‹ Louis de Clermont, sieur de Bussy d'Amboise, gouverneur d'AnjouChapitre 12 sur 31 · QUERELLE DE BUSSY ET D'ORAISON · texte numérisé non relu

QUERELLE DE BUSSY ET D'ORAISON

Au mois d'août, Bussy était à Mons, où le duc d'Anjou avait concentré ses troupes *. Le 24, il y reçut le cartel de Caries Lycn d'Oraison, seigneur de Barles. Ce gentilhomme, originaire de la Provence, avait eu précédemment une dispute avec Louis de Clermont. « Parquoy pour la démesler, et aussi pour la plus grande obstentation et bravade, » il résolut d'aller relancer son adversaire jusqu'en Flandre. Il emmenait avec lui François de Gauville, seigneur de Javersy, gentilhomme de la chambre du duc d'Anjou, la plus fine lame du royaume2.

1 « Similmente essendo la Noue arrivato poco dopo l'espedizione di Bussy du Monsigiiore, fu da Sua Altezza spedito parimente, e per quanto ha referto un gentiluomo di Monsignore mandate a questa Maestà, sono stati gratamente visitati la mattina sequente ail' arrivo loro dal principe d'Orange con molta cortezia. » [Négociations diplomatiques, t. IV, p. 180).

2 François de Gauville fut capitaine des gardes du duc de Nemours en 1590, maréchal de camp et gouverneur de Pluviers en 1620. — Brantôme racoute que ce duelliste enragé avait eu une querelle avec Saint-Luc, à Anvers, dans la chambre de Monsieur. Les deux adversaires voulurent croiser le fer hors de la ville, mais la Vergne, « capitaine de la garde françoise, » s'opposa à la rencontre. (Brantôme, t. VI, pp. 382 et 434).

Gauville avait, de son côté, un ancien compte à régler avec Guillaume de Hautemer, seigneur de Fervaques, plus tard maréchal de France.

Nos deux bretteurs entrent dans la place de Bineh occupée par les Espagnols, qui les reçoivent à merveille. Ils vont faire la révérence à Don Juan, le fils naturel de Charles-Quint, le vainqueur de Lépante. Le gouverneur, « Don Diego de Ganna, gentilhombre de la nad cath. del rey de Espana, » les comble d'égards. Pressé d'en finir, Oraison adresse un cartel à Bussy et l'invite à se trouver « à my chemin » de Binch à Mons : « Il « fauldra aussy, dit-il, que me baillez un ostage qui soit « cavalier, qui puisse aller du pair avec mon frère que « je vous bailleray qui sera le seigneur Cimier ou Rosne1 « ou vostre frère s'il y est. Cela faict, nous nous trouai verons au lieu où vous adviserez avec telles armes que « vouldrez prendre et six ou huit cavaliers pour voir ou « rapporter seullementla vérité de ce qui sera de nostre « combat. »

Bussy riposte incontinent :

« Lyon d'Oraison, je commeneeray cet escript pour « respondre à la fin du vostre que vous nommez cartel, « lequel justement ne se peut nommer ainsy pour les

i Chrétien de Savigny, seigneur de Rosne, chambellan du duc d'Anjou, était originaire de la Lorraine. Il se distingua, dit Brantôme, « dans les guerres de France, de Flandres avec Monsieur, et de la Ligue avec messieurs de Guyse et les Espaignols. » (Voir les Mémoires de .Xecers, t. 1, p. 578). — Brantôme a parlé de sa querelle avec Philippe d'Angennes, seigneur du Fargis, gentilhomme de la Chambre de Henri 111, chambellan du duc d'Alen<;on.

« ratures et conditions qui y sont, sur lesquelles vous

« vous arrestez au combat. Je ne désire point que la

« compaignye soit sy grande que vous la demandez.

« Vous dictes avoir querelle avec moy ; je vous fera y

« raison non avec toutes les cérémonies que vous

« opposez, car ce ne seroit jamais faict qui les voudroit

c toutes observer. Vous voulez des ostages, vous les

« demandez de qualité; toutes ces choses ne sont poinct

« bonnes à ceulx qui veullent venir franchement aux

« mains. Asseurez-vous que je vous en donneray bientost

« moyen, et qu'à ceste occasion j'ay quitté ma charge

« en ceste armée et celle que j'avois en la maison de

« Monseigneur parce qu'il ne me vouloit pas donner

« liberté comme vous verrez par sa lettre et que vous

« tesmoignera ce trompette qu'on a renvoyé sans parler

« à moy. Je m'y suis mis toutesfois pour vous faire

« congnoistre que je suis accompagné de raison et que

« je ne la refuse point à ceux qui me la demandent.

« Entretenez bien Goville. Je donne ordre et faictz

« mes affaires, et nous verrons, gave bergère, qui pre-

« mier s'en repentira.

« A Mons, ce 2't aoust 1578.

