‹ Louis de Clermont, sieur de Bussy d'Amboise, gouverneur d'AnjouChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

LE DRAME DE LA COUTANCIÈRE. — ASSASSINAT DE CLAUDE COLASSEAU ET DE BUSSY PAR LE COMTE DE MONTSOREAU.

La fatuité imprudente de Bussy causa sa perte. De Thou raconte que le duc d'Anjou, avant son voyage à Londres, montra au roi, en badinant, une lettre du mignon. Louis de Glermont lui écrivait qu'il avait tendu des rets à la biche du grand veneur et se vantait de la tenir dans ses filets. Henri III conserva la galante missive. La fierté et la pétulance de Bussy lui avaient aliéné l'esprit du monarque, qui saisit avec empressement l'occasion de satisfaire son ressentiment contre l'insolent favori. Monsieur lui-même paraissait lassé de la domination hautaine de Bussy. On a tout lieu de croire que Monseigneur, en communiquant ce billet à son frère, n'était pas fâché de compromettre le gouverneur d'Anjou et avait consenti « à la partie qu'on lui dressa pour s'en deffaire. »

Au commencement de Tannée, Bussy était encore en faveur auprès de son maître , comme le prouve une lettre très intéressante, datée de Gondé, le 15 janvier 1579, et qui nous a été signalée au cours de l'impression de cet ouvrage1. Cette curieuse missive est adressée par Louis de Clermont à Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, conseiller et secrétaire d'État sous les rois Charles IX, Henri III, Henri IV et Louis XIII, auteur du traité intitulé : la Chasse royale, ou Livre du roy Charles, de la chasse au cerf. Brantôme et Ronsard ont célébré le mérite de ce travail cynégétique2. Villeroy a laissé aussi des Mémoires d^État. La lettre de Bussy d'Amboise, dit D. Godefroy, « est de grande considération. » Nous n'avons pu analyser ce document à la place qui lui convenait, mais nous le reproduisons en entier à la fin du volume3. Il semble de nature à jeter une certaine lumière sur l'attitude politique de Bussy à cette époque.

Le 10 août , le duc part pour l'Angleterre , sans paraître se soucier des suites de son indiscrétion. Charles de Chambes étant venu à la Cour, Henri III l'attire à l'écart et lui met sous les yeux la lettre de Bussy, en lui disant qu'il s'intéresse trop à l'honneur de

i Nous devons la communication de cette pièce à l'obligeance toujours si parfaite de M. Eugène Lelong, archiviste aux Archives Nationales, qui a bien voulu nous prêter souvent son précieux concours.

* L'édition publiée par M. Chevreul, Paris, Aubry, 1859, in-8", contient la dédicace du roi à Mesnil « son lieutenant de venerye. »

3 Voir la pièce justificative n° 12. — Ce document est conservé à la Bibliothèque de l'Institut, coll. Godefroy, vol. -51».

sa maison et à sa propre gloire pour chercher à lui cacher un affront aussi sanglant. Le roi ajoute qu'il ne croit pas nécessaire de lui dicter le parti qu'il lui convient de prendre en semblable occurrence, après quoi il le congédie. L'époux irrité brûle du désir de se venger, non seulement par ressentiment de l'outrage qu'il a reçu, mais encore parce que le souverain a semblé lui faire entendre qu'il le regardera comme un lâche, s'il ne sait en tirer raison. Il part, il court, il vole et arrive bientôt à la Coutancière. La comtesse, le pistolet sur la gorge, est réduite à convier par écrit son amant à un rendez-vous pour la nuit, avec Claude Colasseau, le lieutenant-criminel de Saumur, « qu'on disoit estre macquereau dudict sieur de Bucy, » suivant l'expression triviale, mais énergique, de Louvet.

