CHAPITRE X
NOUVEAU SÉJOUR DE BUSSY A ANGERS. - FÊTES ET NAUMACIIIE ORGANISÉES PAR LA VILLE EN L'HONNEUR DU DUC D ANJOU.— DÉPART DE BUSSY POUR LES PAYS-BAS.
Sans cesse surveillé par les espions de Henri III, le duc d'Anjou se fatigua de cette captivité déguisée, comme nous l'avons dit au chapitre précédent, et résolut de prendre la clef des champs. Le 13 février 1578, sur les sept heures du soir, il se laissa couler le long d'une grosse corde, placée par Marguerite et ses femmes de chambre, dans les fossés du château. Simier et Gange le suivirent. Tous les trois arrivèrent à l'abbaye de Sainte-Geneviève, où les attendait Bussy, « qui, du consentement de l'abbé1, avoit faict un trou à la muraille de la ville. » Les chevaux étaient prêts. Le duc se rendit dans ses États, flanqué de ses mignons, au nombre desquels figuraient Bussy, la Châtre, Simier et Jacques de Harlay, seigneur
1 Cet abbé était Joseph Foulon, connu par les conférences qui se tinrent plus tard dans son abbaye, pendant le siège de Paris.
de Ghanvallon '. Saracini se hâta d'avertir le grand duc de Toscane2. Le 19 du même mois, tous entraient au château d'Angers3. Le prince adressa au Parlement un long factum, rempli de récriminations contre les désordres du gouvernement et contre les concessions répétées dont les huguenots étaient l'objet depuis quelque temps. La cour fut en émoi et la reine mère se décida à intervenir, de nouveau, pour étouffer les germes naissants de la guerre civile.
Catherine a pris le chemin d'Angers. Bussy chevauche à sa rencontre, il la trouve à trois lieues en avant de la ville. La Châtre se présente à son tour. La reine mère leur demande où est son fds, ils lui répondent que la maladie le retient dans sa chambre. Elle riposte d'un ton acerbe. Le duc est donc prisonnier, puisqu'il n'a pas
i Journal de l'Estoile. p. 164. — « Monsieur Henry, frère du Roy, ayant laissé le Roy, son frère, le soyr d'entre le premier sabmedy de caresme, la nuict d'entre led. jour de sabmedy et dimanche, 15 et 16 février 1578, et ce par la conduite de M. de Bucy Louys d'Amboise (qui l'avoyt séparé de la court par cy devant), le fist passer de l'abbaye de Saint-Genevefve, où ils avoyent faict la collation et après joué en actendant l'heure de la nuict oportune, feirent des escharles des cordes des cloches et passèrent les murailles de la ville de Paris à l'endroict de lad. abaie et s'en vindrent en ceste ville d'Angers où la reyne mère les a suiviz et après avoyr parlementé à eulx s'en est retournée en dilligence vers le Roy son fils. » (Archives de Maine-et- Loire, paroisse de Sainte-Croix d'Angers, GG. 197-211)
2 Xégociations diplomatiques de la France avec la Toscane, p. 145. — Il ajoute : « Venuto poi il giorno, fu seguitato da tutti gli altri suoi servitori e carriagi. Si crede che sua Altezza sia per strarsene qualche tempo in Angers o quivi d'intorno. »
3 Louvet dit que la noblesse accourut saluer le duc, <■ ensemble ledict sieur de Bussy, auquel il voulloit qu'on luy portast grant honneur, aultrement l'on n'eust pas esté le bien venu. »
accompagné ses favoris? Les deux mignons la rassurent en disant gaîment que leur maître n'a pas la force de se tenir debout. Seuls ils rient, Catherine conserve un visage sévère. Elle arrive dans la ville le dimanche 23 du même mois, suivie des sieurs de Lansac, de Martigues et de Chavigné '. La crainte d'être séquestrée étroitement par les favoris la décide à se loger dans une maison de la Cité, au lieu de se rendre auprès du duc d'Anjou.
