‹ Louis de Clermont, sieur de Bussy d'Amboise, gouverneur d'AnjouChapitre 2 sur 31 · LA LÉGENDE ET LES AMOURS DU BRAVE BUSSY · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE ET LES AMOURS DU BRAVE BUSSY

. Parmi les mignons fameux de la cour de Henri III, il en est un qui, malgré sa mort prématurée, a laissé un nom presque légendaire ; nous voulons parler de Louis de Glermont, sieur de Bussy d'Amboise. Le souvenir de la reine Marguerite de Valois, les duels nombreux des favoris, le drame de la Goutancière, la fin tragique du héros de cette folle équipée ont conservé au personnage, dont le nom est étroitement lié à ces multiples aventures, une notoriété que le temps n'a pas affaiblie. Tous nos

lecteurs connaissent la Dame de Montsoreau , cet émouvant récit dans lequel Alexandre Dumas a retracé, avec tant de verve et d'entrain, les amours et la mort « du brave Bussy. » Cet ouvrage est sans contredit l'un des meilleurs romans historiques qui soient sortis de la plume de ce conteur infatigable.

Les cours étrangères elles-mêmes avaient les yeux sur Bussy d'Amboise et de récentes publications nous ont conservé deux appréciations relatives à sa personne, qui témoignent de son importance l. Giovanni Michiel, dans sa relazione lue au Sénat de Venise le 15 novembre 1578, au retour de son ambassade extraordinaire destinée à déterminer Henri III à ne pas seconder les projets de son frère sur les Flandres, parlait ainsi du favori du duc d'Anjou : « Si vede essere amatissimo (par le duc d'Anjou) e stimatissimo sopra tutti gli altri, avendolo fatto al présente suo luogotenente, e datogli carico di générale délie fanterie francesi. E questo di età di 30 in 32 anni, e di assai buon procedere ; ma non di quel guidizio, ne di quella esperienza, ne di quella sincérité (perché lo tengono per uomo appassionatissimo e pieno de' suoi privati interessi) che convenga a chi tiene un luogo cosi prossimo appresso un principe grande corne Monsignore. » Sinolfo Saracini, de son côté, en apprenant au grand duc de Toscane le massacre de Bussy, ajoutait : « la virtù e valore del quale ha havuta tanta forza, che egli è stato

i Arthur Bertrand, te. Main e, V Anjou et Bussy-d1 Amboise (1576-1579). Extrait de la Revue historique et archéologique du Maine, t. II, n° 3,

fino dai propri nemici compianto, attribuandogli, oltre all'excellenza dell'armi, lettere, grazia e cortezia singularissima1.»

Les compatriotes de Bussy partageaient, presque tous, l'admiration enthousiaste des ambassadeurs vénitiens, et vantaient à l'envi les mérites de Louis de Glermont. Les mémoires du temps parlent de lui avec éloges. Brantôme, le chroniqueur attitré des intrigues galantes, le chantre habituel et complaisant des rencontres où se distribuent les beaux coups d'épée, a épuisé à propos de notre personnage les formules de la louange la plus exaltée. Il semble le considérer comme l'idéal des preux, le modèle des paladins, le dernier représentant de la race des héros célébrés dans les romans de chevalerie du moyen âge. Il le compare au comte Timoléon de Gossé-Brissac, fils aîné de l'illustre maréchal, et à François de Vivonne, seigneur de La Chastaigneraie, dont le combat fatal avec Guy Chabot, baron de Jarnac, est demeuré fameux dans les fastes de cette époque batailleuse et féconde en dénoûments funèbres. L'auteur des Couronnels François et des Dames écrit, au sujet de son ami, qu'il serait impossible « d'estendre ses louanges plus avant qu'elles sont, car elles le sont assez partout.» Il le proclame hautement « le nompair de son temps » et

1 Le Relazioni degli ambasciatori Veneti de Senato durante il secolo XVI", Eugenio Alberi, série I, tome IV, p. 385. — Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, documents recueillis par Guiseppe Ganestrini et publiés par Abel Desjardins, doyen de la Faculté des Lettres de Douai, Paris, 1872, t. IV, p. 264. (Collection de documents inédits sur l'Histoire de France, première partie, Histoire Politique.

dit que ce hardi capitaine ne dégainait jamais « que pour la gloire seule de complaire à sa dame1.»

