LA DAME DE MONTSOREAU ÉTAIT-ELLE COUPABLE
Retirée au fond d'un appartement éloigné, Françoise de Maridort n'avait pas assisté au meurtre de Bussy. Il reste maintenant à démêler la part de responsabilité qui lui incombe dans le drame de la Coutancière.
Dans sa lettre au grand duc de Toscane, citée plus haut, Saracini écrit, en racontant l'assassinat de Louis de Glermont par le comte de Montsoreau : « il quale « avendo inteso dalla moglie propria, corne egli le era « molesto, e che, non contento délia pratica di casa, « cercava istantemente ancora quella del letto, opero c che ella lo chiamasse con le sue lettere ; e venendo, « lo riceve poi in maniera che toise la vita a lui e ai « compagni. » Cette déposition d'un témoin contemporain semble du moins laver la mémoire de la dame de Montsoreau des doutes qui existaient sur la moralité de la châtelaine. Il est certain que Françoise de Maridort prêta la main à la machination perfide qui attira Bussy
dans le guet-apens où il devait trouver la mort. Mais elle y fut contrainte par la menace, comme nous l'avons constaté précédemment. Était-elle véritablement coupable d'adultère? N'avail-elle à se reprocher que quelques-unes de ces imprudences, de ces légèretés, qui sont habituelles aux femmes coquettes? C'est ce qu'il nous reste à examiner et à élucider. Avant de présenter la défense de notre cliente, nous résumerons la série des charges formulées contre elle par les différents historiens.
« Ledict sieur de Montsoreau, raconte Louvet, a voit « soubezon que ledict sieur de Bussy entretenoit Mn,e de « Montsoreau, sa femme.» c Le mercredi 19 d'aoust, « dit l'Estoile, Bussy d'Amboise, premier gentilhomme « de M. le duc, gouverneur d'Anjou et abbé de Bour- « gueil, qui avoit faict tant le grand et le hautain à « cause de la faveur de son maître, et qui avoit faict tant « de pilleries es pays de l'Anjou et du Maine, fut tué « par le seigneur de Montsoreau, ensemble avec lui le « lieutenant criminel de Saulmur, en une maison dudict « Montsoreau, où ledict lieutenant, qui estoit son mes- « sager d'amour, l'avoit conduit pour coucher avec la « femme dudict Montsoreau à laquelle Bussy faisoit « l'amour depuis longtemps, et auquel ladicte dame « avoit donné exprès cette fausse assignation pour le « faire surprendre par Montsoreau, son mary1. » Nous avons reproduit le récit de Brantôme, qui rapporte que
« L'Estoile, ibid., t. I. pp. 191-192.
son ami fut tué « en faisant l'amour à une dame'. » Il semble donc résulter, simplement, des trois premiers témoignages, que, selon les contemporains, Bussy courtisait la dame de Montsoreau, et que le mari était en défiance contre lui.
Poursuivons notre enquête. « Ce comte de Montso- « reau, dont nous voulons parler, étoit le fds de celui « dont Henri III se moqua de ce qu'il souffroit que « Bussy d'Amboise le fit cocu. Le roi haïssait Bussy à « cause de la reine Marguerite. Le comte, irrité décela, « s'en va en Anjou, fait par force écrire une lettre par « sa femme à Bussy qui vient, puis il les tue tous les « deux. » Ainsi s'exprime Tallemant des Réaux, dans ses célèbres Mémoires, écrits au milieu du xvne siècle3. Le rédacteur des Historiettes, dont la véracité a toujours été regardée comme sujette à forte caution, parait n'avoir aucun doute sur la culpabilité de la dame de Montsoreau, et il le dit crûment. C'est probablement aussi pour ajouter a l'intérêt de cette palpitante tragédie qu'il augmente le nombre des victimes de la fureur de Charles de Ghambes et invente l'assassinat de Françoise de Maridort. Or, nous savons que la châtelaine de la Coutancière ne fut pas immolée par son époux et vécut longtemps encore avec lui.