« Le lendemain au matin , » M. le duc de Montpensier, qui a rejoint la souveraine, s'empresse de visiter Monsieur. Voyant que le prince s'obstine à ne pas paraître, la reine mère se dirige vers le château, où on l'introduit en la faisant passer par le guichet. Le procédé lui semble fort mauvais, et elle déclare hautement qu'elle n'a jamais été accueillie de cette façon. Enfin Monsieur est descendu, de son appartement, dans une chaise à bras. Il feint de s'être démis une jambe, ce qui le contraint de recourir à ce mode de présentation. La glace ne tarde pas à se rompre. La mère use de tous les moyens pour reconquérir son influence sur le cœur mobile et soupçonneux de son fils. Elle négocie avec lui, elle lui promet ce qu'il désire, elle s'efforce d'apaiser son ressentiment, elle le cajole et réussit à l'amadouer. Le duc va, le lendemain, au Logis-Barrault, et l'entretien de la veille est promptement renoué. Le 2 mars, tous assistent à la procession générale qui s'achemine
« Journal de l'Estoile. — Louvet qualifie les seigneurs qui accompagnaient Catherine de gens « bien agez et prudents. »
vers l'église Saint-Aubin. Le 4, Catherine reprend la route de Paris, emportant l'espoir d'une demi -réconciliation1.
Le duc d'Anjou visitait son apanage pour la première fois. Les bourgeois angevins conçurent bientôt, de leur maître et de ses favoris, une triste opinion. En effet, Bussy, Simier, Chanvallon, la Châtre, du Hallot 2 et les autres parurent prendre à tâche de scandaliser les habitants par l'effronterie et le cynisme de leur attitude. Leur langage et leurs manières choquaient singulièrement les mœurs honnêtes et réservées des gens de la province.
L'évêque d'Angers , Guillaume Ruzé , avait fait préparer, le soir du jour où avait eu lieu la procession de Pâques fleuries, un banquet somptueux, auquel il avait invité le duc et son entourage. Des mets recherchés et des vins exquis garnissaient les tables, et les convives se préparaient à prendre place au festin , lorsque les mignons simulèrent entre eux « une querelle d'Alman. » Ils saisirent les serviettes, qu'ils se jetèrent les uns aux autres, puis les assiettes, les écuelles d'argent, les verres, les plats, qu'ils lancèrent par les
* Journal do l'Estoile et Journal de Louvet, ibid.
2 Michel du Hallot, sieur de Guépeneux, originaire de Chartres, capitaine des gardes, gentilhomme ordinaire de la Chambre du duc d'Anjou, fut nommé par lui le 16 mai 1581 « en Testât, charge et office de capitaine et gouverneur du chasteau d'Angers, « on remplacement de Simier. Le -4 juillet 1582, il devint le successeur du sieur de ïilly. Expulsé de son poste en 1584, il conspira et s'empara du château, avec Dufresne et Rochemorte, le 25 septembre 1585. Mais le coup de main échoua, et le rebelle périt sur la roue le 19 octobre suivant.
fenêtres. Les tables, les tréteaux et le buffet couvert d'une riche vaisselle furent renversés sur le carreau '. Ces grossières insultes au prélat soulevèrent une indignation universelle, et les prédicateurs protestèrent, dans leurs sermons, contre ces brutales insolences.
En réponse aux témoignages du mécontentement public, le duc accordait de nouvelles faveurs à Bussy. Le 3 mars, Louis de Glermont, déjà premier chambellan, avait remplacé la Bourdaisière, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, soupçonné, ainsi que M. de Saint-Aignan, d'avoir manqué de discrétion envers le roi2. Suivant l'état des gages des seigneurs de la maison de Monseigneur imprimé dans les Mémoires du duc de Nevers, les gages de premier gentilhomme étaient évalués à 2,000 livres.
La reine mère blâmait ouvertement la faiblesse coupable de son fils envers son préféré, suivant le témoignage de Saracini : « E corne, per sospetto falso d'un Re e di un fratello benignissimo, si fusse costituito prigione di Bussy, suo servitore, e conseguentemente di un uomo sedizioso e desideroso délia rovina di questo regno. » Peu de temps après, Louis de Clermont était investi, par son maitre, du titre d'abbé commendataire de Bourgueil, au grand déplaisir du roi, qui avait demandé cette abbaye à son frère pour le fils du duc de Lorraine 3. Les revenus du
* Journal de Louvet, t. I, f° 116 r°.
2 Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. IV, p. 148.
s Ibid., p. 152.
monastère, qui montaient à 18,000 livres, servaient à entretenir les folles dépenses du gouverneur d'Anjou. Bravant la colère du roi, Bussy et le baron de Yiteaux s'étaient rendus secrètement à Paris, pendant la semaine sainte, au commencement d'avril, avec douze cavaliers armés. Leur séjour fut de courte durée1.
