LES DUELS DE BUSSY D'AMBOISE ET DES MIGNONS
C'est à l'année 1575 que remonte la liaison de Bussy avec le duc d'AIençon, plus tard duc d'Anjou, et son intimité avec Marguerite de Valois. Louis de Glermont abandonna le service de Henri III. Excité par la jalousie contre le favori, Louis de Berenger, seigneur du Guast, issu d'une ancienne famille du Dauphiné, un des amis de Brantôme, qui l'appelle « un des gallants et parfaits gentilshommes du monde en tout » , dénonça au roi de Navarre la conduite de sa femme1. Il prétendit que Bussy était son amant. La reine-mère, appelée en témoignage, prit le parti de la princesse, qui jura une haine mortelle à du Guast. On l'a même accusée d'avoir trempé dans l'assassinat de ce gentilhomme, qui fut
1 Mémoires et lettres de Marguerite de Valois , ibid. , p. 54. — C'est Madame de Sauve qui avait « introduit » du Guast « en la bonne grâce du roy de Navarre. »
tué le lundi 31 octobre, « veille de la Toussaints », à dix heures du soir, dans la ruelle de son lit, par Guillaume du Prat, baron de Vitteaux. flanqué de trois de ses « lyons », suivant les récits de Brantôme et de l'Estoile1. Marguerite attribue la fin de son ennemi à un jugement de Dieu, « pendant qu'il suoit une diette, comme aussy c'estoit un corps gasté de toutes sortes de villanies, qui fust donné à la pourriture qui des-longtemps le possedoit, et son ame aux dremons, à qui il avoit faict hommage par magie et toutes sortes de meschancetez. » Elle le qualifie ensuite de « fusil de haine et de division.» Déjà elle l'avait traité dédaigneusement de « potiron 2 » .
1 Du Guast habitait la rue Saint-Honoré. — Vitteaux eut lui-même une fin tragique. Il fut tué le dimanche 7 août 1583, à huit heures du matin, « dans le champ, derrière les Chartreux, » par Yves d'Alègre, baron de Milhau, qui voulait venger le meurtre de son père, frappé à mort en 1571, devant l'hôtel de Nesle, par Guillaume du Prat. Les deux combattants, dit l'Estoile, étaient « nuds, en chemise. »
2 Mémoires de Marguerite de Valois, p. 54. — M. F. Guessard met en note : sic dans tous les manuscrits. Le sens de cette singulière expression nous semble avoir été expliqué clairement dans le passage suivant des Picques-Mouches, chanson satirique composée par le capitaine ligueur La Vallée, contre les royaux, après la bataille de Craon, en 1592. L'auteur dit, en parlant de l'un des seigneurs de l'armée
ennemie :
On le compare au potiron,
Qui nous vient en une nuittée,
Et n'est jamais sans compaignon.
Tous deulx enfants d'une brouée,
Hz sont frais à la matinée,
Et au soir flaistriz, vueille ou non.
Il n'est que d'aller.
Un crayon du Cabinet de Estampes montre du Guast tel qu'il devait être : • front bombé, barbe rousse portée courte et taillée en pointe, lèvres minces et dédaigneuses. L'expression dominante de cette physionomie, c'est l'audace tempérée par l'astuce. »
Bientôt Bussy exerça sur son nouveau maître un ascendant qui mécontenta le souverain. Des querelles fréquentes éclatèrent entre Henri III et son frère, à ce sujet. La reine de Navarre soutenait ouvertement Bussy , ce qui irrita son époux. Le prince , cédant aux instances des rivaux du mignon , obtint du roi l'expulsion de la plus chère des dames d'honneur de Marguerite, « chiamata Perigny, la quale, si crede, tenesse mano ail' amicizia che Bussy aveva con la sua padrona, » au dire de l'ambassadeur vénitien1. Dans ses Mémoires, Marguerite se plaint d'avoir été privée d'une fille, qu'elle aimait beaucoup, nommée Thorigny. Elle avait été élevée avec la reine d'Espagne2. D'autres dames, soupçonnées de complaisance, furent ensuite renvoyées, sur l'ordre du mari mécontent.
Les querelles naissaient à tout propos entre Bussy et les mignons de Henri III. Un jour, le favori du duc d'Alençon et son ami Brantôme assistent à la comédie, en brillante et joyeuse compagnie. Un des seigneurs présents, François de Vaudrey, marquis de Saint-Phal, examinant les dessins qui ornent « un manchon de broderie de jayet, » prétend qu'ils représentent des XX. Louis de Clermont soutient que ce sont des YY. La dispute s'envenime promptement et menace de dégénérer en une altercation violente, quand une dame, qui
1 Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. IV, p. 38.