L'abbé Jacques Rangeard, dans ses Mémoires pour servir à V histoire du Calvinisme et de la Ligue en
1 Brantôme, ibid., t. VI, p. 191.
2 Mémoires de Tallemant des Réaux, édition Monmerqué, 1834, t. V, pp. 19-2-193.
Anjou, fidèlement copiés par Bodin, résume ainsi les faits. Son récit aurait pu servir de canevas au roman d'Alexandre Dumas. « Bussy d'Amboise était un des « hommes les plus débauchés de son siècle; il se van- « tait publiquement des faveurs qu'il prétendait avoir « reçues des premières femmes de la cour. L'une de « celles qu'il mettait au rang de ses conquêtes était la « comtesse de Montsoreau, dont les grâces et la beauté « attiraient à sa suite ce qu'il y avait de plus grand et « de plus distingué parmi les courtisans. Elle était alors « au château de la Goutancière, où il allait souvent la « voir. Il en fit imprudemment la confidence au duc * d'Anjou dans une de ses lettres, et par une odieuse « indiscrétion il s'y permit des détails les plus humi- « liants pour cette dame, sur toutes les faiblesses qu'elle
« avait eues pour lui '» La description de la scène
de la nuit est empruntée à l'Estoile. Colasseau est désigné comme « l'entremetteur des liaisons » de Bussy avec la comtesse. La narration se termine par ces remarques emphatiques et déclamatoires : « Assassiné « par le comte de Montsoreau, qui en avait assassiné « tant d'autres à Saumur, à Angers2, n'était-ce pas « mourir par la main du bourreau? Ainsi la justice
1 J. Rangeard, Mémoires pour servir à Vhistoire du Calvinisme et de la Ligue en Anjou, mss. n° 893 de la Bibliothèqne d'Angers. — J. -F. Bodin, Recherches sur la ville de Saumur, ses monuments et ceux de son arrondissement, première édition, 1814, t. II, pp. 02-96.
1 Ce n'est pas le mari de la dame de Montsoreau, mais son frère, Jean de Chambes, qui commit plusieurs meurtres à Saumur et à Angers, à l'époque de la Saint-Barthélfmv.
« divine punit quelquefois sur la terre les grands couc pables, lorsque le rang ou la faveur les élèvent au- « dessus des lois. »
Enfin, M. Eugène Berger, dans son charmant article sur Montsoreau, publié dans Y Anjou de M. de Wismes, écrit, à propos de Bussy : « Un jour vint où il joignit à la « liste de ses conquêtes la belle comtesse de Montsoreau. « La chronique ne dit pas comment et où naquit leur « mutuelle passion. » De son côté, M. C. Port, à son tour, s'exprime en ces termes, dans son Dictionnaire historique : « Une confidence du roi, peut-être calculée, « avisa le comte de Montsoreau de certaines vanteries, t qui n'allaient pas à l'honorer. Celui-ci part en hâte, « arrive à la Goutancière, près Saumur, qu'habitait sa « dame et que trop souvent fréquentait Bussy. La com- « tesse, le pistolet sur la gorge, fut réduite à convier « par écrit son amant à un rendez-vous pour la nuit, t avec Golasseau, le lieutenant-général de Saumur, « agent de ses amours '. » «... Bussy eut la vanité de se « vanter d'avoir pris « la bête au gîte » et son confident, « le comte d'Anjou, le roi même, dit-on le trahit. Fran- « çoise fut forcée de donner à son amant un rendezt vous, où ce fut le mari qui reçut le galant l'épée au « poing, assisté de dix valets armés2. *
Telles sont les différentes versions de cet intéressant éjpisode des mœurs du xvie siècle. Gomme le lecteur l'aura remarqué, les historiens du temps ne font allusion
4 Dict. hist. de M.-el-L., t. I, p. 537. -1 Ibid., pp. 7&1-785.
qu'aux soupçons du mari et aux manœuvres insidieuses de Bussy d'Amboise, désireux de séduire la comtesse de Montsoreau. Quant aux écrivains modernes, les uns accusent formellement Françoise de Maridort d'avoir trompé son époux, les autres, moins affirmatifs, laissent planer un doute plus ou moins discret sur la vertu de la châtelaine de la Coutancière. Peutêtre arriverons-nous à dégager la lumière et à prouver, autant que cela est possible, que la comtesse de Ghambes demeura honnête, en dépit des savantes intrigues, ourdies contre elle par le gouverneur d'Anjou , assisté de Claude Golasseau. Nous avons , en effet, l'intime conviction que la femme du grand veneur a été calomniée et qu'elle ne doit pas être rangée dans la catégorie des « belles et honnestes dames, » héroïnes ordinaires des histoires de Brantôme et chez lesquelles Bussy d'Amboise n'avait pas souvent trouvé de résistance. Nous pensons que, si Françoise de Maridort, un instant troublée par le charme puissant que Bussy avait toujours exercé sur les femmes qu'il courtisait, se laissa aller à quelques mouvements de coquetterie imprudente, ce qui n'est rien moins que démontré, cette faute, bien excusable et facilement explicable par le déplorable relâchement des mœurs de la cour des Valois, dont le chef favorisait la licence au lieu de la réprimer, n'autorise pas, cependant, à conclure que la dame de Montsoreau ait été infidèle à ses devoirs conjugaux.