Nous venons d'énumérer les favoris du duc d'Anjou. Harlay de Chanvallon 2, qui succéda plus tard à Bussy d'Amboise, dans le cœur de la reine Margot, mérite d'attirer particulièrement l'attention. Elle l'avait connu, en 1577, pendant un séjour à La Fère. Si, dans l'intimité de ces deux mois, la reine de Navarre avait été défendue contre son propre entraînement par le souvenir de Louis de Clermont, elle avait du moins reçu « ce premier coup de foudre qui jettera plus tard un si grand trouble dans sa vie ». Après l'assassinat de Bussy, elle se livra tout entière à sa nouvelle passion. On a publié les lettres écrites par elle à Chanvallon. Elle lui donne les noms les plus tendres et l'appelle, tour à tour, « mon « beau cœur, ma vie, mon beau soleil, mon bel ange,
1 « Bussy d'Amboise, piotra di scandalo, e il baroae di Viteaux sono stati quiinParigi questa settimana santa segretissimamente con dodici cavalli armati e pronti ad ogni impresa per ardita e temeraria che l'osse, e si fuggirono poi il venordi santo per essere stati scoperti. » (Lettre de Saracini au grand due, 8 avril, ibid., p. 155.]
2 Jaeques de Harlay, seigneur de Chanvallon, fut grand-écuyer du duc d'Anjou, grand-maître d'artillerie pendant la Ligue, chevalier du Saint-Esprit en 1602 et mourut en ltkJO. C'est probablement en 1580 que commenta cette intrigue, dont naquii, dit-on, un fds qui fut capucin sous le nom de père Ange. (Voy. Dupleix, Henri IV, 411 ; Busecquii, Epiât. 23; l'Estoile, Journal de Henri III, 1583; D'Aubigné, Hist. 1<»;;: Anselme, t. VIII. p. 804.)
« mon tout, mon souverain bien, que je rebaise un « million de fois ». Lors de leur première séparation, elle lui adressa des strophes brûlantes :
Nos corps sont dézuniz, nos âmes enlacées; Nos esprits séparez et non pas nos pensées. Nous sommes éloignés, nous ne le sommes pas.
Le scandale causé par cette liaison fut si éclatant que le roi intervint pour châtier durement l'inconduite de sa sœur. Mais à l'époque dont nous nous occupons , le mignon du duc d'Anjou n'avait pas encore conquis les faveurs de la trop galante princesse. Bussy d'Amboise était a'ors l'amant préféré de Marguerite.
Le conseil de ville traita avec Adam Vandellant et Robert Grézil, peintres, Claude Lancelle, sculpteur, Nicolas Viriau, dit le Lorrain, architecte, et Gilbert Colpin, orfèvre, pour l'ornementation des arcs de triomphe et des présents à offrir au duc d'Anjou, le jour de son entrée dans la capitale de ses états '. Adam Vandellant, fils de Gilbert Vandellant, n° du nom, et de Jeanne Guillard, baptisé le 10 février 1546, égala en réputation son père et son grand'père. II s'intitulait « peintre ordinaire de la maison de M. le duc d'Anjou2. » Il fut choisi pour la décoration des arcs de triomphe et la façon des tableaux qui devaient parer les fêtes de la réception de Monseigneur.
1 Registres des délibérations cl conclusions, BB. 35, f» 307-310.
2 Archives anciennes de la Mairie d'Angers, GG. 171. — Voir, sur ce personnage, les Artistes angevins, pp. 307-308.
On voyait, à la première porte Saint-Nicolas, « ung tableau dépeinct d'une figure de femme qui représentoit la province d'Anjou, size sur des rochers garniz de vigne à l'entour, tenant en la main dextre une clef et en l'autre ung livre, la clef signiffiant que la ville d'Angers estoit d'antiquité une des principales villes des provinces et clefs de France, et le libvre, que lad. ville est riche d'une Université florissante. Au pied d'icelle femme, estoient quatre fleuves, représentez par figures d'hommes vieulx, comme les anticques avoient accoustumé représenter les fleuves, qui sont les quatre rivières, qui fluent par le pais d'Anjou, sçavoir Mayne, Sarte, Loyre et le Loir ; et à costé dudit tableau y avoit sur le hault des colonnes deux anges en bosse, qui tenoient l'un en la main dextre les armes du roy et l'autre à senestre celle de mond. seigneur; au pied duquel tableau estoient escrits des vers latins1. »
Fœmina quam spectas urbs est ducis inclita magni, liane cingunt Ligeris, Sarta et Meduana, Ligellus, Quid sit clave refert, Ubro scola docta referlur, Yino terra ferax, insignis colle frequenti.