« Louis d'Amboise1. »

Le lendemain, Monsieur avertit Oraison du maintien de sa décision :

« Barles, si je me fusse peu empescher de vous

1 Collection Brienno, mss. 27;?, !'• 196-202.

« escripre, je ne vous eusse faict cet honneur, car vous « en estes indigne. Je ne puis que trouver bien fort « estrange qu'un nay noble qui m'a promis sa foy et « son service soit allé rechercher les moyens pour « faindre de désirer justice par la voye de ceux qui sont « armez en autre party que le mien. Il n'y a loy au « monde qui puisse trouver bon que je permette à Bucy « de vous combattre voyant la différence qu'il y a du « rang qu'il tient et de sa qualité à la vostre ; car « m' ayant mancqué de foy, vous ne pouvez estre tenu <r pour homme d'honneur.

« A Mons, ce 2o aoust.

<f Françoys1. »

La leçon était dure. Le sieur de Barles s'empresse de fournir les explications les plus propres à justifier sa conduite. Il affirme à Sa Grandeur qu'il a bien la ferme intention d'en découdre : « Je n'y suis venu qu'avec inten- « tion de parfaire mon entreprise avec tous les poinctz « qu'un gentilhomme de bien et d'honneur doit désirer ; « et n'eusse recherché autre protection de mon droit que « Vostre Grandeur, comme je luy ay faict entendre par « le sieur de Fouronne, n'eust esté la ferme oppinion « que j'avois qu'elle ne permettroit jamais que le diflfé- « rend de Bussy et moy se vuidast par la voye des « armes, suivant le reffus que vous, Monseigneur, m'en " aviez faict en une prinse que luy et moy avions eue

« Collection Brienne, mss. -272, f" 198-202.

« quelques jours auparavant. » Quant à la question du rang et des qualités , Oraison prétend que sa noblesse est de meilleur aloi que celle de Bussy. Il se croit digne de se mesurer avec « le plus grand seigneur du royaume de France s'il n'est prince ou officier de la couronne1. »

Par le même courrier, il provoque, de nouveau, Bussy en ces termes outrageants ;

« Loys de Bussy, j'ai reçeu vostre lettre et croy que la « paeur que vous avez de venir aux mains vous a faict « emprunter l'estoille de Gratian 2, car ce ne sont que « confusions et irrésolutions. Il se fault résoudre de la « tirer, et me faire perdre la mauvaise oppinion que je « commence à avoir de vous. Je ne vous estimeray « jamais homme de bien si en 24 heures je ne scay de « voz nouvelles.... Ne différez point pour estre cappi- « taine de quelque infanterie à me voulloir combattre, et « vous souvenez que vous n'estes officier de la couronne.

« A Bains, ce 26 aoust 1578.

« Lyon d'Oraisox3. »

1 Collection Brienne, mss. 272, ibid.

2 Voir sur le sens de cette locution, Y Intermédiaire des chercheurs et curieux, xvne année, n° 379, col. 120. — Peut-être faut-il lire Vestille (ou le stille) de Gratian ? On trouve dans Littré l'ancienne forme stille pour style. Gratian était un moine du xiie siècle, bien connu pour avoir compilé le Décret qui forme la première partie du droit canonique. Cette œuvre contenait de nombreux passages obscurs ou ambigus et donnait lieu à force controverses. Emprunter le style de Gratien, c'est donc user d'un langage équivoque, contradictoire, où ne trouve, selon l'expression du sieur de Barles, que confusions et Irrésolutions.

1 Collection Brienne, mss. 272, ibid.

Celte outrecuidance exaspère le duc d'Anjou qui casse Oraison de son « estât » et l'en prévient immédiatement. Oraison proteste contre cette manière de récompenser ses services et se retourne ensuite contre son rival :

« Loys de Bussy, vous m'avez escript que vous feriez

« monts et merveilles ; je m'estonne que vous ayant

« escript deux fois ne m'ayez résolu de vostre intention.

« Voicy la troisième par laquelle je vous diz que sy vous

« ne venez dans 2't heures, je ne vous réputeray jamais

« pour homme d'honneur. Résoulz toy que sy tu ne

« viens je m'en iray en France avec tel contentement

« que sy j'avois eu la victoire sur toy.

« Lyon d'Oraison1. »

A cette lettre était annexé un certificat du gouverneur de Bains attestant que le sieur de Barles s'était mis à la pleine et entière disposition de son ennemi et qu'il n'était pas responsable de l'avorlement du duel projeté2. Brantôme a brodé sur le fond authentique de cette aventure un enjolivement de détails romanesques. Selon notre auteur, Monsieur propose à Don Juan de faire « le tiers » dans le combat des gentilshommes français. Il lui demande de lui indiquer le lieu, le jour et l'heure. L'occasion est propice, ce sera un excellent moyen « d'estaindreune grand'guerre, qui s'alloit enflammer. »

1 Collection Brienno, mss. 272, ibid.

2 Ib'nl. — Voir la pièce justilieative n° 4. Ces lettres ont été déjà publiées, par nous, dans la Revue de l'Anjou, juillet-août 1884, pp. 711-86.