Enivré d'espérance et d'amour, le gouverneur se présente à la Coutancière, à l'heure indiquée, le mercredi 19 août, accompagné de son seul entremetteur. Il est introduit, à minuit, dans l'appartement désigné, où, au lieu de rencontrer celle qu'il cherche, il est assailli par dix ou douze spadassins, à la tête desquels apparaît le comte de Montsoreau lui-même. Tous sont armés jusqu'aux dents et couverts de leurs cottes de mailles. La bande des meurtriers se précipite sur lui avec frénésie pour le massacrer. Bussy comprend que sa fin est proche, mais il veut mourir en soldat. Puisqu'il faut succomber, il vendra chèrement sa vie. Montrant que, suivant son expression habituelle, la peur n'a jamais trouvé place dans son cœur, il est décidé à lutter jusqu'au bout. Il

fait tète et blesse grièvement quatre des assassins ; son épée brisée, il se défend encore avec les débris des bancs, des tables et des escabeaux. Criblé de blessures, il va cependant s'échapper par la fenêtre et sauter dans les fossés du château, lorsqu'un dernier coup, reçu par derrière, l'étend inanimé aux pieds de son ennemi. Colasseau, retenu dans une autre chambre par les gens du comte, est ignoblement étouffé1. Les deux corps, jetés dans les fossés, en sont retirés, apportés le lendemain à Saumur et inhumés. Ainsi finit le brave Bussy! Le surlendemain, vendredi 21 août, le maire, Jean Ayrault, réunit le conseil de ville d'Angers. « Sur la c proposition faicte par led. sieur maire, du décès et « meurtre commis en la personne de feu monsieur de « Bussy, gouverneur de ce pais d'Anjou, et qu'il seroit « bien expédiant aviser quelz honneurs funèbres luy « seront faicts. Ont esté priez lesd. sieurs maire, Des- « champs, Ladvocat et Gochelin conférer avecques mes- « sieurs de Tilly, Sesseval et Néry, aussi avecques « messieurs de l'Église, de ce qu'il sera nécessaire y « faire, et s'il sera bon faire amener le corps dud. feu « sr. de Bussy, qui est de présent à Saulmur, pour estre « gardé ou inhumé en l'une des églises de ceste ville.

» Voir De Thou, t. VIII, pp. 98-99. — L/Estoile, t. I, pp. 191-192. — Tallemant des Réaux, Mémoires, t. V, pp. 192-190. — Louvet, t. I, f.s ijo vo ci j-25 roê — Rangcard, Mémoires pour servir à V histoire du Calvinisme et de la Li;juc en Anjou, mss. 893 de la Bibliothèque d'Anpers. — J.-F. Bodin, Recherches sur la ville de Saumur, ses monuments et ceux de son arrondissement, première édition, 181 1, t. II, pp. 92-9»;.

« Et au cas qu'il soit trouvé qu'il faille faire lesd. hon- « neurs funèbres, a esté conclucl que la despenc^ s'en « fera par l'ordonnance et tradat dud. sieur maire, sur « les deniers communs, suyvant d'advis qui en sera « prins en ce corps de ville.

« Et sur ce que led. sieur maire a remonstré que, « cejourcrhuy matin, n'ayant loisir assembler ceste « compaignie pour escripre et donner advis à Monsei- « gneur, frère du Roy, qui est de présent en Angleterre, « du décès dud. sieur de Bussy, par ce que le courier « que led. sieur de Tilly dépescheoit pour cest effect, « estoit prest de partir, il avoit luy seul, soubz le nom « des maire et eschevins, escript une lettre à mond. Sei- « gneur, portant, entre aultres choses, recommandation « de la personne dud. sieur de Tilly, qui l'auroit requis « ce faire ; de laquelle lettre a retenu coppie pour la « communicquer à ceste compaignie, avec protestation « que n'eust esté le peu de loisir, il n'eust escript de « chose de telle conséquence sans en avoir, au préalable, « communicqué.