Fœmina ne nutet fratrum tranquilla duorum, llinc Mine obstant puris insignia dextris Quœ pueri gestant, fratrum concordia pergat, Vrbsque fida throno maneat regisque, ducisque.
Angelicœ portant istœc insignia dextrœ,
Quod Deus Andensem pridem sibi vindicat urbem
i Registres des délibérations cl conc/nsio/is, llli. :!."■, )"<"• o31-335.
Ob sacra quœ coluit, colit et colet omine fausto, Nec tua, dux, minor est tua, cum sit munere divum *.
Sur l'arc triomphal, près- le porche du Grand-Éperon, dans un autre tableau, étaient réunies les figures des rois François Ier, François II, Henri II, Charles IX, Henri III et du duc d'Anjou 2. En 1583, Adam Vandellant dessina les fêtes du duc d'Alençon, qu'il fit graver à Paris et imprimer chez N. Ghesneau, au témoignage de CL Ménard3. On connaît son plan d'Angers en 1575. Il mourut en 1595 4.
Robert Grézil avait été chargé de décorer les portes Ghapelière et Angevine. Il plaça, suivant Louvet, à la première, « ung riche tableau où estoit représenté ung triomphe qui demonstroit les aventures fortunées du grant roy François, premier du nom, qui veoit les neuf sœurs d'Apollon en passant les monts Pyrennées 5. » Au bas, on remarquait le « quadrain » suivant :
1 Ces vers, extraits du Journal de Louvet, ont été reproduits dans la Revue de V Anjou, 1854, t. II, pp. 40-41.
s Les Artistes angevins, p. 308. — « Sur les grands ponts, dit Louvet, y avoit ung riche portai audavant duquel estoit ung riche tableau où estoient richement représentez les effigies et portraitz de cinq roys ayeuls du grant roy François, au bas duquel estoient gravez :
Dux multis atavis édite regibus, Externis aliis regibus imper es, Ut virtute tua magnanimi patres, Vinci sub tumuli marmore gaudeant.
3 Mss. 875, t. II, p. 218.
* Les Artistes angevins, p. 308.
* Journal de Louvet, ibid.— « Auquel estoit ungtablean despeint et d'ung Phœbus jouant du lut avec les neuf Muses, jouans aussi des instrumens. » (Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f° 335.)
Le grand François premier veid premier les neuf Seurs Foullantes V herbe au son de leur frère Appollon ; Mais toy, qui as de luy outre plus que le nom, Enchante du Dieu Mars les tragiques fureurs '.
La seconde porte était ornée d'un « arc avec ung tableau où estoit despeint au naturel la ville d'Angiers2. » On lisait, au-dessous, des vers latins :
0 dux longœvos tecum rex inclitus annos Vivat, et ex!ernos hostes debellet uterque Expellatque lueri sordes aulaque foroque, Atque domo divum sceleratos vindice ferro Plectat, et innocuis adsit, foveatque benignos, Imper iumque têtus creseat, stet robore fratrion3.
Claude Lancelle, maître « sculpteur ou imagier, » à Angers, « fort expert en son art, homme de bonne vie et bon catholique, » au témoignage de son beau-père, le peintre Coquet, qui obtint du corps de ville un ancien corps de garde sur le grand pont, pour y loger son gendre, fut chargé de fournir, le 3 février # 1378, « deux Termes et deux enfants, pour la décoration du portail Saint-Nicolas K »
1 Journal de Louvet, ibid. — Le texte publié dans la Revue de l'Anjou porte cnchatne au lieu d'enchanté.
2 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f° 335.
3 Registres des délibérations et conclusions, BB. 31, f° 134, v0. — Les Artistes angevins, pp. 172-173. — La signature de Claude Lancelle ligure à un acte du 21 octobre 1001, et comprend ses initiales séparées par 1 croix, qui encadrent un petit maillet; au-dessous, une létc d'ange ailée. (G(J. 214).