2 Gillone Goyon, fille de Jacques, sire de Matignon, maréchal de France, depuis mariée à Pierre de Harcourt, seigneur de Beuvron.
avait sur Bussy « puissance grande ' », s'interpose entre les deux discoureurs, si bien que, d'un commun accord, l'issue du débat est ajournée.
Le lendemain, Bussy se rend chez Jeanne du Plessis, femme de Jean d'Acigné et maîtresse de son adversaire, où il rencontre Saint-Phal. On recommence à ergoter. Bientôt les deux rivaux sortent de la chambre, et le duel s'engage. C'est un combat en « trouppe ». Cinq ou six gentilshommes assistent Bussy, parmi lesquels le chevalier Breton, M. du Gla et le jeune La Guyonnière. Saint-Phal est flanqué de six Écossais de la garde, dont deux sont armés de pistolets. L'un de ces étrangers blesse Bussy au bout du doigt. Voyant son ennemi atteint, François de Vaudrey se retire. Arrive alors L. de Balbe, de Berton de Grillon, très lié avec Louis de Clermont, « lequel M. de Bussi pria soudain de l'aller appeler en l'isle du Palais, où il alloit l'attendre.» Brantôme et Philippe de Strozzi surviennent à leur tour. Ils voient les quais « bordez d'une infinité de monde », et Grillon « tout seul en lisle, qui attendoitson homme.» Décidés à s'opposer au nouveau duel, ils demandent à Nicolas d'Angennes, seigneur de Rambouillet, capitaine des gardes en quartier, de les accompagner, avec un archer, en bateau, « pour engarder ceste batterie. » A leur vue, Bussy s'écrie, en s'adressant à Strozzi : « Mon-
1 II s'agit certainement encore ici de Marguerite de Valois. — Plusieurs auteurs donnent à Saint-Phal le prénom de Georges. — Dans la chanson satirique des Picques-Mouches, dont nous venons de reproduire un curieux extrait, l'auteur dit que Saint-Phal était » jeune et douillet », et il ajoute : • tendre comme un poullet. •
sieur, je vous suis serviteur, je vous honore fort; je vous prie ne me divertir point de mon combat ; vous venez pour cela, je le scay. » Et à Brantôme : « Cousin, je t'en prie, va-t-en. » Puis à M. de Rambouillet: « M. de Rambouillet, je ne fairay rien des commandemens de vostre charge, retournez- vous en. »
Enfin le bouillant seigneur s'apaise, et, cédant aux sollicitations de ses amis, il prend le chemin du Louvre. Averti de tout ce bruit, le roi confine Bussy dans l'hôtel de Monsieur, et Saint-Phal dans un autre logis. Il commande « à messieurs de Ne vers et mareschal de Retz de les accorder1. » Cependant Bussy réclame toujours le combat en champ-clos. Il est arrêté que les deux adversaires gagneront Sedan et tireront l'épée en présence de M. de Bouillon. Mais le roi maintient sa décision et exige une réconciliation. Deux cents gentilshommes escortent Louis de Clermont au Louvre. Henri III, les voyant entrer, dit avec humeur que c'est trop pour un Bussy, et il s'étonne que le palais serve de théâtre à cet arrangement. Les deux mignons comparaissent devant le maréchal de Retz, qui leur communique les ordres du souverain. « Monsieur, répond froidement Bussy, le roy le veut-il? Je le veux donc aussy; mais dictes-moy aussy, monsieur, en accord faisant, Sainct-Fal mourra-t-il ? — Nenny, dist le mareschal. Et pourquoy ? ce ne seroit pas un accord. — Je ne veux donc point d'accord, monsieur, car Bussy dict qu'il
* Louis ou Ludovic de Gonzague, prince de Mantoue, duc de Nevers, époux de Henriette de Clèves, auteur des Mémoires. — Albert de Gondi, seigneur du Perron, duc de Raiz, maréchal de France, favori de Charles IX.
ne sçaroit s'accorder si Sainct-Fal ne meurt. » Néanmoins, après avoir longuement discuté, on finit par s'entendre1.