Un peu ébahi au premier moment, Don Juan accepte le rendez-vous, mais ses capitaines s'opposent à « l'estaquade. » « En quoy les Espaignols furent fort mal con- « tents de ces deux gentilshommes deflians qui estoient « là venus dans leur camp par leurs deffis brouiller leurs « belles ordonnances et pollices de guerre '. » Ce récita tout l'air d'une histoire arrangée par l'ingénieux chroniqueur. Les lettres dont nous venons d'analyser la série montrent, en effet, que jamais le duc d'Anjou n'avait consenti au duel proposé par le sieur de Barles à Bussy. Notre personnage fut mêlé activement aux événements de Flandre 2. A l'assaut de Binch, au mois d'octobre, Bussy déploya sa valeur habituelle. « Il n'y n'oublia rien de sa charge de couronnel, qu'il ne s'en acquittast très-vaillamment 3. » Il assista à la prise de

• Brantôme, ibid., t. VI, pp. 427-429.

2 Louis de Clermont joua un rôle sérieux dans les opérations militaires et diplomatiques: « Uno di quei prineipali cavalieri che da Sua Altezza furono mandati insieme cou Bussy agli Stati. » (Lettre de Saracini au grand due, 17 septembre 1378.)

3 Brantôme, t. VI, pp. 192-193. — D'après une autre lettre de Saracini datée du (i octobre, Bussy prit une part importante au siège de Binch. « Per una Jettera de la Noue, s'intende, che Monsignore medesimo era andato sotto Binch per riconoscere il sito, e che poco appresso, essendosene ritornato a Mous, aveva inviati all'expugnazione di quella terra molti pezzi di cannone, avendo lasciata la carica di taie impresa a Bussy d'Amboise. Dentro allô terra vi si trovavano circa il numéro di dugento Spagnuoli, e quattro compagnie di Valloni; e perché l'esercito del Cattolico non potesse soccorrerla, quello degli Itali si era accampato fra Namur e detto Binch ; il quale espugnato che fosse, Monsignore si unirebbe con le sue forze a quelle degli Stati , e cosi congiunti anderebbono per combattere l'esercito nemico. » [Négociations diplomatiques, ibid., t. IV, p. 200). — Une lettre du 12 octobre constate la redddition de Binch. ■ Di Fiandra si dice che Monsignore abbia finalmente otteuuto Binch per açcordo. ■ (Ibid., p. 203).

Maubeuge suivie de l'occupation du Hainaut. Cependant la tiédeur et la division des alliés arrêtèrent les progrès des Français. Monsieur quitta l'armée et revint à la cour au mois de janvier 1579, « las de demeurer si longuement en Flandre pour si peu y faire. * L'insuccès de cette campagne aventureuse fournit aux Parisiens une occasion nouvelle de récriminations, de satires et de plaisanteries '. Louis de Glermont avait regagné l'Anjou.

Le 11 janvier 1579, Monsieur répondait en ces termes aux lettres du maire et des échevins « pour avoir descharge de Vm livres : »

« Messieurs,

« J'ay esté bien ayse d'entendre de voz nouvelles par la « lettre que vous m'aviez escripte du xvm! du passé, et « que vous persévériez constamment en la fidélité et « obéissance que je me suys promis de vous, mais bien a mary d'aultre part des charges et foulles qui vous sur- « viennent chacun jour, en quoy voullant vous secourir « de toutte la faveur et ayde que pouvez espérer de moy, « j'escriz au Roy, mon Seigneur et frère, et le supplie « qu'il veille vous descharger de l'emprunct de V™ livres « qu'il vous demande, et quant à la gendarmerie que « vous avez sur les braz, je fais estât d'y donner si bon « et prompt remède , mesmement pour faire sortir du « païs la compaignie du s! de [la] Beausse , que vous en

1 Voir, sur l'issue de cette expédition, les Négociations diplomatiques <!,: /,i France avec la Toscane, ibii/., t. IV.

« aurez contentement, vous asseurant qu'en tout ce que « je cognoistray estre à vostre repos et soulaigement, « je ne vous deffauldray jamais de la protextion et assis- « tance que je vous doys pour l'entière confience que « j'ai [que] vous continuerez l'affection naturelle que « vous me portez, comme je vous en prie, et le Créateur « qu'il vous ayt, Messieurs, en sa saincte et digne « garde.

« E script à Gondé, le xie jour de janvier l'an 1579.

« Vostre bon amy,

« Françoys. »

« J'escriptz au s' de la Beausse qu'il face retirer la compaignie de gens d'armes du s' de Bussy, dont il a la lieutenance, aussitost qu'il aura rereu ma lettre *. »

1 Registres des délibératious et conclusions, BB. 36, f' 94. — Ces lettres furent lues dans la séance du 3 février suivant.

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