4 Les Artistes angevins, p. 174.
Nicolas Viriau ou Viriot, dit le Lorrain >, avait reçu en 1565 « la conduitte des maczons et tailleurs, » pour les préparatifs de la réception du roi 2 et fut choisi en 1578 pour la direction « des ouvraiges de l'entrée du duc d'Anjou. » « Sera donné X escuz à Nicollas Viriau. dict le Lorrain, pour ses peines et vaccations de vacquer continuellement au faict de lad. entrée et aux commandemens des commis et dépputez des Esîatz pour ce faict3. » Son fds Jean, mari de Perrine Rousseau, figure sur la liste des huguenots en fuite pour avoir pillé les églises en juillet 156i.
Gilbert Colpin, maître orfèvre, passe marché le 25 février 1578, avec le conseil de ville d'Angers, pour la façon « de 10 pippes d'argent poisant chacune ung marc jd'argent, garniz de 22 sercles sur chacune pippe, à raison de 19 1. chacun marc... et par la doreure de chacunne pippe 3 escuz et 1/2*.»
Un magnifique échafaud, garni de musiciens qui devaient chanter les louanges du prince, fut établi « au quarroy du Puy-Nostre-Dame. » L'entrée solennelle du duc d'Anjou eut lieu le dimanche 13 avril. Il se rendit d'abord à Saint-Nicolas et prit place à la porte du jardin du logis abbatial , où il se tint « sous ung tertre. » Toutes les compagnies des
1 Les Artistes Angevins, p. 318.
2 «Item a esté poyé à Me Nicollas le Lorain qui avoit la conduicte des maezons et tailleurs pour 15 journées à 35 s. par jour. — 361.5 s. » (CC. 14).
3 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35. f° 30!'. ; Ibhl., BB. 35, f" 312.
habitants, commandées par leurs capitaines, défilèrent en bel ordre devant lui, enseigne déployée et tambour battant. Les hommes étaient bien armés, « aïant les morions dorez sur la teste. » Des harangues furent adressées au prince. La troupe entra ensuite en ville1.
Le duc s'achemina bientôt, escorté des seigneurs, vers le portail Saint-Nicolas. On lui présenta un poêle de velours violet, armorié et parsemé de fleurs de lis d'or, avec des crépines, sous lequel il se mit, monté sur son cheval richement caparaçonné. Ce poêle était porté par MM. Maurille Deslandes, conseiller au siège présidial, François Bitault, avocat, Jean Lambert, marchand, et Joseph Chariot, receveur du taillon. Le cortège se dirigea vers la cathédrale 2.
Après le duc d'Anjou, marchaient, de chaque côté du poêle, MM. de Bussy d'Amboise et de Simier, ses deux mignons favoris 3. Sur tout le parcours, sur les places, sur les ponts, on remarquait des théâtres enrichis « de figures de relief et platte paincture, » ainsi que la série des décorations que nous venons de décrire. Deux mille arquebusiers étaient sous les armes. Les bourgeois s'avançaient « sur housses et à cheval. » Les juges, les consuls de ville, les seigneurs, les divers officiers, les avocats, les gens de loi, les membres de l'Université et le clergé accompagnèrent le duc jusqu'à Saint-Maurice 4.
i Journal de Louvet, ibid., pp. 40-42.
» Ibid.
3 Ibid.
* Ibid.
Chanvallon, La Châtre, du Hallot et les autres mignons étalaient des costumes éblouissants. Ils allaient derrière leur maître, la tète emprisonnée dans leurs hautes fraises, les cheveux s'échapparit en boucles frisées de leurs toquets de velours, fardés et parfumés comme des femmes.
« C'est un des traits caractéristiques de cette époque, dit un auteur ; les fêtes succèdent aux deuils publics, on joue des pastorales entre deux guerres civiles, et l'on passe sans transition des réalités sanglantes à des fictions mythologiques. Les Valois avaient le goût de la représentation ; ils aimaient à entourer le pouvoir de pompes théâtrales1.» De leur côté, les Angevins, amoureux des divertissements et des spectacles, avaient toujours oublié, pour participer aux réjouissances, leurs misères et leurs souffrances. Louvet ne se sent pas de joie. Il se sert, tour à tour, de la prose et des vers pour célébrer ces superbes cérémonies. Les fêtes coûtèrent 12,000 écus à la ville, sans compter la naumachie donnée sur la Maine et dont les capitaines firent les frais, « fors la somme de deulx cents escuz qui leur furent baillez des deniers de la maison de ville, et coustèrent tous les fraiz tant desdictz vaisseaulx, poudres qu'habitz, plus de deux mille escuz, et en ce non comprins les deulx cents escuz , et lesquelz capitaines acquirent une grande réputation et honneur2. »