Du Guast , toujours jaloux de « l'advancement » de Bussy « et de sa gloire » , se ligua contre son rival, avec les autres seigneurs de la cour, auxquels le crédit grandissant du favori portait ombrage. Ils formèrent le projet de l'assassiner, en se ruant sur lui et sur ses gens, à l'improviste, au milieu de la nuit, au nombre de deux ou trois cents assaillants. Le complot fut mis à exécution, un mois après le duel de Bussy et de Saint-Phal. En sa qualité de commandant du régiment des gardes, du Guast pouvait disposer d'un certain nombre d'hommes ; il fournit à ses complices cinq ou six troupes de spadassins, qui furent embusqués dans une rue voisine du logis de Louis de Clermont, que celui-ci avait l'habitude de suivre pour rentrer dans sa maison. Bussy revenait donc un soir du Louvre, sans défiance, et se disposait à gagner l'hôtellerie de la Gorne-du-Cerf, située « dans la rue des Grenelles , » auprès de la demeure de son ami Brantôme, quand il fut attaqué par une bande d'estaffiers, qui le chargèrent furieusement. Les flambeaux et les torches furent éteints, et, après une salve d'arquebusades et une « pistoletade » à rompre un régiment, la mêlée s'engagea dans les ténèbres. Les agents des mignons cherchaient à frapper Bussy, reconnaissable à une écharpe colombine, « où il portoit son bras blessé. » Grâce à l'aide des siens, notre personnage réussit à s'échapper. Il se glissa dans
i Brantôme, ibid., t. VI, pp. 182-186.
l'entre-bàillement d'une porte, et « se coula tout bellement dans la maison.» Un gentilhomme de sa suite, muni également d'une écharpe semblable à celle dont le favori se parait, mais moins « enrichie, » fut pris dans l'obscurité pour Bussy, et les meurtriers s'acharnèrent contre lui. On le laissa presque mort dans la rue. Tel est le récit de Marguerite de Valois, qui a grossi le nombre des agresseurs.
Brantôme raconte que son ami fut poursuivi par « douze bons hommes, montez tous sur des chevaux d'Espaigne, qu'ilz avoient pris en l'escurie d'un très grand qui leur tenoit la main , » c'est-à-dire dans l'écurie du roi. Après le départ de la troupe, Bussy s'était réfugié chez Pierre de Ghamborant, seigneur de Droux, capitaine des Suisses de Monsieur et son chambellan. Il revint sain et sauf à son gîte habituel et s'empressa d'avertir Brantôme, « lors mallade d'une grosse fiebvre tierce. » Notre héros l'avait échappé belle. La nouvelle de cette aventure avait été portée au Louvre, par un gentilhomme italien, qui, tout sanglant, était accouru annoncer à Monsieur que des coupe-jarrets égorgeaient son fidèle serviteur. Le prince, réveillé en sursaut, avait sauté sur ses armes et avait voulu s'élancer au secours de son ami. Marguerite et la reine-mère l'en avaient empêché, à grand'peine. Rentré chez lui, Bussy envoya un de ses gens au prince pour le rassurer sur son sort. Au lever du jour, il faisait son entrée au Louvre, gai et dispos. Monsieur, fort irrité, parlait de venger l'attentat commis contre son préféré par un châtiment
exemplaire, mais Catherine, qui s'efforçait d'étouffer les divisions sans cesse renaissantes entre les deux frères, obtint, avec le concours de la reine de Navarre, un sursis, et Louis de Clermont, « de bon lieu, fut adverty de changer d'air et de s'absenter de la court pour quelques jours1. »
Toute la noblesse du parti de Monsieur, Grillon, N. de Bigny, seigneur de Neufvy, et Brantôme, qui s'en excusa prudemment ensuite auprès du roi, accompagnèrent l'exilé, pour le protéger contre les embûches de ses ennemis, postés, disait-on, à chaque coin de rue sur le passage du cortège. Crillon marchait en tête avec sept ou huit éclaireurs. Le pont de la porte Saint-Antoine fut franchi sans encombre. Les maréchaux de Montmorency et de Gossé se promenaient sur le haut des tours de la
1 Mémoires et lettres de Marguerite de Valois, ibid. pp. 56-60. — Brantôme, ibid, pp. 186-188. — Du Guast était excité contre Bussy par Charlotte de Beaune, femme en premières noces de Simon, baron de Fizes, en secondes noces, de François de la Trémoille, marquis de Noirmoutier. Marguerite la qualifie de Circé. Elle avait été dame d'honneur de Catherine. C'était la femme la plus corrompue de la cour. Rivale en beauté de la reine de Xavarre, elle la surpassait par son habileté. « Elle se jouoit de tous ses amoureux, dit Mézeray, avec un empire si absolu, qu'elle n'en perdoit pas un, quoiqu'elle en acquit toujours de nouveaux. • On a d'elle un portrait charmant. « Sa tête mutine est encadrée dans une large et mince fraise; ses cheveux abondants et relevés droit dégagent le front et l'élargissent ; il y a de la chatte, de la race féline dans sa bouche mignonne ; l'oreille, au bout de laquelle pend une grosse perle, est celle d'un enfant ; le nez aquilin est délicatement modelé ; les joues sont pleines et arrondies ; les yeux bien fendus et provocants semblent vous regarder ; le crayon de couleur en a rendu la flamme : toute la femme est dans ce regard, qui a brûlé tous les papillons d'un demi-siècle. • (H. de la Ferrière, Marguerite de Valois. I. Sa jeunesse et son mariage, Revue des Deux- Mondes, 1er octobre 1884.)