« Et a, led. sieur maire, requis la compaignie trouver « bon ce qu'il en a faict. Lecture faite d'icelle lettre, a « esté ratiffié et vu agréable...'. »

On lit, dans le registre paroissial de Sainte-Croix, la mention suivante, écrite de la main du curé : « Au dit « an, la nuict d'entre le 17e et le 18e jour d'aoust, fust « occis et mis à mort, au lieu de la Coutensière près

1 Registres des délibérations et conclusions di Vhostel de ville, BB. 3G, fos 157 r" et v°.

« Bourgueil , le sieur Louis d'Amboise , gouverneur c pour Monsieur , frère et fils du Roy , en ce pais « d'Anjou. Que Dieu l'absolve'. »

Louvet, toujours fidèle à ses sentiments de haine implacable contre Bussy , se réjouit du trépas du mignon : « La mort duquel fust grandement agréable au « peuple, de tant qu'il n'avoit gouverné les habitans de « son gouvernement comme doibt faire ung saige gou- « verneur, mais comme ung tiran, lequel avoit faict « ruisner toutte la province d'Anjou2.»

Cependant on apprend la venue prochaine du vieux père de Louis de Glermont, qui arrive à Angers le vendredi 29 août. Le maire et les échevins lui rendent visite et lui offrent « tous les moyens possibles des habitans de « ceste ville, pour s'en servir en la poursuilte de l'as- « sassinat en la personne dudict sieur de Bussy. » Au nom de la cité, le procureur lui présente une provision « de vin blanc et clairet3. »

Les péripéties du drame de la Goutancière furent connues promptement à Paris. Dès le samedi 22 août, les détails de l'assassinat défrayaient toutes les conversations. Or, ce même jour, les logis habités par les huguenots « furent marqués de croix de craye, ce qui donna « l'alarme à plusieurs, à cause de la Saint-Barthélémy.»

' Archives de Maine-et-Loire, GG. 197-211.

1 Voir le Journal de Louvet.

» Registres des délibérations, BB. 36, f05 157 v°, 159 r\— L'auteur de la Réforme et la Ligue en Anjou dit que « les derniers actes de Bussy « avaient racheté en partie son arrogance. » Il ajoute que « l'éche- « vinage apprit, non sans quelque émotion, la sanglante catastrophe

• qui termina si tragiquement la carrière à demi-romanesque de cet

• homme remarquable. »

La cité était agitée, et les esprits inquiets. On disait que les religionnaires avaient peur de l'ombre de Bussy, qui les avait si durement traités pendant toute la durée de cette nuit funeste, et en avait profité pour égorger son propre cousin, Antoine de Glermont, « dont il avoit reçeu son payement en semblable monnoye1. »

Saracini s'empresse d'informer le grand duc. Il lui écrit le lendemain pour lui raconter ces graves événements. Une conspiration a été découverte. Bussy est au nombre des conjurés : « Sua Maestà torno l'altra sera da Saint- « Germain; dove essendo comparso insolitamente un tal « capitano du Bois, uomo di M. de la Rocheguion, che è c uno delli capi principali delli stati di Normandia, fu « presso, corne sospetto di essere inviato a spiare gli « andamenti del Re. Appresso s'in tende, che per tore menti abbia confessato una terribile cospirazione « contro la persona di Sua Maestà , con disegno di « eseguirla, mentre ella se ne andava alla caccia del c cervo, secondo l'uso di quà ; e che abbia nominati « molti congiurati, delli quali si sa particolarmente del « detto signor de la Rocheguion, del barone di Viteaux, t e di Bussy d'Amboise, contra li quali e altri complici e pare che Sua Maestà abbia dato commissione che « sierno presi e gastigati.8 »

Or, désormais, Louis de Clermont n'est plus à redouter : « Ma intorno a Bussy non accadrà farne altro; « poichè non essendo andato con Monsignore, come si

« L'Estoile, ibid., p. 193.

2 Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. IV, pp. 261-262.

« disse, si trova inlanto morto di pistola con alcuni « altri suoi, da M. di Montsoreau ; il quale avendo inteso « dalla moglie propria, corne egli le era molesto, e che, « non contento délia pratica di casa, cercava istante- « mente ancora quella del letto, operô che ella lo chia- « masse con le sue lettere ; e venendo, lo riceve poi in « maniera che toise la ri ta a lui e ai compagni \» • Des bruits contradictoires circulent sur le nombre des victimes de cette tragédie : « Dicono alcuni che il detto « Montsoreau abbia ancora ammazzatto la moglie , e « duoi servitori ; ma di questo si parla variamente, e « solo è certa la morte di Bussy...» L'ambassadeur termine sa lettre par l'éloge de Bussy, que nous avons cité au commencement de celte étude 2.