La naumachie, qui fut représentée le mardi 15 avril,
1 La Réforme et la Ligue en Anjou, p. 154.
2 Journal de Louvet, ibid.
fut magnifique. On avait élevé un château , sur la rivière, à droite de la vieille fortesse féodale, entre les ponts de la Basse-Chaîne. Aux quatre coins de la construction, se dressaient des tours, le tout enclos de murs et porté sur de grandes « charrières » soutenues par des tonneaux. Des chaînes énormes , des ancres et des barres de fer consolidaient l'édifice. Au milieu, on remarquait un donjon gardé par des gens armés de coutelas , de piques , de canons et autres engins de défense.
L'attaque fut brillante. Une galiote montée par des ' marins habillés en Turcs, sous les ordres d'un marchand nommé Pierre Legouz, établi au faubourg Bressigny, et par un autre marchand appelé Jean Chopin, « demeurant en la rue Sainct-Aulbin, » donna le signal du combat. Un vaisseau était garni de gens costumés, en sauvages et conduit par un marchand, René Defay.
Deux galiotes dirigées par le capitaine Joyau, « marchant ferron, demeurant au hault de la rue Bauldrière », et par le bourgeois Delhommeau, de la paroisse de la Trinité, contenaient des matelots « accoustrez richement comme s'accoustrent ceulx qui sont de la nation de Moscovie, en taffetas orangé et en toille d'argent , » ou vêtus « à la moresque. » Elles entrèrent, à leur tour, en ligne. Enfin, une autre galiote, remplie d'une compagnie de jeunes gens de la ville, désignés sous le nom des «f enfants perduz », et munie de fauconneaux et de couleuvrines, compléta l'ensemble de l'armée des assail-
lants. Les fifres et les tambours faisaient rage; à cette musique endiablée, se joignait le bruit assourdissant des arquebusades, de la mousqueterie et de la canonnade. Cette joyeuse flottille alla à moitié chemin de la Baumette et revint à toute vitesse en multipliant les décharges de sa bruyante artillerie, à la grande joie de la foule entassée aux fenêtres du château et des maisons, sur le port Ligny et sur les ponts.
Après « lesdittes saluades faictes », la bataille s'engagea. Elle dura plusieurs heures. Les «enfants perdus» se jetèrent à la nage au milieu des coutelas , des piques, des carquois et des mannequins imitant des corps et des membres épars qui flottaient au hasard, et leur vaisseau s'abîma au fond des flots. La forteresse fut prise. Les défenseurs se retranchèrent dans le donjon où ils prolongèrent la résistance. Une belle fille, habillée en nymphe, annonça que la place capitulait. Conduite à Msr le duc d'Anjou, par les capitaines victorieux, accompagnés de leurs soldats triomphants , elle adressa au prince une harangue fort bien tournée. Par une heureuse chance, il n'y eut ni blessé, ni noyé dans la mêlée de cette splendide naumachie. Louvet, transporté d'allégresse , termine son récit en disant que plus de soixante mille personnes assistaient à cette merveilleuse représentation, « lesquelz s'en allèrent tous fort contents, « avec un grant applaudissement et joye d'avoir veu « ung sy beau triomphe ».
Le lundi 21 du même mois, le duc sortit d'Angers et
se dirigea vers le château du Verger1. Il visita ensuite Beaufort2, la Coutancière, Bourguei], le Lucie, la Flèche et le Mans, où il entra le 20 mai, accompagné des mignons, de Bussy et de Dangeau, le pillard amnistié. Il en partit le jeudi 4 juin pour Lucé et se rendit à Alençon3.