Pierre de l'Estoile, dans son Journal de Henri III, nous montre Bussy animé « d'un courage invincible, haut à la main, fier et audacieux, aussi vaillant que son épée ; et pour l'âge qu'il avoit, qui n'étoit que de trente ans, aussi digne de commander à une armée que capitaine qui fût en France. » Toutefois il lui reproche d'avoir été « vicieux et peu craignant Dieu : ce qui causa son malheur, n'étant parvenu à la moitié de ses jours, comme il advient aux hommes de sang tels que lui 2. »

L'austère parlementaire de Thou 3 et le rigide calviniste d'Aubigné, tout en censurant les mœurs du mignon, ne peuvent s'empêcher de rendre justice aux brillantes qualités de ce parfait raffiné que sa beauté insolente, sa mine altière, son élégance consommée, sa verve caustique et ses duels heureux, ses exploits amoureux et ses conquêtes bruyantes avaient classé au premier rang des gentilshommes accomplis de la cour des Valois. D'Aubigné admire son « grand esprit , tant aux choses qu'aux langues,» et son courage « sans mesure». Il regrette néanmoins d'être contraint de constater que Bussy employait sa valeur « plus à mordre les chiens de la meute que sur les loups ; tellement qu'un bon capitaine l'eust désiré chez ses ennemis4.» L'unanimité de ces témoi-

* Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, édition publiée pour la Société de l'Histoire de France, tomes IX, 398; VI, 144, 181, 177.

2 L'Estoile, Journal de Henri III, p. 192.

s De Thou, Histoire, t. VIII, pp. 90-91.

u D'Aubigné, Histoire universelle, t. II, p. 423.

gnages, qui émanent d'écrivains d'un caractère et d'un tempérament si divers, prouve que tous avaient reconnu et subi le prestige de cette nature séduisante en dépit de ses défauts et de ses vices.

Grâce à l'irrésistible attrait qu'il exerçait sur les femmes, Bussy fut l'idole et la merveille de la Cour, où il rencontra peu de cruelles. Les dames de l'entourage de la reine Marguerite suivirent promptement l'exemple donné par leur maîtresse ; elles se montrèrent, tour à tour, jalouses d'enchaîner le cœur du triomphateur inconstant. Marguerite de Valois a cherché, dans ses Mémoires, à écarter soigneusement toute idée de la liaison qu'on l'accusait d'entretenir avec Bussy d'Amboise1. La princesse y repousse les imputations dirigées contre elle par Louis de Bérenger, seigneur du Guast, gentilhomme dauphinois, qui avait voulu persuader au roi de Navarre que Bussy « servoit » sa femme. Cependant elle parle de lui en termes trop passionnés et prend sa défense avec trop de chaleur, pour que le lecteur puisse ajouter foi à ces dénégations intéressées. « Estans à Paris, dit-elle, mon frère approcha de lui Bussy, en faisant autant d'estime que sa valeur le meritoit. Il estoit tousjours auprès de mon frère, et par conséquent avec moy2. » Dampmartin, dans la Fortune de la Cour, prétend que

1 Voir les Mémoires et lettres de Marguerite de Valois, nouvelle édition, revue sur les manuscrits des Bibliothèques du Roi et de l'Arsenal et publiée par M. F. Guessard, ancien élève de l'École des Chartes, pour la Société de l'Histoire de France, à Paris, chez Jules Renouard et Cie, rue de Tournon, n° 6, M.DCCC.XLII.

2 Ibid., p. 54.

parlant à Bussy de cette intrigue mal cachée, « cela l'esmut et le fit un peu rougir, parce qu'il savoit qu'il en estoit quelque chose.» La reine laisse échapper, malgré elle, l'aveu de son ardent amour, dans les lignes où elle déclare qu'il n'y avait, « en ce siecle-là, de son sexe et de sa qualité, rien de semblable en valeur, réputation, grâce, et esprit.» 11 était né, continue-t-elle, « pour estre la terreur de ses ennemys, la gloire de son maistre, et l'espérance de ses amys l.» Elle s'enorgueillit de l'intrépidité de son cavalier servant, « de qui le courage ne pouvoit cedder à nul 2, » et dont l'âme n'était pas « susceptible de la peur3. »

Tous les historiens et les auteurs contemporains font allusion à ces amours du « brave Bussy », qui portait à son chapeau et sur sa poitrine « les faveurs » de sa chère maîtresse. Enfin, quand Louis de Glermont se fut emparé du sergent-major « dit le capitaine Page, borgne » , qu'il détestait, parce que cet officier avait jadis déjoué fort habilement un complot ourdi par le maistre-decamp, le prisonnier pria son vainqueur de lui laisser la vie, au nom de la personne qu'il aimait le plus au monde. Frappé au cœur par ce mot, Bussy se sentit désarmé et lui dit : « Va donc chercher, par tout le monde, la plus belle princesse et dame de l'univers, et te jette à ses piez , et la remercye, et dis luy que Bussy t'a sauvé la vie pour l'amour d'icelle. » Brantôme,

* Mémoires et lettres de Marguerite de Valois, pp. 55-59.

