux camps : à l’Ecole^ naguère paisible maîtresse du goût public, s’opposait la troupe de ceux que, dès 1824, on appela les romantiques. «'Je ne vous parle pas du Salon, écrivait Gros à David, le 19 septembre 1824; le père de. l’école française h’est pas là et les impertinences et le vagabondage de la peinture sont à leur comble. » Ges impertinences, ce vagabondage, c’étaient les toiles de Bonington, de Champmartin, de Delaroche,

Mars désarmé par Vénus (1824).

Musée moderne de Bruxelles.

d’Eugène Devéria, de Robert-Fleury, de Granet, d’Isabey, de Léopold Robert, d’Ary Scheffer, de Schnetz, de Sigalon, formant cortège aux Massacres de Scio de Delacroix, et soutenues par les œuvres que Constable, Lawrence, Gopley Fielding, avaient envoyées de l’autre côté du détroit.

Malgré les injures et les sarcasmes que les journaux prodiguaient aux novateurs, bien que la grande majorité de l’opinion publique se prononçât contre eux, il était impossible de nier la gravité de la révolte. Aux funérailles de Girodet, en décembre 1824, Gros prononça un discours pathétique où, les larmes aux yeux, il déplora la double perte que les arts faisaient dans l’exil de David et dans la mort du peintre d'Atala: « Après ces deux grands hommes, s’écria-t-il, car le premier est aussi perdu pour les arts, nous pouvonsdire : adieu, belle peinture, adieu ! vous reverra-t-on jamais? »

David, sans doute, était trop loin du théâtre delà lutte pour en connaître la gravité. Les hommages qu’il recevait de toutes parts et l’absolu attachement qu’avaient pour lui les artistes belges pouvaient lui dissimuler le péril. Pourtant, s’il lut les réflexions qu’avait suggérées l’exposition particulière faite à Paris de Mars désarmé par Vénus ^ il dut y trouver des vues singulièrement inquiétantes : « Admire-t-on exclusivement, écrivait Thiers dans la Revue Européenne^ les belles lignes, les couleurs éclatantes, même

au détriment de la vérité ? Ce tableau doit être déclaré un chef-d’œuvre, car il est à l’extrémité même de la route où s’est engagé M. David. Pense-t-on, au contraire, que le style ne doit pas aller jusqu’à l’imitation des statues, la couleur jusqu’à un fatigant cliquetis de tons, jusqu’à une transparence affectée et un luisant de verre? Alors on considérera le tableau de M. David comme un ouvrage renfermant de belles parties d’exécution, mais dangereux à proposer comme modèle, et enfin comme le dernier terme d’un système qui fut bon quand il servait de correctif, qui ne l’est plus quand il tend vers un excès qui a besoin lui-même d’être réprimé à son tour ».

Malgré ces réserves, David était en droit de penser que sa gloire ne l’abandonnait pas : bien que le prix d’entrée fût fixé à deux francs, plus de lo.ooo personnes avaient été voir Mars et Vénus ; il était encore « le plus grand peintre de son temps ».

La dernière lettre qu’il reçut de Gros dut lui donner une nouvelle satisfaction. « M. Quatremère de Quincy, lui écrivait son ami, qui ne parle jamais de vous qu’avec la plus grande vénération, a fait hier, en séance publique [de l’Institut], l’éloge de Girodet, et, parlant du sublime tableau des Horaces^ il a retracé notre histoire des arts depuis cette époque, et le regret qu’avec un aussi grand maître et d’aussi habiles élèves, on n’en ait pas moins vu se changer les galeries en boudoirs et les grandes conceptions en vignettes... Adieu! cher maître, tous les cœurs

DAVID

sensibles aux arts sont d’amour et de pensée autour de vous. »

Lorsqu’il reçut cette lettre, le vigoureux vieillard qui, jusqu’aux derniers moments, n’avait cessé de travailler, était près du terme de son existence si agitée et si remplie. Déjà, depuis plusieurs mois, sa santé ébranlée inquiétait sa famille et ses amis, et le bruit de sa mort s’était répandu en juillet 1825. Vers le 18 décembre, l’affection grave du cœur dont il souffrait le plongea dans un engourdissement presque absolu. Il s’éteignit sans souffrance, le 29 décembre 1825.

Les artistes belges lui firent de solennelles funérailles, et, le ministère de Villèle ayant refusé d’autoriser le retour du corps en France, il fut enseveli dans un cimetière de Bruxelles.

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