Dans la nuit du lundi 7 juillet, le prince quittait brusquement Verneuil, avec Bussy d'Amboise, La Rocheguyon, et plusieurs autres gentilhommes, au nombre de dix. Il passa la Seine à la Rocheguyon, et, sur des chevaux de relais , se rendit à Bapaume ; il gagna bientôt Mons où il fut bien reçu. Il voulait s'engager, malgré le roi, dans l'entreprise des Pays-Bas, qui avait été le rêve de Goligny, « pour racquérir à la France, dit Marguerite de Valois, ce qui lui estoit usurpé par l'Espaignol ». Les huguenots affluèrent dans son armée. La noblesse, raconte B. Roger, « accourait auprès du duc pour l'accompagner en ce voyage, comme si c'eût été pour aller à la conquête de la Toison d'Or ». Et il ajoute aussitôt : « Tout cet armement s'en alla en fumée, et notre noblesse et soldatesque d'Anjou et du Maine, qui y
» Journal de Louvet, ibid. — Le château du Verger, situé dans la paroisse de Seiches, appartenait à la famille de Rohan. Los aveux donnent une idée splendide de cette demeure plus que royale. (Voir, sur cette magnifique résidence, le Dict. hisl. de M.-et-L., t. III, p. C84 et suiv.)
2 Le seigneur de la terre de Beaul'ort, qui en jouissait à titre d*enp.tgiste depuis que cette chàtellenie avait fait retour au domaine dWnjou, était, en 1573, Honorât de Savoie, marquis de Villars, comte de Tende, amiral de France. — Henri III l'attribua ensuite à son livre François, en supplément d'apanage.
3 Le Maine, l'Anjou et Bussy d'Amboise, p. 1 * "• -
alla en grand nombre, n'en rapporta que de la confusion pour ses mauvais déportements et pour la mauvaise discipline et le désordre de toute l'armée de Monsieur *. »
Les folies du souverain irritaient les populations. « Le Roy , écrit Louvet , ayant jouy quelques années de repos, il se remet aulx nopces, danses et aultres esbattements, en conséquence desquelz il faict de grandes dépances ; il charge son peuple de grandes dasces, qui le rend grandement odieux ». Louvet traite le chancelier et le conseil royal de « maltoustiers, sans aulcune craincte ny cognoissance de Dieu ny de ses jugements ». Le chroniqueur leur reproche de n'adorer que l'or et l'argent, et de ne songer qu'à remplir sans cesse leurs coffres toujours vides.
Le lundi 28 juillet, le conseil de ville décide que l'on priera M. de Tilly d'ordonner aux compagnies, qui occupent la province, d'aller incontinent trouver Monseigneur, ou le sieur de Fervacque, à Dreux, au rendezvous général des troupes levées dans l'Anjou, la Touraine et le Maine, « et aussi divervir les aultres compaignées levées en Poitou et leur donner chemin ailleurs que par ced. pais. » Cinquante écus seront empruntés , pour couvrir les dépenses faites par ceux qui iront au devant des soldats, afin de leur indiquer la route à suivre 2.
i Histoire d'Anjou , p. 442. — Voir aussi , sur cette campagne malheureuse, les Négocia/ions diplomatiques de la France avec la Toscane, t. IV.
3 Registres des délibérations et conclusions, ibid., BB. 36, f° 47 r". — A plusieurs reprises, le conseil de ville, présidé par Jean Ayrault, rejeta les mesures contraires aux intérêts de la cité. (Ibid., fos 17 à 22, 70 à 75).
Le 2 décembre , on arrête que plusieurs des membres du corps de ville se rendront auprès de Monseigneur le maréchal de Gossé, à Gonnort, pour le supplier de faire retirer de la contrée les compagnies de gens de guerre, qui y vivent à discrétion et oppriment les habitants. Ils lui demanderont aussi d'obtenir, en leur nom, du roi, la décharge de la subvention récemment ordonnée, vu la misère publique. MM. de la Bouillerie, Ponfou et Cochelin sont désignés comme délégués de l'assemblée *.
Enfin , le 10 décembre , M. François Mesnier est chargé de se transporter, en diligence, auprès de Monseigneur, « pour mettre peine de descharger ce païs d'Anjou (h- la garnison de deux compaignies que l'on y veult establir ». L'envoyé recevra, à titre d'indemnité, pour ses frais de voyage, la somme de soixante écus 2.