2 Ibid., p. 57.

3 Ibid., p. 59.

qui raconte cette anecdote , ajoute : « Tout cela fut faict *. » Dans un autre passage de ses écrits, le chroniqueur, désignant Bussy sans le nommer, rapporte que Marguerite de Valois abandonna un de ses amants, « mol à départir de la main, » pour accorder ses faveurs à un jeune seigneur « escalabreux , brave et vaillant, qui portoit sur la pointe de son espée l'honneur de sa dame, sans qu'on y osast aucunement toucher2. »

Nous ignorons le nom du personnage délaissé par la reine au profit de Louis de Glermont. L'année précédente , un de ses plus intimes favoris , Joseph-Boniface, sieur de La Mole , gentilhomme provençal , accusé d'avoir conspiré contre le roi de France, avec son ami Annibal, comte de Goconas , gentilhomme piémontais aimé de la duchesse de Nevers , femme de Ludovic de Gonzague, avait eu la tête tranchée sur la place de Grève. Ses dernières paroles sur l'échafaud furent, après une prière à Dieu et à la Vierge : « Recommandez-moi bien aux bonnes grâces de la reine de Navarre et des dames. » On trouva sur lui, après son exécution, « une chemise de Notre-Dame de Chartres. » Parmi ses effets, on avait découvert une image de cire préparée avec des cérémonies magiques et dont le cœur avait été percé avec une aiguille. Ce talisman intrigua beaucoup Catherine de Médicis ; elle crut que l'image avait été

i Brantôme, ibid., t. IV, p. 34. — Marguerite, jusqu'alors si discrète dans ses Mémoires, qui pèchent surtout par péchés d'omission, dit un auteur, quand elle vient à parler de Bussy, n'est plus maîtresse de sa plume.

J Brantôme, ibid., t. IX, p. 401.

fabriquée conlre Charles IX et qu'elle menaçait ses jours; mais La Mole déclara qu'elle avait dû servir uniquement à le faire aimer d'une grande princesse. Gomberville. l'auteur des Mémoires qui portent le nom du duc deNevers, et l'écrivain qui a composé le Divorce satyrique, prétendent, le premier, que la reine Marguerite et la duchesse de Nevers firent embaumer la tête de leurs amants, afin d'avoir toujours devant elles ce précieux dépôt de leurs amours: l'autre, que ces deux princesses firent enlever les deux têtes, les portèrent dans leurs carrosses et les enterrèrent, de leurs mains, dans une chapelle sous Montmartre ] .

Les charmes de Marguerite sont célèbres. On sait que des cheveux d'un brun foncé, qu'elle tenait de Henri II, son père, encadraient son visage séduisant. Sa robe de brocart, au corsage ouvert, laissait entrevoir cette gorge

1 • La Mole, dit l'Estoile, estoit appelé le baladin de la cour, fort aimé des dames et du duc son maistre. Au reste, grand superstitieux, qui ne se contentoit d'une messe tous les jours, mais en oyoit trois et quatre. Le reste du jour et la nuit, il l'employoit à l'amour. » La faiblesse qu'il montra dans ses derniers moments fit dire :

Mollis vita fuit, mollior intérims.

Coconas subit le supplice avec plus de courage. On trouve son procès d.;ns les Mémoires de Castelnau, et son épitaphe dans les Lettres d'Estienne Pasquier. — Voir le Journal de Henri III, juin 1574. — L'histoire de la conjuration est racontée dans les additions aux Mémoires de Castelnau. t. II, p. 37G, édition de Le Laboureur. — Tallemant des Réaux prétend que' Marguerite portait dans la vaste poche de son vertugadin le cœur embaumé de l'un de ses amants. — La passion de la reine pour Henri de Guise, le Balafré, est fameuse. « Elle avoit logé toutes les affections de son cœur en ce prince, qui avoit des qualités si attrayantes, qu'elle n'aima jamais le roi de Navarre. » (Dupleix, Histoire de Henri IV.)