Bastille, où ils étaient détenus, lorsque la cavalcade défila au pied des murailles. On fit halte au couvent des hospitaliers de l'ordre de Saint-Augustin, nommé le Petit Saint- Antoine, et « la plus grant' part s'en retourna dans la ville, voyant qu'il n'y avoit plus de danger. » Brantôme, miné par sa fièvre, imita cet exemple et prit congé de son ami, qui lui dit tout haut : « qu'on avoit faict un affront à Bussi, dont il se ressentiroit avant que mourir, et bientost, contre quiconque fust, et qu'on se guardast de luy. » Le galant le chargea d'offrir ses hommages et humbles recommandations à une dame, « de laquelle il portoit deux faveurs sur luy, » comme nous l'avons raconté plus haut. Il termina en répétant qu'il se vengerait et en tuerait quelques-uns, « avant qu'il fust longtemps. » Le messager s'acquitta de toutes ces commissions1.
Au mois de septembre, Bussy, suivi d'autres seigneurs rebelles, rejoignait le vicomte de Turenne, avec trois cents chevaux2. Il prit ensuite, au mois d'octobre, le chemin de la Guyenne, où il amena au maréchal de Montluc un renfort de deux mille hommes de sa compagnie et « douze cens reistres. » Louis de Glermont, «mal content qu'on l'avoit failly de tuer à la court et qui voyoit Monsieur n'attendre que l'heure de partir de la court pour prendre les armes, » excita sous main ses troupes à la révolte. On résolut d'assaillir les reîtres, pendant la nuit, et de les piller, après leur avoir coupé
« Brantôme, ibid., pp. 188-189.
2 Négociations diplomatiques avec la Toscane, t. IV, pp. 43-44.
la gorge. Saint-Ceval, grand favori de Bussy, avait préparé ce complot. Mais le capitaine Page eut vent de l'entreprise, qu'il dénonça à M. de Bourdeille. Les reîtres, avertis, voulurent se venger et mettre tout le régiment en pièces. Heureusement le commandant en chef de l'armée intervint et s'opposa à l'exécution de cette tuerie. Toutefois, en punition de leur rébellion, les capitaines Vintamille, Maigret, La Goste et quatre ou cinq autres furent remis à M. de Montpensier, chargé par le roi de recruter des alliés pour guerroyer contre le duc d'Alençon1. Ils furent emprisonnés à Poitiers pendant un mois. Les autres capitaines et soldats se débandèrent. Le régiment fut alors donné à M. de Lancosne. Irrité de cette sévère leçon, Bussy recruta des partisans, attaqua et défit les soldats de son remplaçant, au nombre desquels était le capitaine Page, comme nous lavons rapporté précédemment 2.
1 Le 15 septembre, le duc d'Alençon, trompant la surveillance exercée contre lui, sortait de Paris, caché au fond d'un coche, amené par Jean de Simier, maître de sa garde-robe, et joignait à Meudon Guitry, qui l'attendait avec une forte escorte. Le prince s'enfuit à Dreux, ville de son apanage, où il fut rejoint par ses partisans. ■ De quoi, dit l'Estoile, le roi, toute la cour et la ville de Paris furent merveilleusement troublés. » Il publia un manifeste menaçant, et les hostilités ne tardèrent pas à s'ouvrir. D'autres auteurs racontent que le duc, après son évasion, avait trouvé des chevaux envoyés par Bussy et avait gagné Évreux.
2 Ibid., t. IV, p. 34.