Mais, nous répondra-t-on , Bussy était beau , bien fait, spirituel, entreprenant, dénué de scrupules, et ses
succès antérieurs l'avaient rendu, pour ainsi dire, irrésistible. Cette nature privilégiée avait le don singulier de fasciner les cœurs, qui subissaient le prestige de cette supériorité hautaine, et un invincible attrait mettait à sa merci toutes celles qu'il voulait subjuguer. Soit, nous n'y contredisons pas. Nous reconnaissons volontiers que Bussy a presque toujours réussi à triompher de la facile vertu de celles qui acceptaient le tribut de ses hommages. S'ensuit-il que jamais il n'ait vu ses offres repoussées et qu'il n'ait essuyé aucune défaite? Est-il donc interdit de supposer que Françoise de Maridort, loin d'encourager les prétentions audacieuses de Bussy, n'avait pas tardé à se lasser de ses assiduités compromettantes, de ses visites répétées, de cette poursuite acharnée du chasseur qui traque sa proie sans trêve et sans repos ?
On répétera à satiété que le gouverneur d'Anjou s'est vanté de tenir dans ses rets la biche dont il convoitait la possession avec tant d'ardeur. Que prouve cette confiance présomptueuse, sinon la fatuité et l'outrecuidance du personnage? Bussy, dont les intrigues galantes se terminent généralement par un succès final, ne veut pas avoir l'air de douter de la victoire. En homme auquel ces sortes de triomphes sont devenus familiers, il escompte par avance le résultat de ses démarches, il se flatte d'être enfin arrivé au terme de son entreprise , il est persuadé que sa victime , fatiguée par cette chasse ininterrompue, va bientôt se rendre à discrétion. La capitulation lui paraît prochaine
et il en parle presque comme d'un fait accompli. Voilà tout ce que ces lignes signifient. Traduisons, avec la permission du lecteur, le langage un peu cru de l'écrivain «italien. Que dit, en effet, Saracini ? Il écrit au grand duc de Toscane que c'est la comtesse de Montsoreau qui révéla elle-même, à son mari, la conduite deBussy, qui, c non content de la fréquentation de sa maison, cher- « chait encore, avec importunité, la fréquentation de « son lit... »
Ainsi c'est la châtelaine de la Goutancière, qui, sans y être forcée, raconte à son époux, la première, que Bussy la compromet et qu'il lui a tenu des propos outrageants. Elle ne prête pas une oreille complaisante aux confidences amoureuses de Bussy, elle ne favorise pas les progrès de cette intrigue coupable, elle ne partage pas la passion dont elle est l'objet involontaire. Si, au contraire, elle éprouvait pour le séducteur les sentiments qu'on lui a prêtés, si elle était sa maîtresse, elle se garderait bien d'en souffler mot à Charles de Ghambes. Elle profiterait mystérieusement des absences du grand veneur pour recevoir, en secret, son amant chez elle. Elle éviterait avec soin d'ébruiter l'affaire et d'initier le principal intéressé au manège criminel de son adorateur. C'est de cette façon que les choses se passent d'ordinaire en semblable occurrence.
Est-ce que, pour tout esprit non prévenu, la hâte fébrile avec laquelle Bussy, « enivré d'espérance et d'amour, » accourt au rendez-vous, à l'heure convenue, n'est pas une nouvelle preuve de l'innocence de celle
qu'on nous représente comme sa complice ? Il croit qu'il touche à la réalisation de son rêve, il est persuadé que le moment est venu où « sa flamme sera couronnée » , il est au comble de ses vœux, il se précipite, il galope, il vole vers la Goutancière, tant il est pressé de recueillir les fruits de sa longue et difficile campagne. Il n'a donc jusque-là rien obtenu, la comtesse de Montsoreau n'a pas trahi la foi conjugale, elle est restée digne de l'amour et de l'estime de son époux. Enfin, est-ce que le mari, si chatouilleux sur le point d'honneur, si prompt à tirer vengeance de l'outrage dont il se croit menacé, aurait continué de demeurer avec sa femme, s'il n'avait pas été convaincu de sa parfaite innocence ? Ce dernier argument nous semble péremptoire. Nous concluons donc en faveur de l'innocence de Françoise de Maridort.