Les excès commis par les soldats de Bussy sont mentionnés par un auteur contemporain. « Je ne sais, dit l'historien Barthélémy Roger, si ce furent les levées que fit Bussy d'Amboise en Anjou et le peu d'ordre qu'il fit
i Reg. des délib., ioid., f° 71 r°. — Le maréchal de Cossé, qui avait déjà rempli une mission de ce genre en 1572, arrivait en Anjou le 28 novembre 1578, accompagné de deux conseillers du roi. Le peuple leur fit mauvais accueil « L'on envoïoit, dit Louvet, dos commissaires que pour endormir le peuple soubz le prétexte et voille d'une réformation , ce n'est que pour guigner le temps, pour puis après vendre et débitter la substance du peuple aux méchants qui les acheptent, et que, durant ledict temps, la collère du peuple se passa et modéra. • On ne croyait pas à la sincérité de l'enquête: « ce n'estoit que pour bailler coulleur et servir de prétexte, ce que le peuple recongnaissant ne s'enesmurentet ne fisrent que peu de plainctes, comme sachant bien qu'on ne leur en l'eroit aulcune raison ny aulcune pugnition et que les grands larrons ne pugnissent les petitz. » (Louvet, t. I, f° 123 v°).
2 Registres des délibérations et conclusions, ibid., f°s 71 et 74 v°.
observer qui obligèrent les Angevins à haïr sitôt ce gouvernement et à se plaindre de lui, ou bien s'il fit venir en ce même temps des troupes d'ailleurs pour opprimer et molester les Angevins; tant il y a qu'il y fut commis de grands excès. Voici de quelle façon en parle le livre intitulé le Secret des finances de France imprimé environ ce temps-là. C'est au livre IIe, chapitre du diocèse d'Angers : « Avec lui et les régiments qu'il avoit avec lui ne faisoient compte des pauvres Angevins, sujets du roy. non plus que d'esclaves lesquels on peut battre, déchirer, chappeler, tenailler et tuer à plaisir comme bêtes »; et de fait, tout le temps que ses troupes ont séjourné en Anjou, ont battu, déchiré, chappelé, tenaillé, tué, violé et rançonné sans respect *. »
Les charges qui opprimaient le royaume étaient considérables. Henri III avait toujours besoin d'argent pour subvenir à ses folles dépenses. Les frais seuls de son écurie s'élevaient, en 1578, à soixante-huit mille écus2. Ce chiffre énorme provenait tant du rehaussement de prix que de l'enrichissement des broderies sur fonds de satin que Sa Majesté avait fait placer sur les serges des pages et sur les collets des laquais. Le roi remit sa
1 Barthélémy Roger, Histoire d'Anjou, p. 441. — Nicolas Froumenteau, le Secret des finances de France, découvert et départi en trois livres, et 'maintenant publié pour ouvrir les moyens légitimes et nécessaires de purger les dettes du roi, décharger les sujets des subsides imposés depuis trenle-et-un ans, et recouvrer tous tes deniers pris à Sa Majesté, 1581.
2 De son côté, le duc d'Anjou menait un train royal. Voir, dans les Mém. du duc de Nevers, la liste des officiers et domestiques de Monsieur. Aucun souverain n'avait une plus nombreuse maison (t. I, p. 577).
vénerie sur l'ancien pied d'autrefois, et, dépassant même les sommes qu'y consacrait Charles IX , il y attacha un capitaine , trois lieutenants et soixante-dix gentilshommes. Il voulut faire venir des chiens d'Angleterre. Cependant l'indolent monarque chassait rarement1. Une seule fois , Marguerite de Valois, dans une lettre au roi son mari, fait allusion à une chasse de son frère.
Bientôt, abandonnant la poursuite du cerf, dont il craignait les fatigues, Henri III concevait d'une folle passion pour les petits chiens de chambre, mis à la mode par les dames de Lyon. Marot avait déjà chanté Mignonne, la petite chienne d'Éléonore, seconde femme de François Ier, et Baïf avait vanté les mérites du petit chien de la blonde Renée de Chàteauneuf , la maîtresse préférée de Henri III au temps de sa jeunesse. Le souverain portait toujours un de ces petits animaux dans un panier suspendu à son cou par une écharpe; il se promenait en coche entouré d'une petite meute. Brantôme lui reproche d'avoir fait chevalier du Saint-Esprit un gentilhomme qui lui avait cédé deux ravissants petits turquets. Quand il était ennuyé de ses chiens et de ses mignons, il paraissait au bal de la cour travesti en femme. Souvent il suivait les processions de pénitents ou de flagellants, mêlant ainsi les pratiques religieuses aux débauches et aux scandales les plus honteux.
1 Cependant, clans sa jeunesse, ce prince avait été un intrépide et habile cavalier. Sa fuite vertigineuse, à cheval, de Cracovie, en est la preuve. Toute sa vie, il prit plaisir à faire voltiger et sauter ses coursiers.