Quant au duc d'Anjou, c'est à Londres, où il négociait son mariage avec Elisabeth, qu'il reçut la nouvelle de la mort de son favori, dont il était en partie responsable, et il en fut peu troublé. De retour à Paris et avant de désigner un nouveau gouverneur, il dépêcha en Anjou, Puygaillard, pour s'enquérir de l'état des choses. Jean de Léaumont ne fit que traverser la province. Au mois d'octobre, on apprit que le successeur définitif de Bussy était « le sieur de Gymiers 3. »

i Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. IV, pp. 261-262.

* Ibid.

3 Registres des délibérations, ibid., BB. 36, fM 169 et 177 r°. — La Réforme et la Ligue en Anjou, pp. 159-160. — Le 11 février 158(1, on lut au Présidial « les lettres du gouverneur de la ville et chasteau ■ octroyées « au sieur de Cymiers • par le roi et le duc d'Anjou. — Voir ;iussi 1^ Jouma( <\o Louvct.

Quelque temps après, par ordre du duc d'Anjou, Saint- Geval était révoqué de ses fonctions de capitaine du château. Les habitants se plaignaient de l'insolence de la garnison et accusaient les soldats de se livrer secrètement à la fabrication dé la fausse monnaie dans les caves de la forteresse, selon Louvet. Une lettre adressée par Renieri da Colle à Andréa Albertano, secrétaire du grand duc, le 15 février 1580, confirme ces renseignements : « Monsignore ha dato grande allegrezza al « popolo di quella città d'Angers e paese di Anjou, « avendo messi fuori del castello di Angers e di Sau- « mur i capitani che Bussy aveva messi, e i loro soldati ; « i quali facevano molti atti villani, pigliando fanciulli « per forza e i béni del povero popolo. Furono trovati là « dentro molti istrumenti per fare la falza moneta ; il « che col resto e causa che i capitani sono detenuti, sine « a tanto che avranno rappresentato il capitano Lacoste « e alcuni altri de più carichi '. »

Le meurtre commis par Charles de Ghambes devint la source d'une terrible inimitié entre les Bussy et les Montsoreau. Jean de Balagny, fils naturel de Jean de Montluc et mari de la sœur de Bussy, Renée de Clermont, avait juré de venger l'assassinat de son beaufrère. Sa femme l'y aida, pendant neuf ans, sans trêve ni répit. Au bout de ce temps, le roi les força à accepter les conditions que Montsoreau leur proposa pour se mettre à couvert de leur ressentiment2.

1 .Xegoc. diplomalir/ues de la France avec la Toscane, t. IV, p. 291.

2 De Thou, ibid.

Brantôme regretta sincèrement son compagnon. Il dit

« qu'il mesprisoit tous les conseils de ses amis. S'il fust

« esté plus respectueux, on ne luy eust suscité le cruel

« massacre où il a tumbé , car, faisant l'amour à une

« dame, il y fut attrapé. Aussi dict-on de luy : que les

« deux dieux qu'il avoit ses plus amez et qui le tenoient

« le plus chéry, le firent mourir. » L'historien ajoute :

« L'on fit de luy force épitaphes, à la court de France,

« dont j'en recueilli deux, que je trouve bons et dignes

« d'estre mis icy, l'un en latin et l'autre en françois,

« qui sont ceux-ci : ! »

BUSSII VIRI FORTIS. FORMOSSISS. NOBILISS. EPITAPHIUM.

Formosœ Veneris, furiosi Martis alumnus,

Nobilium terror, Bussius hic situs est.

In Monsoranis castos turbans hymenœos,

Incautus crebris ictibus occubuit.

Insidiis periit furtivo Marte peremptus ;

Non potuit solum solus habere parem.

Usus erat semper Veneris Martisque favore ;

Sed Mars hune tandem prodidit atque Venus. Hinc sacros violare thoros dedicite, mœchi ;

Sanguine puniri débet adulterium.

Page 1