« pleine et charnue, dont mouroient tous les courtisans ». Brantôme, qui nous le dit, était du nombre. Ébloui par ces attraits, Laski, le palatin de Siradie, s'écria un jour: «Je ne veux plus rien voir après une telle beauté. » « Quelle était donc, en réalité, cette beauté qui inspirait un pareil enthousiasme? Ne demandez à ce charmant visage ni la perfection de l'ovale, ni la pureté de lignes d'un camée antique. Marguerite tenait de sa mère les yeux un peu gros, les joues pleines et arrondies des Médicis. Sa lèvre supérieure était fine, l'inférieure un peu pendante; sa taille moyenne, mais bien prise ; elle avait les pieds petits, sa gorge était faite de marbre ; mais à quoi bon détailler? Ce qui séduisait en elle, c'était la flamme provocante de ses yeux, l'éclat de son teint, la finesse, la transparence de sa peau. On l'accusait de coucher dans des draps de satin noir pour en faire ressortir la blancheur. C'était la beauté sensuelle et appétissante qui attire et retient les hommes, « la beauté faite pour nous damner, » dira plus tard, en la voyant au Louvre, don Juan d'Autriche. Ce portrait est emprunté au récent historien de la reine de Navarre, M. Hector de la Ferrière.

Peut-on affirmer que la dame de Montsoreau, dont presque tous les historiens ont incriminé la conduite, imita sa souveraine complaisante et céda aux instances pressantes de Bussy d'Amboise, ou est-il permis de soutenir que la châtelaine de la Coutancière, coupable de graves imprudences, resta cependant fidèle aux devoirs de l'épouse? Telle est la délicate question que nous traiterons dans un chapitre spécial.

Singulièrement infatué de son mérite, Bussy se plaisait à répéter que « quoique simple gentilhomme, il portoit dans l'estomac un cœur d'empereur ». Son orgueil sans limite le poussait à se comparer aux héros de Plutarque, qui lui semblaient de sa taille. Il voulait joindre à la gloire des armes la renommée des lettres. La lecture des historiens de l'antiquité avait le don d'exciter son enthousiasme, et celle des poètes le captivait également. « Il aimoit les lettres, dit l'Estoile, combien qu'il les pratiquoit assez mal. » Ce jugement est, à notre avis, trop sévère. Les stances de Bussy, conservées à la Bibliothèque nationale et dont nous publions le texte complet, valent bien les poésies des autres écrivains de son siècle. Ces vers ne manquent ni de grâce, ni de verve, ni d'originalité. Plusieurs d'entre eux ont une allure franche et hardie, que nos lecteurs remarqueront, et qui dénote, chez leur auteur, un sentiment assez élevé de l'idéal ».

Peut-être que , si Bussy ne fût pas mort avant trente ans, ou si sa destinée l'eût fait naître en des temps moins corrompus et moins troublés, il se fût élevé au rang des grands capitaines qu'il avait pris pour modèles et qu'il avait l'ambition d'égaler. Il aurait conquis sa place parmi les hommes illustres, dont la France a le droit d'être fière et qui laissent après eux, dans l'histoire, un sillon lumineux. Mais, élevé à la cour des Valois, il avait subi l'influence de ce milieu délétère. Sous des dehors

i Voir le n° 1 des pièces justificatives.

flatteurs, se cachait malheureusement un esprit avili et dégradé par les passions les plus violentes. Un historien Ta appelé : « homme sans âme ». Avide de querelles, de bruit et de scandale, débauché, dépourvu de sens moral, cupide, dénué de scrupules, il gaspilla rapidement son génie, son courage et son honneur, dans de misérables aventures, indignes d'un capitaine soucieux de sa renommée. C'est ainsi qu'il ameuta contre lui la troupe de ses rivaux et que le nombre de ses ennemis ne cessa de s'accroître. Il succomba, à la fleur de l'âge, victime d'un lâche guet-apens, et perdu par l'odieuse indiscrétion du prince, dont il était l'ami et le confident. Sa morgue et sa soif de domination avaient fini par lasser le duc d'Anjou, qui en était venu à le haïr presque autant qu'il l'avait chéri x.

Tel est le personnage dont nous avons entrepris de retracer la vie accidentée et fertile en incidents dramatiques. Ce mélange de qualités éclatantes et de vices repoussants, de lumière et d'ombre, avait éveillé notre curiosité. Louis de Clermont personnifie à merveille son époque, et il doit être étudié comme l'un des types les plus saillants de cet étrange seizième siècle que Voltaire compare à « une robe de soie et d'or ensanglantée. »

Le quatrain suivant peint fidèlement le héros du livre :

Un beau chercheur de noise, C'est le seigneur d'Amboise.

Tendre, fidèle aussy, C'est le brave Bussy.

1 Ernest Mourin, la Réforme et la Ligue en Anjou, pp. 141-142.

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